14 avril 1908.

... C’est le grand jour!... Notre brave et bonne voiture va connaître

enfin les joies du triomphe. Il va lui être donné d’accomplir un exploit

que nulle autre voiture ne pourra plus lui disputer.

[Illustration: ANG-KOR-THOM]

Dès sept heures du matin, quand nous arrivons à la grande chaussée de

l’étang, des milliers de Cambodgiens y sont groupés déjà pour voir

passer la fameuse _voiture à feu_.

Je crains d’abord que la solennité de notre entrée ne soit un peu

compromise aux yeux des populations, par ce fait que la route du temple,

celle qui doit conduire la voiture à l’apothéose, n’est pas précisément

une route en palier! Il va nous falloir gravir quelques marches, des

marches larges sans doute et pas très élevées, mais enfin, des marches

tout de même!... Puisse la montée vers l’apothéose ne pas trop disloquer

notre pauvre auto. Évidemment ce serait un symbole à la fois sublime et

profitable, mais nous préférons, je ne sais pourquoi, ne pas contribuer

à établir ces vérités premières...

En avant!... La voiture escalade sans peine les deux marches d’accès de

la chaussée et roule vers le temple.

[Illustration: L’AUTO GRIMPE L’ESCALIER]

Guérin joue avec une autorité inattendue le rôle du chœur antique.

Tandis que l’auto avance vers l’apothéose, il court derrière,

enthousiaste et bondissant et crie à tue-tête sur des rythmes qu’il

invente...

--Ça y est! Nous y sommes! Nous sommes à Ang-Kor!

[Illustration: ÇA Y EST!]

Enfin, la voiture entre dans l’enceinte sacrée par cette glorieuse porte

des Éléphants qui, pendant des siècles, ne vit passer que les somptueux

cortèges des souverains et des grands prêtres.

Une foule de Cambodgiens nous observent... Beaucoup d’entre eux

attendent peut-être que la foudre, éclatant soudain dans le ciel clair,

vienne châtier les impies qui osent troubler ainsi la paix et le

recueillement de ces édifices sacrés.

Mais les Bouddhas qui gardent le seuil des palais et des temples ne

paraissent point se soucier de notre approche. Et que leur importe tout

cela... qui n’est pas éternel?

[Illustration: LA PORTE D’ANG-KOR-VAT]

Nous traversons l’enceinte. Pour arriver au pied du grand temple il faut

encore que la voiture gravisse, par ses propres moyens, un escalier de

cinq marches et cela ne va pas sans m’inquiéter un peu. Pauvre auto! si

elle arrive intacte après tant de secousses, c’est qu’elle a vraiment

l’âme chevillée au moteur et que tous ses organes sont cuirassés d’un

triple acier!... Du reste elle ne paraît aucunement se conformer à ma

triste pensée; après s’être révélée, pendant tout le cours de ce dur

voyage, comme une marcheuse incomparable, elle semble vouloir montrer,

en arrivant au but, que la voltige et l’acrobatie n’ont pas de secrets

pour elle... et elle escalade ses cinq marches, dont la dernière est _la

Marche à la Gloire!_ dans un style magistral et sans rien perdre de sa

dignité, non plus que de ses boulons...

Une légitime fierté se mêle à l’allégresse que nous ressentons, mes

chers compagnons de voyage et moi: nous avons mené à Ang-Kor la première

automobile et aucune autre ne pourra jamais pénétrer plus loin dans les

temples. Cette minute de joyeux triomphe nous paie de toutes les

mauvaises heures et de toutes les fatigues qu’il nous a fallu supporter.

Nous demandons à la photographie de fixer et de consacrer cet épisode de

l’automobilisme et nous prenons des instantanés de la voiture et de tout

le monde.

Puis nous franchissons à pied le seuil du temple que nous allons visiter

en détail sous la conduite de l’incomparable cicérone qu’est M.

Comaille.

Il ne m’appartient pas de décrire les merveilles de ces ruines. Ce sera

l’œuvre des artistes et des poètes qui viendront rêver et travailler

ici... quand cette route (dont nous aurons été les pionniers tout de

même!) sera enfin construite et leur épargnera les frais et les fatigues

d’une véritable expédition. Peut-être un jour se formera-t-il une école

de peintres orientalistes, l’école d’Ang-Kor, peut-être quelque

romancier de génie tentera-t-il une reconstitution des épopées qui se

sont déroulées à l’ombre de ces tours?...

[Illustration: DANS LA PLACE]

On ne saurait souhaiter un cadre plus prestigieux et les plus beaux

décors que le théâtre ait réalisés n’en sauraient évoquer la splendeur.

Mais je craindrais d’attenter à la beauté de ces ruines sacrées en

essayant de les décrire et je me contenterai donc d’en donner un court

historique que je dois à la science et à l’amabilité de M. Comaille, le

bon génie de ces lieux enchantés.

[Illustration: COUR INTÉRIEURE. ANG-KOR-VAT]

Les monuments d’Ang-Kor-Thom ont été terminés au huitième et ceux

d’Ang-Kor-Vat au neuvième siècle de l’ère Çakya. L’ère de Çakya-Mouni

est de mille vingt-sept ans plus récente que l’ère chrétienne.

