Malgré les fêtes du Têt (ou jour de l’an cambodgien), le gouverneur a pu
trouver assez de coolies et de matériaux pour faire construire, pendant
la nuit, une passerelle d’une solidité à toute épreuve: aussi, dès dix
heures du matin, la voiture, ayant traversé la rivière, est garée
derrière notre sala sous un abri provisoire.
A quatre heures et demie, nous partons pour Ang-Kor, en compagnie de M.
Amand. Un quart d’heure après, nous faisons halte devant la digue qui
mène aux ruines dont nous ne voulons pour aujourd’hui que prendre une
vue d’ensemble, comme on regarde un tableau à distance avant de
l’analyser dans tous ses détails.
Nous ressentons une émotion profonde en apercevant à travers les
branches les trois gigantesques tours Khmer... C’est pour ainsi dire
notre rêve qui se dresse devant nous réalisé. Et cette réalité sublime
dépasse tout ce que nous avions imaginé.
[Illustration: LES TOURS KHMER]
Rien ne saurait exprimer la splendeur surhumaine et comme sacrée de ce
paysage où la main divine se mêle à l’œuvre de l’homme, où l’arbre
s’unit à la pierre et la végétation la plus luxuriante à l’architecture
la plus somptueuse; on ne sait où commence la ruine, où finit la forêt.
Devant ces monuments sublimes que la nature semble vouloir reprendre et
qu’elle anime d’une vie végétale et mystérieuse, on admire autant le
génie des hommes disparus que l’œuvre des siècles et le travail du
temps... «ce grand sculpteur».
Mais, hélas! après avoir donné à ces palais et à ces temples la parure
incomparable de la ruine, la nature inconsciente aurait bientôt fait de
les anéantir... Le mélange de la pierre et des arbres a atteint un point
de perfection qu’il ne saurait dépasser: il faut maintenant disputer la
ville endormie à la forêt envahissante, sinon, dans quelques années, il
ne restera plus rien de ces ruines uniques au monde. Il faut sauver
Ang-Kor! Ce sera l’œuvre de la France;... quand il s’agit d’Art et de
Beauté, notre pays n’est jamais trop loin.
En rendant au Cambodge la province d’Ang-Kor il a assumé le noble devoir
de perpétuer ces souvenirs sacrés... Par bonheur, M. Comaille, le futur
conservateur d’Ang-Kor, qui nous fait les honneurs de «la Ville au Bois
dormant», a compris toute la grandeur de la mission qui lui incombe: il
professe un véritable culte pour ces merveilles dont il a la garde; il
leur a consacré toutes ses forces, toute son intelligence. En
l’écoutant, nous avons l’impression que la France est arrivée à temps:
encore, faut-il qu’elle vienne en aide au parfait artiste qui la
représente: M. Comaille est seul pour mener à bien cette œuvre, non pas
de _restauration_, mais de _salut_ qui intéresse le monde entier... et
ses ressources sont bien minimes.
Puisqu’il s’est fondé une Société des Amis de Versailles, pourquoi ne
créerait-on pas une Société des Amis d’Ang-Kor! Il ne faudrait pour
arracher ces temples à la dégradation et à la mort que la centième
partie, la millième peut-être de ce que l’on a dépensé pour enlaidir
Paris depuis vingt ans. Le prix d’une de ces monstrueuses bâtisses qu’on
élève à tort et à travers suffirait à sauver une des plus authentiques
merveilles du monde. Et l’on pourrait construire enfin cette route dont
nous sommes fiers d’avoir été les pionniers et qui amènerait ici, de
tous les points de l’univers civilisé, tous les pèlerins passionnés de
la Beauté; nous l’avons dit déjà au début de ces notes, mais nous le
redirons sans nous lasser: ce serait là une belle action, artistique et
patriotique et, par surcroît, une bonne affaire pour la colonie[1].
[1] Depuis que ces lignes ont été écrites, la Société des Amis
d’Ang-Kor est formée... et la route est commencée.
... Est-il besoin de dire que nous trouvons ici en M. Comaille le plus
précieux des alliés et le plus érudit des cicérones?
Demain nous reviendrons visiter en détail, sous sa direction, les
temples et les ruines. Ce sera la plus agréable récompense de tous les
efforts que nous avons faits pour arriver jusqu’ici.
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