Les mouvements des armées se trouvent en quelque sorte déterminés par
les formes du terrain où elles opèrent, et les lignes de défense, comme
les points d'attaque, sont pour ainsi dire marquées d'avance par les
reliefs et les dépressions du sol. Il nous paraît donc utile de
présenter à nos lecteurs un tableau sommaire des lignes topographiques
directrices du théâtre de la guerre. Cette esquisse leur permettra de
saisir la raison des directions prises par les armées, et d'apprécier la
valeur des diverses positions qui auront été occupées.
Si l'on examine une carte de l'Europe centrale et occidentale, au Nord
des Alpes, on remarque deux zones parallèles, absolument distinctes.
C'est d'abord, une longue traînée de larges îlots montagneux: les monts
de Bohême; le vaste complexe de reliefs et de plateaux que coupe le
Rhin, de Bâle à Coblenz, et qui comprend, sur la rive gauche du fleuve,
les Vosges, l'Hunsrück et l'Eifel que prolonge l'Ardenne; enfin, en
France, notre massif central. Au Nord et à l'Ouest de ces reliefs, le
sol s'abaisse et c'est une suite de vastes plaines: l'Allemagne du Nord,
la Hollande, le bassin de Bruxelles et, en France, le bassin de Paris.
Sous ce dernier nom, les géographes et les géologues désignent non pas
les environs immédiats de Paris, ni même l'ensemble des régions drainées
par la Seine et ses affluents, mais toute la région relativement
déprimée comprise entre l'Ardenne, les Vosges, le versant Nord du
Plateau central et le massif armoricain. Ce vaste territoire, qui
renferme en quelque sorte le coeur de la France, n'est ouvert ni vers
le Nord-Est, ni vers l'Est, du côté de la frontière allemande, comme on
l'affirme trop souvent. Au contraire, les épisodes géologiques qui ont
affecté cette partie de la France y ont créé, du côté de l'Allemagne,
trois lignes de défense naturelle. Dans la région orientale du bassin de
Paris les affleurements des assises de différents âges plongent vers
l'intérieur de la dépression en formant comme une série de cuvettes
emboîtées les unes dans les autres. Les bords extérieurs de ces cuvettes
s'étant trouvés soumis à de puissantes érosions dans le cours des âges
géologiques, il en est résulté une série de falaises tournées vers
l'Est, et le Nord-Est, des «auréoles», pour employer le vocabulaire
géologique.
C'est ainsi que les affleurements jurassiques engendrent une première
ligne de hauteurs: plateaux et collines de Langres, de Bassigny, du
Barrois, «côtes de Meuse» et Woëvre. En arrière de ce redan, l'auréole
crétacée dessine au-dessus de la Champagne humide, de
Vitry-le-François jusqu'à Chaumont-Porcien, une
seconde falaise, flanquée en avant par le massif de
l'Argonne dont le nom évoque les glorieux souvenirs de 1792.
Enfin, à l'Ouest de cette enceinte naturelle, les dépôts tertiaires de
la Champagne pouilleuse forment une troisième ligne de défense, avec la
falaise de l'Ile de France et la montagne de Reims.
L'importance militaire de ces «auréoles» géologiques est attestée par
l'emplacement de nos places fortes. Verdun, Toul et Langres sont assis
sur l'auréole jurassique; les forts de Reims sur l'auréole tertiaire.
Flanquées à l'Est par les Vosges, et au Nord par l'Ardenne, renforcées
par de nombreuses fortifications et garnies de nombreuses troupes
pleines d'ardeur, ces trois lignes de défense naturelle présentent à
l'adversaire un front solide; aussi les Allemands ont tenté de le
tourner par le Nord. De ce dernier côté, en effet, les lignes de
circonvolution du bassin de Paris présentent deux brèches dangereuses.
La première, relativement étroite, est produite par une extension de
l'auréole jurassique à travers le Luxembourg, au milieu de l'Ardenne. La
vallée de la Chiers, affluent de droite de la Meuse, Longwy et Stenay en
déterminent la situation. Par cette brèche, il est possible de tourner
les «côtes de la Meuse» et l'Argonne, puis de déboucher dans la vallée
de l'Aisne. C'est la route suivie par les Prussiens en 1792. De nouveau,
en 1914, ils ont voulu utiliser cette trouée, et dans ce dessein ils ont
envahi le Luxembourg. Une fois maîtres de la capitale du Grand-Duché,
ils ont tenté de s'infiltrer par la vallée de la Chiers.
Beaucoup plus large est la seconde brèche. Au pied des versants
Nord-Ouest et Ouest de l'Ardenne s'ouvre un long et profond sillon,
occupé d'abord par la Meuse, puis par la Sambre, et qui aboutit dans la
haute vallée de l'Oise. Etranglée, de Liége jusqu'en amont de Charleroi,
cette dépression s'élargit à mesure que l'on avance vers le Sud-Ouest et
conduit finalement dans la Thiérache et dans les plaines du Nord de la
France. De ce côté, pas le moindre obstacle naturel. Tout au contraire,
un terrain facile, se prêtant au déploiement des armées, et leur offrant
d'abondantes ressources. Aussi bien, désespérant de pouvoir forcer nos
lignes de défense de l'Est, l'état-major allemand a choisi cette trouée
comme ligne d'invasion. Elle était, il est vrai, protégée par la
neutralité de la Belgique, mais les barbares tudesques ne sont pas gens
à se laisser arrêter par de vains scrupules et ils acheminèrent leurs
colonnes à travers l'Ardenne belge pour gagner le plus rapidement
possible la large porte ouverte vers l'Oise et vers Paris. Alors que le
grand état major de Berlin avait simplement prévu une promenade
militaire, il a rencontré devant lui d'admirables troupes qui ont
infligé à l'aigle prussienne un premier échec et lui ont imposé un arrêt
devant les forts de Liége. Mais alors, l'ennemi, fidèle à ses principes
stratégiques, s'est efforcé de déborder l'armée belge en lançant des
masses de cavalerie sur la rive gauche de la Meuse, à travers le
Luxembourg et le Brabant.
Aujourd'hui le théâtre des opérations s'étend sur quatre régions
naturelles différentes. A l'extrême gauche, sur la rive gauche de la
Meuse, c'est le Brabant, le Limbourg et l'Hesbaye, pays de plaines
accidentées de vallonnements; puis vient l'Ardenne, un bloc de plateaux
doucement incliné vers le Nord-Ouest, relevé au contraire du côté de la
France, pays de forêts et de marais; plus loin, en avant de Nancy, le
plateau de Lorraine, région de plaines boisées, sillonnée de rivières et
d'étangs; s'appuyant au Donon, enfin, la crête des Vosges sur laquelle
nous nous maintenons et d'où nous pourrons redescendre en Alsace.