«Paris, 28 octobre 1864.
»C'est beau la vie, quand certains sentiments l'illuminent!... Je reçois
la lettre de faire part; l'adresse été écrite par vous, par vous, chère
madame, je reconnais votre main!... C'est une pensée que vous avez eue
pour l'exilé... Quel ange vous rendra le bien que vous m'avez fait?
»Oui, c'est beau la vie, mais la mort serait plus belle; être à vos
pieds, la tête sur vos genoux, vos deux mains dans les miennes et finir
ainsi!...
»HECTOR BERLIOZ.»
Mais les jours se succédaient et je ne recevais pas de nouvelles.
J'avais fait prendre à Lyon des informations, et je savais que madame
F****** était partie pour Genève depuis près de trois semaines.
Avait-elle l'intention de me cacher son adresse, qu'elle m'avait
formellement promise, et que je ne voulais pas connaître contre son
gré?... Aurais-je la douleur de la voir ainsi manquer à sa parole?...
Pendant ces derniers jours d'anxiété j'en vins à croire, comme je l'ai
dit plus haut, que je n'aurais plus même la consolation de lui écrire,
et je me décourageai tout à fait. Mais un matin où je réfléchissais
tristement au coin de mon feu, on vint m'apporter une carte sur laquelle
je lus ces mots: _M. et madame Charles F******_. C'étaient son fils et
sa bru, qu'elle avait engagés à me venir voir pendant un voyage qu'ils
avaient dû faire à Paris. Quelle surprise! quel bonheur! _Elle_ les
avait envoyés! Je fus bouleversé à ne savoir quelle contenance faire, en
retrouvant dans le jeune homme le portrait vivant de mademoiselle
Estelle à dix-huit ans... La jeune femme paraissait consternée de mon
émotion; son mari semblait moins surpris. Évidemment ils savaient tout,
madame F****** leur avait montré mes lettres.
«--Elle était donc bien belle? s'écria tout d'un coup la jeune dame.
--Oh!...»
Alors M. F****** prenant la parole:
«--Oui, un jour, à l'âge de cinq ans, en voyant ma mère parée pour aller
au bal, j'éprouvai une sorte d'éblouissement dont le souvenir dure
encore.»
Je vins pourtant à bout de me dominer et de parler à mes deux aimables
visiteurs à peu près raisonnablement. Madame Charles F****** est une
créole hollandaise de l'île de Java: elle a habité Sumatra et Bornéo,
elle sait le malais; elle a vu Brook, le rajah de Sarawak. Que de
questions je lui aurais faites si j'eusse été dans mon état d'esprit
habituel!
J'eus le plaisir de voir souvent les deux jeunes gens pendant leur
séjour à Paris, et de leur procurer quelques distractions agréables.
Nous parlions toujours d'_elle_, et quand nous fûmes un peu
familiarisés, la jeune femme en vint à me gronder d'écrire à sa
belle-mère comme je le faisais.
«--Vous l'effrayez, me dit-elle, ce n'est pas ainsi qu'il faut lui
parler. Souvenez-vous qu'elle ne vous connaît presque pas, que vous êtes
tous les deux d'un âge... Je conçois bien quelle me dise quelquefois
tristement en me montrant vos lettres: «Que voulez-vous que je réponde à
cela»? Il faut vous accoutumer à plus de calme, alors vos visites à
Genève seront charmantes, et nous serons bien heureux de vous faire les
honneurs de notre ville; car vous viendrez, nous comptons sur vous.
--Ah! certes, pouvez-vous en douter? puisque madame F****** me le
permet.»
