13 avril 1908.

Malgré les fêtes du Têt (ou jour de l’an cambodgien), le gouverneur a pu

trouver assez de coolies et de matériaux pour faire construire, pendant

la nuit, une passerelle d’une solidité à toute épreuve: aussi, dès dix

heures du matin, la voiture, ayant traversé la rivière, est garée

derrière notre sala sous un abri provisoire.

A quatre heures et demie, nous partons pour Ang-Kor, en compagnie de M.

Amand. Un quart d’heure après, nous faisons halte devant la digue qui

mène aux ruines dont nous ne voulons pour aujourd’hui que prendre une

vue d’ensemble, comme on regarde un tableau à distance avant de

l’analyser dans tous ses détails.

Nous ressentons une émotion profonde en apercevant à travers les

branches les trois gigantesques tours Khmer... C’est pour ainsi dire

notre rêve qui se dresse devant nous réalisé. Et cette réalité sublime

dépasse tout ce que nous avions imaginé.

[Illustration: LES TOURS KHMER]

Rien ne saurait exprimer la splendeur surhumaine et comme sacrée de ce

paysage où la main divine se mêle à l’œuvre de l’homme, où l’arbre

s’unit à la pierre et la végétation la plus luxuriante à l’architecture

la plus somptueuse; on ne sait où commence la ruine, où finit la forêt.

Devant ces monuments sublimes que la nature semble vouloir reprendre et

qu’elle anime d’une vie végétale et mystérieuse, on admire autant le

génie des hommes disparus que l’œuvre des siècles et le travail du

temps... «ce grand sculpteur».

Mais, hélas! après avoir donné à ces palais et à ces temples la parure

incomparable de la ruine, la nature inconsciente aurait bientôt fait de

les anéantir... Le mélange de la pierre et des arbres a atteint un point

de perfection qu’il ne saurait dépasser: il faut maintenant disputer la

ville endormie à la forêt envahissante, sinon, dans quelques années, il

ne restera plus rien de ces ruines uniques au monde. Il faut sauver

Ang-Kor! Ce sera l’œuvre de la France;... quand il s’agit d’Art et de

Beauté, notre pays n’est jamais trop loin.

En rendant au Cambodge la province d’Ang-Kor il a assumé le noble devoir

de perpétuer ces souvenirs sacrés... Par bonheur, M. Comaille, le futur

conservateur d’Ang-Kor, qui nous fait les honneurs de «la Ville au Bois

dormant», a compris toute la grandeur de la mission qui lui incombe: il

professe un véritable culte pour ces merveilles dont il a la garde; il

leur a consacré toutes ses forces, toute son intelligence. En

l’écoutant, nous avons l’impression que la France est arrivée à temps:

encore, faut-il qu’elle vienne en aide au parfait artiste qui la

représente: M. Comaille est seul pour mener à bien cette œuvre, non pas

de _restauration_, mais de _salut_ qui intéresse le monde entier... et

ses ressources sont bien minimes.

Puisqu’il s’est fondé une Société des Amis de Versailles, pourquoi ne

créerait-on pas une Société des Amis d’Ang-Kor! Il ne faudrait pour

arracher ces temples à la dégradation et à la mort que la centième

partie, la millième peut-être de ce que l’on a dépensé pour enlaidir

Paris depuis vingt ans. Le prix d’une de ces monstrueuses bâtisses qu’on

élève à tort et à travers suffirait à sauver une des plus authentiques

merveilles du monde. Et l’on pourrait construire enfin cette route dont

nous sommes fiers d’avoir été les pionniers et qui amènerait ici, de

tous les points de l’univers civilisé, tous les pèlerins passionnés de

la Beauté; nous l’avons dit déjà au début de ces notes, mais nous le

redirons sans nous lasser: ce serait là une belle action, artistique et

patriotique et, par surcroît, une bonne affaire pour la colonie[1].

[1] Depuis que ces lignes ont été écrites, la Société des Amis

d’Ang-Kor est formée... et la route est commencée.

... Est-il besoin de dire que nous trouvons ici en M. Comaille le plus

précieux des alliés et le plus érudit des cicérones?

Demain nous reviendrons visiter en détail, sous sa direction, les

temples et les ruines. Ce sera la plus agréable récompense de tous les

efforts que nous avons faits pour arriver jusqu’ici.

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La Ville au Bois dormant · 第 72 / 102 题