[Illustration: VUE D’ENSEMBLE, COTÉ OUEST. ANG-KOR-VAT]

Comme tous les anciens Temples cambodgiens, ceux du groupe d’Ang-Kor

furent construits par des brahmanes venus de l’Inde; les rois du

Cambodge étaient également brahmanes, c’est-à-dire qu’ils appartenaient

à cette caste brahmanique qui représente encore de nos jours

l’aristocratie de l’Inde. Quand ils envahirent le territoire cambodgien,

les brahmanes guerriers amenèrent avec eux leurs prêtres et les artistes

qui ont construit ces Temples. Mais pour exécuter cet immense travail,

ils employèrent toute la population autochtone à l’exploitation des

carrières de pierres, au transport des matériaux et probablement même à

leur mise en place.

Dès que les Temples furent construits, les rois les érigèrent en Abbayes

au bénéfice des prêtres brahmanes et les indigènes qui peuplaient les

alentours devinrent d’office les esclaves des abbés; les inscriptions

sanscrites trouvées dans les Ruines nous apprennent par exemple que tel

abbé avait droit à dix mille esclaves, à quatre cents livres de beurre

par jour, à cinq mille bœufs par an, à deux mille buffles, etc., etc...

[Illustration: COUR INTÉRIEURE. ANG-KOR-VAT]

Donc, non seulement les esclaves travaillaient pour les brahmanes, mais

les populations libres passaient leur temps à remplir les exigences des

chantres des divers Temples.

[Illustration: AMAS DE RUINES A ANG-KOR-THOM]

La pierre était apportée des montagnes de Koulen, situées à 30

kilomètres d’Ang-Kor. On peut estimer qu’il n’a pas fallu moins de deux

cents ans pour construire Ang-Kor-Vat et que ce travail exigeait la

main-d’œuvre de deux mille hommes par jour. La moitié au moins des

travailleurs mourut sans doute à la peine...

[Illustration: CLOITRE INTÉRIEUR. ANG-KOR-VAT]

[Illustration: BAS-RELIEF DU CLOITRE INTÉRIEUR. ANG-KOR-VAT]

Nos libres penseurs, qui ont l’étonnement facile et l’indignation

débordante, trouveraient là l’occasion de jérémiades bien originales sur

le cléricalisme et l’obscurantisme, considérés comme «articles

d’exportation»...

[Illustration: UNE PORTE DE L’ENCEINTE]

Au treizième siècle, les Siamois (les Taïs) commencèrent à envahir le

pays et battirent les brahmanes sous les murs d’Ang-Kor-Thom: les

Cambodgiens en profitèrent pour se révolter contre les oppresseurs qui

les avaient si longtemps maintenus sous leur joug et les chassèrent ou

les tuèrent. Et comme les Révolutions n’épargnent pas plus les monuments

que les hommes et s’attaquent volontiers à l’architecture, les anciens

esclaves tournèrent leur fureur contre les Temples auxquels ils

reprochaient d’avoir abrité des Dieux défavorables. Cette crise de

vandalisme explique l’état de dégradation des monuments. Ils ne sont pas

pourtant très anciens; mais les hommes détruisent plus vite que le

temps...

Ainsi l’histoire se recommence partout et toujours et cette vérité déjà

plusieurs fois constatée se passe de commentaires.

[Illustration: LA FORÊT ENVAHISSANTE]

... Après avoir admiré ce qui reste des bas-reliefs et des inscriptions

d’Ang-Kor-Vat, nous laissons la voiture près de la Bonzerie et nous

partons, les uns à pied, les autres à cheval, pour Ang-Kor-Thom.

A 2 kilomètres se trouve une des portes de l’enceinte (longue de près de

12 kilomètres) qui entoure les Temples d’Ang-Kor-Thom.

M. Comaille a déjà entrepris la lutte, dont il sortira vainqueur, contre

la forêt envahissante: à travers le fouillis des branches et des lianes,

il a fait, d’après ses études, rouvrir les deux grandes avenues à la

place même qu’elles occupaient jadis, et bientôt les Temples seront

enfin déblayés de la brousse et de la végétation parasite qui les

recouvrent entièrement, disjoignant les pierres et lézardant les

murailles. On peut entrevoir le jour prochain où la beauté d’Ang-Kor

sortira de ses voiles. Ce que M. Comaille a pu déjà réaliser avec un

budget insuffisant permet d’espérer une résurrection sublime si l’on

veut l’aider dans son œuvre.

[Illustration: VUE DU «BANION». ANG-KOR-THOM]

Mieux que toutes les descriptions dont je me suis abstenu, les quelques

photographies qu’on trouvera reproduites dans ce livre donneront une

idée assez exacte, encore que bien incomplète, de ces ruines uniques au

monde...

Nous revenons à Siem-Reap où nous dînons en compagnie de notre aimable

guide. Puis, aussitôt après, comme pour nous remplir les yeux de ce

paysage que peut-être nous ne reverrons plus, nous retournons contempler

les ruines; le clair de lune leur prête un aspect plus mystérieux encore

et plus féerique.

Ah! qu’il vienne donc le poète qui pourra traduire ce que nous avons

ressenti là!

[Illustration: DANS LES TEMPLES]

* * * * *

La Ville au Bois dormant · 第 73 / 102 题