Le départ est fixé au dimanche 15 mars dans l’après-midi. Nous irons
coucher à Tay-Ninh où M. Prère est assez aimable pour nous offrir
l’hospitalité. Déjà, il nous a donné une preuve, et bien précieuse, de
l’intérêt qu’il porte à notre tentative, car il a tenu sa promesse et le
fameux _topo_ est arrivé. Je le dévore des yeux, j’y voudrais lire
d’avance toutes les péripéties de ce voyage, mais peut-être vaut-il
mieux ignorer l’avenir et garder «les longs espoirs et les vastes
pensées».
Les premiers renseignements du topo m’enchantent!
J’y vois que d’ici à Kreck nous n’aurons à traverser qu’un seul torrent
où l’eau n’atteint que 40 centimètres... quelque chose comme une rue de
Paris pendant la fonte des neiges: il nous suffira, comme disent les
Angevins, de «guécher.»
La distance de Tay-Ninh à Kreck serait, d’après le topo, de 90
kilomètres environ...
90 kilomètres? Mettons 200 pour ne pas risquer une amère désillusion,
car la distance indiquée par mon topo est évaluée... à vol de
télégramme! C’est en effet la longueur du fil télégraphique qui réunit
les deux villages, et à moins de le suivre en aéroplane (ce que nous
ferons peut-être un jour!), cette route aérienne bénéficie de tous les
avantages que les géomètres s’accordent à reconnaître à la ligne droite:
elle ignore les malicieux sentiers qui tournent sur place et ne
conduisent jamais où l’on voudrait aller.
Mes lecteurs pourront voir eux-mêmes ce fameux topo que je dois à
l’obligeance de M. Prère. Ils se rendront compte aussi que Kreck est
séparé de Kompong-Cham par 70 gentils kilomètres qu’il nous faudra
avaler pêle-mêle avec les obstacles, sans savoir comment... à moins
toutefois que le Résident de Kompong-Cham, M. Beaudoin, ne veuille bien
venir à notre aide et nous tirer d’embarras, en nous donnant un autre
guide. Je lui écrirai à cet effet, et je dois dire que le sens de sa
réponse ne m’inquiète nullement. Je suis tranquillement sûr qu’il fera
tout son possible pour nous seconder, car M. Lalande de Caland, que j’ai
connu ici l’année dernière, puis revu en France, m’a vanté maintes fois
l’amabilité de M. Beaudoin. Je sais déjà qu’elle est proverbiale.
Et puisque le nom de M. Lalande de Caland vient sous ma plume, je tiens
à dire ici combien je regrette l’absence de ce compagnon charmant et de
grande valeur. J’avais espéré qu’il pourrait venir en Cochinchine cette
année et prendre part à notre voyage. Hélas! des raisons indépendantes
de sa volonté l’ont retenu en France. Il m’eût été si agréable de
l’avoir près de nous, que j’ai ressenti une vraie peine en lui disant
adieu à Paris, et je ne m’en console pas.
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