Je m'étudiai donc à la réserve et ne voulus même pas, quand les nouveaux
mariés repartirent, leur donner une lettre pour leur mère. Seulement,
comme il était question dans ce moment d'exécuter à l'un des concerts du
Conservatoire mon second acte des _Troyens_, je lui envoyai un
exemplaire du poëme, en la faisant prier de le lire, à la page marquée
par des feuilles mortes, le 18 décembre, à deux heures et demie, au
moment où l'on exécuterait ce fragment à Paris, Madame Charles F*****
devant revenir, pour suivre la marche d'une affaire où son mari, qui ne
pouvait quitter Genève, se trouvait intéressé, se faisait une fête
d'assister à ce concert dont l'annonce produisait dans le monde musical
une certaine sensation. Quinze jours encore se passèrent sans la voir
revenir, sans recevoir de lettre, et je m'obstinai à ne pas écrire. Je
n'en pouvais plus, quand enfin le 17, madame Charles F****** revint et
m'apporta la lettre suivante:
«Genève, 16 décembre 1864.
»Monsieur,
»Je serais venue vous remercier plus tôt de l'accueil bienveillant que
vous avez bien voulu faire à mon fils et à sa femme, si je n'avais été
habituellement souffrante et par ce motif fort paresseuse. Cependant je
ne veux pas laisser partir ma belle-fille sans qu'elle vous porte
l'expression de ma gratitude pour tous les plaisirs que vous leur avez
procurés et qui leur ont fait si agréablement passer leurs soirées.
Suzanne se charge de vous mettre au courant de notre existence à Genève,
où pour ma part je me trouverais aussi bien qu'à Lyon, si je n'avais au
fond du coeur le regret de m'être éloignée de deux de mes fils, et de
véritables amies qui m'affectionnaient, et que de mon côté j'aimais
tendrement. Je vous remercie encore, monsieur, du libretto des _Troyens_
que vous m'avez envoyé, et de l'attention délicate que vous y avez
jointe en m'envoyant des feuilles des arbres de Meylan, qui me
rappellent les beaux jours de ma jeunesse et des joies qui
l'accompagnaient.
»Dimanche mon fils et moi, nous nous unirons en lisant votre oeuvre, à
vos succès et au plaisir qu'aura Suzanne d'entendre votre musique.
»Recevez, monsieur, l'assurance des sentiments affectueux que je vous
envoie.
»EST. F******.»
Ce fut moi cette fois qui répondis:
«Paris, lundi 19 décembre 1864.
»En passant à Grenoble, au mois de septembre dernier, j'allai faire une
visite à l'un de mes cousins qui se trouvait à Saint-Georges, hameau
perdu dans les âpres montagnes de la rive gauche du Drac, et qu'habite
la plus misérable population. La belle-soeur de mon cousin s'est dévouée
au soulagement de tant de souffrances, elle est la gracieuse providence
du pays. Le jour où j'arrivai à Saint-Georges, elle apprit qu'une
chaumière assez éloignée était sans pain depuis trois semaines. Elle s'y
rendit aussitôt, et s'adressant à la mère de famille:
»--Comment, Jeanne, vous êtes dans la peine et vous ne m'en faites rien
dire! vous savez pourtant que nous avons la bonne volonté de vous aider
autant que possible.
»--Oh! mademoiselle, nous ne manquons pas. Nous avons encore des pommes
de terre et un peu de choux. C'est les enfants qui n'en veulent pas. Ils
pleurent, ils crient, ils veulent du pain. Vous savez, les enfants, ça
n'est pas raisonnable.
»--Eh bien, madame! chère madame, vous aussi vous avez fait en
m'écrivant une bonne action. Je m'étais imposé une réserve absolue pour
ne pas vous fatiguer de mes lettres, et j'attendais toujours le retour
de votre belle-fille, pour avoir de vos nouvelles. Elle n'arrivait pas,
et j'étouffais, comme un homme qui a la tête dans l'eau et ne veut pas
l'en tirer... Vous le savez, les êtres tels que moi, _ça n'est pas
raisonnable_.
