Depuis la publication d'un travail excellent consacré par le colonel
Bory de Saint Vincent à _l'Itinéraire de don Quichotte_, on savait que
l'admirable histoire contée par Cervantes présente cette particularité
qu'on y trouve la peinture exacte des moeurs et de la physionomie de
l'Espagne telles qu'elles sont encore aujourd'hui... C'est surtout dans
la Manche et dans l'Andalousie qu'on reconnaît l'exactitude des
portraits tracés à trois cents ans de distance sur des figures toujours
reproduites; et l'aspect du pays est si bien resté le même qu'en y
voyageant on s'étonne de ne pas rencontrer le chevalier de la Triste
Figure et son jovial écuyer Sancho Pança. La célébration du troisième
centenaire de l'apparition du livre impérissable de Cervantes a fourni à
notre excellent confrère de Madrid, le _Blanco y Negro_, l'occasion
d'établir d'une façon irréfutable, au moyen de la photographie, cette
étonnante survie d'une race et d'un pays; on en jugera par les
reproductions que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs en les
encadrant de quelques citations empruntées à la traduction française de
_Don Quichotte_ par M. Damas Hinard.
[Illustration: Les moulins dans la plaine de Montiel.]
Voici d'abord les deux héros de la burlesque épopée:
«L'âge de notre hidalgo frisait la cinquantaine; il était de complexion
robuste, sec de corps, maigre de visage, fort matineux et grand
chasseur.» Le Sosie de 1905, photographié à Argamasilla, la patrie
supposée de don Quichotte, répond de tous points au signalement tracé
par Cervantes: il est, de son état, employé de commerce à deux francs
par jour.--Misère des temps!--Quant au Sancho Pança qui se tient à
distance respectueuse de son maître, n'est ce pas le portrait vivant de
son ancêtre, le paysan finaud, poltron et gourmand, qui rêva d'une bonne
place où il n'y eût rien à faire qu'à manger; un homme de bien, en
somme, «si toutefois, écrit Cervantes, on peut donner ce titre à celui
qui est pauvre»? Considérez ensuite les vues actuelles de l'auberge où
le chevalier errant fit sa première halte... C'était, c'est encore une
«venta», une pauvre auberge de la campagne de Montiel que son
imagination surchauffée métamorphosait en château fort.
[Illustration: Argamasilla de Alba, patrie de don Quichotte.]
[Illustration: Cour intérieure de la «venta» où le chevalier prit son
repas.]
[Illustration: La cour de l'auberge (venta) où don Quichotte fit sa
veillée d'armes.]
«Si Votre Grâce, seigneur chevalier, lui dit l'hôte, cherche un gîte,
tout, sauf le lit, car il n'y en a pas un seul dans la maison, tout le
reste vous l'y trouverez abondamment.» Et il lui servit une «portion de
merluche mal détrempée et encore plus mal assaisonnée».
Voici la cour de la venta où don Quichotte fit la veillée d'armes, avant
d'être armé chevalier. «Ordre fut aussitôt donné pour qu'il fit la
veillée des armes dans une grande basse-cour qui se trouvait sur l'un
des côtés de la venta: et don Quichotte, ayant rassemblé toutes les
pièces de son armure, les plaça sur une auge près d'un puits. Ensuite,
il embrassa son écu, saisit sa lance et, d'un air martial, se mit à
passer et à repasser devant l'abreuvoir.»
Puis, les moulins, les célèbres moulins de la plaine de Montiel: «...En
ce moment ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent qu'il y a
dans cette campagne. En les voyant, don Quichotte dit aussitôt à son
écuyer: «La fortune conduit nos affaires mieux encore que nous
n'eussions pu le désirer.
Regarde, ami Sancho, voilà devant nous au moins trente démesurés géants
auxquels je pense livrer bataille.» On sait la fin de l'aventure:
«L'aile du moulin emporta après soi le cheval--ce pauvre Rossinante et
le chevalier, qui s'en allèrent rouler sur la poussière en fort mauvais
état.»
Entrons dans cette auberge au portail encombré d'ânes et de mules: c'est
là que le chevalier, roué de coups par un muletier, jaloux de Malitorne,
retrouva le secret du baume de Fier-à-Bras, dont il avait grand besoin.
C'est là aussi que fut berné, par des marchands de Séville, l'inoffensif
Sancho Pança.
[Illustration: L'auberge où don Quichotte reconstitua le baume de
Fier-à-Bras.]
[Illustration: La maison de Dulcinée; au loin, l'église du Toboso.]
[Illustration: Photographie de Dulcinée prise chez elle, au Toboso.]
«O princesse Dulcinée, douce souveraine de ce coeur captif! Quelle
injure vous m'avez faite en me congédiant...»
Ainsi clamait le chevalier en pensant à Aldonza Lorenzo, «jeune paysanne
d'un village voisin, de très bonne mine, et dont il avait été quelque
temps épris. Ce fut à elle qu'il a jugé convenable d'accorder le titre
de dame de ses pensées». Dulcinée, ou plutôt Aldonza Lorenzo, est
toujours de ce monde, puisqu'on a fait d'elle, en 1905, les deux
véridiques portraits que nous reproduisons.
Nous donnons encore la photographie de la princesse Dulcinée et de ses
deux suivantes venant rendre visite à don Quichotte.
«... Sancho vit venir vers lui, du Toboso, trois paysannes montées sur
trois ânes ou trois ânesses, car l'auteur ne s'explique pas à ce sujet:
mais il est permis de croire que c'étaient plutôt trois bourriques,
puisque c'est la monture ordinaire des femmes de la campagne.»
[Illustration: La princesse Dulcinée et ses suivantes.]
[Illustration: Entrée de la caverne de Montesinos.]
Pour terminer, voici dans son état actuel l'entrée de la caverne de
Montesinos, qui doit n'avoir guère changé depuis 1600. On n'a pas oublié
que don Quichotte s'y fit descendre au bout d'une corde: le bon
chevalier y eut une longue entrevue avec des enchanteurs et vit des
«choses dont l'impossibilité et la grandeur font que l'on tient cette
aventure pour apocryphe». Qu'importe, si toutes les autres sont vraies
--et elles le sont parce que le génie de Cervantes l'a voulu ainsi.
A. de L.