Cette matinée va être employée au repêchage de la voiture qui a passé,
elle aussi, une bonne nuit... mais de l’autre côté du fleuve!
Après tant de torrents passés «à pneus secs», notre vaillante compagne
va traverser le Mé-Kong et malgré toutes les précautions prises, je ne
suis pas sans inquiétude: une personne de son poids et de son importance
ne voyage à l’aise que sur les grands paquebots et toute la flottille de
Kompong-Cham ne suffirait pas à la transporter, sinon en pièces
détachées. (A vous, Comiot!)
Donc, dès sept heures et demie, Bernis et Guérin s’embarquent avec
l’interprète de la Résidence, sur la chaloupe qui remorque
l’appontement; ils emportent des planches et des bambous pour construire
une amorce de pont, de la rive au radeau, car la principale difficulté
consiste à embarquer et à débarquer la lourde voiture sans trop de
secousses. Une fois en pleine eau et bien installée sur l’appontement,
elle n’aura qu’à se laisser remorquer, mais le plus dur est de l’y
mettre.
[Illustration: TOUT EST PRÊT]
L’appontement et la chaloupe abordent près de la rive gauche du
Mé-Kong... En quelques instants, avec une rapidité et une adresse qui me
rassurent pleinement, les indigènes ont établi la passerelle. L’auto la
franchit sans encombre. La voilà sur l’appontement! La chaloupe revient
vers la rive droite où les mêmes travaux sont exécutés à merveille. Des
cordes sont attachées à l’avant de la voiture. Deux cents prisonniers
s’y attellent; ces pauvres gens y vont de tout leur cœur et semblent
s’amuser de cette besogne imprévue. On dirait des gamins en récréation.
Leur pittoresque bousculade évoque l’idée d’un jeu bruyant, bien plutôt
que d’une corvée.
[Illustration: EMBARQUEMENT SUR LE BAC]
D’ailleurs, ça ne traîne pas! Sous leur vigoureuse impulsion, la voiture
a vite fait de gravir la berge escarpée et sablonneuse, tandis que je
prends deux ou trois photographies de cette manœuvre.
Un tour de manivelle et nous rentrons à la Résidence où nous remercions
M. Beaudoin d’avoir donné des instructions si utiles et si précises pour
le passage du fleuve.
[Illustration: DÉBARQUEMENT]
Après le déjeuner, vers les trois heures, nous prenons place tous les
trois, M. Beaudoin, le compagnon et moi, dans la victoria de la
Résidence pour aller visiter les ruines de Vat no Kor situées à environ
4 kilomètres de Kompong-Cham.
La route qui nous y conduit, œuvre du Résident actuel, mérite les plus
vifs éloges. C’est elle que nous suivrons lorsque nous partirons pour
Kompong-Thom. Près de 15 kilomètres sont déjà terminés. Dans un an ils
auront fait des petits et seront 30, 40 peut-être. Voilà de bonne et
utile besogne et j’y trouve une fois de plus la preuve que si les
Anglais sont d’incomparables constructeurs de ports, les Français n’ont
pas de rivaux pour installer des routes et bâtir des villes. Saïgon et
Hanoï le démontrent assez et si tous les Résidents imitent M. Beaudoin,
l’Indo-Chine française offrira d’ici peu d’années un réseau de
communications qui contribuera plus que tout au développement et à la
prospérité de la colonie.
... Les ruines cambodgiennes sont imposantes et nous donnent un très
agréable avant-goût des merveilles qui nous attendent à Ang-Kor.
Après une promenade délicieuse, nous rentrons à la Résidence, où je
demande à M. Beaudoin les renseignements nécessaires sur les étapes que
nous avons à parcourir d’ici à Kompong-Thom. Il me donne l’itinéraire
que l’on trouvera reproduit dans ce livre.
* * * * *
Le Résident de Kompong-Thom, M. Chambert, est prévenu de notre passage.
De plus, tous les villages ont reçu des instructions pour déblayer la
route, autant que possible.
Dans la province de M. Chambert où nous aurons une grande rivière à
traverser, un pont provisoire doit être établi par les soins de ce
Résident! Nous ne saurions assez dire combien nous sommes touchés de
tant de prévenances et de bons procédés. Nous y trouvons le plus
précieux encouragement et la réconfortante certitude que nous avons été
compris, et que tous ceux qui aiment ce pays ne nous ménageront pas leur
concours et favoriseront de leur mieux la réussite de notre expédition.
Ainsi, dorénavant, notre route est tracée et tout y semble savamment
étudié et prévu. Nous ne marcherons donc plus dans l’inconnu, et pour
ainsi dire, à la découverte des obstacles et au petit malheur!
* * * * *