»Et cependant, je ne sais que trop la vérité, croyez-le, je ne raisonne
que trop, et je n'avais pas besoin des leçons que l'on vient de me
donner à grands coups de couteau dans le coeur... Non, je veux avant
tout ne pas vous troubler, ne pas vous causer le moindre ennui; je vous
écrirai le plus rarement possible; vous me répondrez ou vous ne me
répondrez pas. J'irai vous voir une fois l'an, comme on va faire une
visite agréable seulement. Vous n'ignorez pas ce que je sens, et vous me
saurez gré de tout ce que je pourrai vous cacher................
»Il me semble que vous êtes triste, et cela me cause un redoublement
de...
»Mais je commence dès aujourd'hui à m'interdire un certain langage. Je
vais vous parler de choses indifférentes.
»Vous savez peut-être déjà que l'exécution de mon acte des _Troyens_ n'a
pas eu lieu hier au Conservatoire. Le comité, en me tourmentant de
plusieurs manières, en me demandant la suppression tantôt d'un morceau,
tantôt d'un autre, m'a poussé à bout, ainsi que les chanteurs à qui l'on
ôtait l'occasion de briller, et j'ai tout retiré.
»Je vous remercie d'avoir bien voulu à deux heures et demie, vous
transporter en pensée dans la salle des concerts et faire des voeux pour
les _Troyens_.
»Dans le moment même où l'on me tracassait ainsi à Paris, on fêtait mon
jour de naissance (11 décembre), à Vienne, où l'on exécutait une partie
de mon ouvrage _la Damnation de Faust_; et deux heures après, le maître
de chapelle m'envoyait une dépêche télégraphique ainsi conçue: _Mille
choses pour votre fête. Choeur des soldats et des étudiants, exécuté au
concert de Mannergesang Verein. Applaudissements immenses. Répété._
»La cordialité de ces artistes allemands m'a bien plus touché que mon
succès. Et je suis sûr que vous le comprenez. La bonté, vertu cardinale!
»Le surlendemain, un inconnu de Paris, m'écrivait une fort belle lettre
sur ma partition des _Troyens_, qu'il qualifie d'une façon que je n'ose
vous redire.
»Mon fils vient d'arriver à Saint-Nazaire, de retour d'un pénible voyage
au Mexique, où il a eu l'occasion de se distinguer. Le voilà deuxième
capitaine du grand navire _la Louisiane_. Il m'apprend qu'il repartira
prochainement, qu'il lui est impossible de venir à Paris. J'irai en
conséquence l'embrasser à Saint-Nazaire. C'est un brave garçon, qui a le
malheur de me ressembler en tout, et ne peut prendre son parti des
platitudes et des horreurs de ce monde. Nous nous aimons comme deux
jumeaux.
»Voilà pour le moment toutes les nouvelles de mon _extérieur_. Ma
vieille belle-mère (que j'ai promis de ne jamais abandonner) est aux
petits soins pour moi et ne me questionne jamais sur la cause de mes
accès d'humeur sombre. Je lis, ou plutôt je relis Shakespeare, Virgile,
Homère, _Paul et Virginie_, des relations de voyages; je m'ennuie, je
souffre horriblement d'une névralgie qui me tient depuis neuf ans et
contre laquelle tous les médecins ont perdu leur latin. Le soir quand
les douleurs de coeur, de corps et d'esprit sont trop fortes, je prends
trois gouttes de laudanum et je m'endors tant bien que mal. Si je suis
moins malade et s'il me faut seulement la société de quelques amis, je
vais dans une famille de mon voisinage, celle de M. Damcke, compositeur
allemand d'un rare mérite, professeur savant, dont la femme est d'une
bonté d'ange; deux coeurs d'or. Selon l'humeur où l'on me voit, on fait
de la musique, on cause; ou bien on roule auprès du feu un grand canapé
où je reste étendu toute la soirée sans parler, ruminant mes pensées
amères... Voilà tout, madame. Je n'écris plus, je crois vous l'avoir
dit, je ne compose plus. Le monde musical de Paris et de bien d'autres
lieux, la façon dont les arts sont cultivés, dont les artistes sont
protégés, dont les chefs-d'oeuvre sont honorés, me donnent des nausées ou
des accès de fureur. Cela semblerait prouver que je ne suis pas mort
encore...
