27 mars 1908.

_Sic transit gloria mundi!_... Brin-d’Amour est en prison! Telle est la

nouvelle que nous annonce M. Beaudoin à l’heure de l’apéritif! Il paraît

que, pour occuper ses loisirs, notre bête jaune s’est exercée à ce sport

que les doux anarchistes appellent «la reprise individuelle»... J’ai

comme une idée qu’il n’en est pas à son coup d’essai et je m’explique la

disparition de quelques objets depuis notre départ. Toujours est-il

qu’ici Brin-d’Amour a voulu travailler dans le grand et qu’il a volé

hier une montre au boy chef de la Résidence. Mais ce digne serviteur ne

s’est point laissé faire: il a pris Brin-d’Amour sur le fait et par la

peau du cou, et la montre volée marquera l’heure de la séparation et de

notre délivrance.

Puisse Brin-d’Amour, dit Bec-dans-l’huile, trouver dans cet incident

regrettable le principe de sa régénération, et que la retraite lui

inspire des méditations salutaires! C’est la grâce que nous lui

souhaitons!

... La voiture est tout à fait prête. Elle tend à devenir une célébrité

indo-chinoise, et elle emportera de Kompong-Cham un nouveau surnom. Les

administrés de M. Beaudoin l’ont appelée le «Dragon» et un artiste local

a calligraphié sur le radiateur en beaux caractères chinois ce

redoutable pseudonyme. Il lui vaudra, espérons-le, le respect

superstitieux des populations...

Nous avons gardé les trois charrettes de Tay-Ninh, elles nous

accompagneront jusqu’à Ang-Kor sous les ordres du fidèle Nam-Ay, dont

nous n’avons jamais eu qu’à nous louer.

L’après-midi, nous retournons faire une partie de chasse aquatique sur

«notre» étang et nous y prenons le plus vif plaisir.

L’aimable chancelier de la Résidence, M. Dessenlis, s’est vraiment

multiplié pour nous amuser pendant notre séjour ici et ce nous est un

devoir agréable de reconnaître qu’il y a pleinement réussi. Sa parfaite

gracieuseté est pour beaucoup dans le souvenir ému et reconnaissant que

nous emportons de ces trois jours à Kompong-Cham.

Demain matin, nous partons pour Baraï, où nous devons coucher. M.

Beaudoin a pensé à tout. Tous les ordres sont donnés.

Nous avons comme interprète celui même de la Résidence. Il est d’origine

portugaise et s’appelle Lopez, et nous emmenons Tiam, notre nouveau boy,

dont la physionomie mobile et fine m’inspire dès l’abord beaucoup de

sympathie. Il nous fera sans peine oublier son malencontreux

prédécesseur.

... Tout de même cette étape de demain, d’ici Baraï, me semble quelque

peu hardie. Cent kilomètres en un jour! cela paraîtrait presque

honorable sur de bonnes routes en pays civilisés... Enfin, M. Beaudoin

nous assure que cela ira tout seul. Il oublie sans doute tout ce qu’il

aura fait pour nous faciliter un si beau record. Il ne nous reste qu’à

l’établir. Ayons confiance!

[Illustration: PASSAGE DU MÉKONG A KOMPONG-CHAM]

[Illustration: ANG-KOR-THOM]

[Illustration: LE PONT A KOMPONG-THOM]

La Ville au Bois dormant · 第 39 / 102 题