»J'espère avoir après-demain, l'honneur d'accompagner au
Théâtre-Italien, madame Charles F****** (si charmante... malgré ses
coups de couteau) et une dame russe de ses amies. Il s'agit d'assister,
jusqu'au bout si l'on peut, à la deuxième représentation du _Poliuto_ de
Donizetti. Madame Charton (Paolina) me donnera une loge.
»Adieu, madame, puissiez-vous n'avoir que de douces pensées, le repos de
l'âme, et goûter le bonheur que devrait vous donner la certitude d'être
aimée de vos fils et de vos amis. Mais songez quelquefois aussi aux
pauvres enfants _qui ne sont pas raisonnables_.
»Votre dévoué,
»HECTOR BERLIOZ.»
_P.-S._--«Vous avez été bien généreuse d'engager les nouveaux mariés à
me venir voir. J'ai été frappé de la ressemblance de M. Charles F******
avec mademoiselle Estelle, et je me suis oublié jusqu'à le lui dire,
quoiqu'il soit peu convenable d'adresser à un homme de pareils
compliments.»
* * *
Quelque temps après avoir reçu cette lettre, elle m'en écrivait une où
se trouvaient ces mots: «Croyez que je ne suis pas sans pitié pour _les
enfants qui ne sont pas raisonnables_. J'ai toujours trouvé que, pour
leur rendre le calme et la raison, ce qu'il y avait de mieux, était de
les distraire, de leur donner des images. Je prends la liberté de vous
en envoyer une, qui vous rappellera la réalité du moment et détruira les
illusions du passé.»
Elle m'envoyait son portrait!... Excellente, adorable femme!
Je m'arrête ici. Je crois maintenant pouvoir vivre plus tranquille. Je
lui écrirai quelquefois; elle me répondra; j'irai la voir; je sais où
elle est; on ne me laissera jamais ignorer les changements qui
pourraient survenir dans son existence, son fils m'en a donné sa parole,
et s'est engagé à m'en informer. Peu à peu, malgré sa crainte des
nouvelles amitiés, peut-être verra-t-elle ses sentiments affectueux
grandir lentement pour moi. Déjà je puis apprécier l'amélioration
survenue dans ma vie. Le passé n'est pas entièrement passé. Mon ciel
n'est plus vide. D'un oeil attendri je contemple mon _étoile_ qui semble
au loin doucement me sourire. Elle ne m'aime pas, il est vrai, pourquoi
m'aimerait-elle? mais elle aurait pu m'ignorer toujours, et elle sait
que je l'adore.
Il faut me consoler d'avoir été connu d'elle trop tard, comme je me
console de n'avoir pas connu Virgile, que j'eusse tant aimé, ou Gluck,
ou Beethoven... ou Shakespeare... qui m'eût aimé peut-être. (Il est vrai
que je ne m'en console pas.)..........
* * *
Laquelle des deux puissances peut élever l'homme aux plus sublimes
hauteurs, l'amour ou la musique?... C'est un grand problème. Pourtant il
me semble qu'on devrait dire ceci: L'amour ne peut pas donner une idée
de la musique, la musique peut en donner une de l'amour... Pourquoi
séparer l'un de l'autre? Ce sont les deux ailes de l'âme.
* * *
En voyant de quelle façon certaines gens entendent l'amour, et ce qu'ils
cherchent dans les créations de l'art, je pense toujours
involontairement aux porcs qui, de leur ignoble grouin, fouillent la
terre au milieu des plus belles fleurs, et au pied des grands chênes,
dans l'espoir d'y trouver les truffes dont ils sont friands.
Mais tâchons de ne plus songer à l'art..... Stella! Stella! je pourrai
mourir maintenant sans amertume et sans colère.
1er janvier 1865.