Je suis forcé d'écrire des feuilletons.--Mon désespoir.--Velléités
de suicide.--Festival de l'Industrie.--1022 exécutants.--32,000
francs de recette.--800 francs de bénéfice.--M.
Delessert préfet de police.--Établissement de
la censure des programmes de concert.--Les percepteurs
du droit des hospices.--Le docteur Amussat.--Je vais à
Nice.--Concerts dans le cirque des Champs-Élysées.
Mon existence après cette époque ne présente aucun événement musical
digne d'être cité. Je restai à Paris, occupé presque uniquement de mon
métier, je ne dirai pas de _critique_, mais de feuilletoniste, ce qui
est bien différent. Le critique (je le suppose honnête et intelligent)
n'écrit que s'il a une idée, s'il veut éclairer une question, combattre
un système, s'il veut louer ou blâmer. Alors, il a des motifs qu'il
croit réels pour exprimer son opinion, pour distribuer le blâme ou
l'éloge. Le malheureux feuilletoniste obligé d'écrire sur tout ce qui
est du domaine de son feuilleton (triste domaine, marécage rempli de
sauterelles et de crapauds!) ne veut rien que l'accomplissement de la
tâche qui lui est imposée; il n'a bien souvent aucune opinion au sujet
des _choses_ sur lesquelles il est forcé d'écrire; ces _choses_-là
n'excitent ni sa colère, ni son admiration, elles ne _sont pas_. Et
pourtant, il faut qu'il ait _l'air_ de croire à leur existence, l'air
d'avoir une raison pour leur accorder son attention, l'air de prendre
parti pour ou contre. La plupart de mes confrères savent sans peine,
souvent même avec une facilité charmante, se tirer de ce mauvais pas.
Pour moi, quand je parviens à en sortir, c'est avec des efforts aussi
longs que douloureux. Je suis demeuré une fois trois jours entiers
enfermé dans ma chambre, pour écrire un feuilleton sur l'Opéra-Comique
sans pouvoir le commencer. Je ne me souviens pas de _l'oeuvre_ dont
j'avais à parler (une semaine après sa première représentation, j'en
avais oublié le nom pour jamais), mais les tortures que j'éprouvai
pendant ces trois jours avant de trouver les trois premières lignes de
mon article, certes! je me les rappelle. Les lobes de mon cerveau
semblaient prêts à se disjoindre. J'avais comme des cendres brûlantes
dans les veines. Tantôt je restais accoudé sur ma table, tenant ma tête
à deux mains; tantôt je marchais à grands pas comme un soldat en
sentinelle par un froid de vingt-cinq degrés. Je me mettais à la
fenêtre, regardant les jardins environnants, les hauteurs de Montmartre,
le soleil couchant... aussitôt la rêverie m'emportait à mille lieues de
mon maudit opéra-comique. Et quand en me retournant, mes yeux
retombaient sur son maudit titre, écrit en tête de la maudite feuille de
papier, blanche encore et attendant obstinément les autres mots dont je
devais la couvrir, je me sentais envahir par le désespoir. J'avais une
guitare appuyée contre ma table, d'un coup de pied je lui crevai le
ventre... Sur ma cheminée, deux pistolets me regardaient avec leurs yeux
ronds... je les considérai très-longtemps... puis j'en vins à me
bosseler le crâne à grands coups de poing. Enfin, comme un écolier qui
ne peut pas faire son thème, je pleurai avec une indignation furieuse
en m'arrachant les cheveux. Cette eau salée sortie de mes yeux sembla me
soulager un peu. Je tournai contre le mur les canons de mes pistolets
qui me regardaient toujours. J'eus pitié de mon innocente guitare, et la
reprenant, je lui demandai quelques accords qu'elle me donna sans
rancune. Mon fils, âgé de six ans, vint en ce moment frapper à ma porte;
par suite de ma mauvaise humeur je l'avais injustement grondé le matin.
Comme je n'ouvrais pas.
«--Père, me cria-t-il, veux-tu _être-z-amis_?
Et courant lui ouvrir:
--Oui, mon garçon, soyons-z-amis! viens!»
Je le pris sur mes genoux, j'appuyai sa blonde tête sur ma poitrine et
nous nous endormîmes tous les deux. Je venais de renoncer à trouver le
début de mon article: c'était le soir du troisième jour. Le lendemain je
parvins enfin, je ne sais comment, à écrire je ne sais quoi, sur je ne
sais qui.
* * *
Il y a quinze ans de cela!..... et mon supplice dure encore......
Extermination! En être toujours là! qu'on me donne donc des partitions à
écrire, des orchestres à conduire, des répétitions à diriger; qu'on me
fasse rester huit heures, dix heures même, debout, le bâton à la main,
exercer des choristes sans instrument pour les accompagner, leur
chantant moi-même leurs répliques tout en marquant la mesure, jusqu'à ce
que je crache le sang et que la crampe m'arrête le bras; qu'on me fasse
porter des pupitres, des contre-basses, des harpes, déplacer des
estrades, clouer des planches, comme un commissionnaire ou un
charpentier; qu'on m'oblige ensuite, pour me reposer, à corriger pendant
la nuit des graveurs ou des copistes; je l'ai fait, je le fais, je le
ferai; cela tient à ma vie musicale et je le supporte sans me plaindre,
sans y songer même, comme le chasseur endure le froid, le chaud, la
faim, la soif, le soleil, les averses, la poussière, la boue et les
mille fatigues de la chasse! Mais sempiternellement feuilletoniser pour
vivre! écrire des riens sur des riens! donner de tièdes éloges à
d'insupportables fadeurs! parler ce soir d'un grand maître et demain
d'un crétin avec le même sérieux, dans la même langue! employer son
temps, son intelligence, son courage, sa patience à ce labeur, avec la
certitude de ne pouvoir au moins être utile à l'art en détruisant
quelques abus, en arrachant des préjugés, en éclairant l'opinion, en
épurant le goût du public, en mettant hommes et choses à leur rang et à
leur place! oh! c'est le comble de l'humiliation! mieux vaudrait être...
ministre des finances d'une république.
Que n'ai-je le choix!
Je subissais avec moins de résignation que jamais les inconvénients de
ma position, quand, en 1844, eut lieu à Paris l'Exposition des produits
de l'industrie. Elle allait être terminée. Le hasard (ce dieu inconnu
qui joue un si grand rôle dans ma vie), me fit rencontrer dans un café
Strauss, le directeur des bals fashionables. La conversation s'engagea
sur la clôture prochaine de l'Exposition et la possibilité de donner
dans l'immense bâtiment où elle avait lieu et qui bientôt deviendrait
libre, un véritable festival dédié aux industriels exposants.
«--J'y ai longtemps songé, dis-je à Strauss, mais après avoir fait tous
mes calculs de statistique musicale, une difficulté m'a arrêté, celle
d'obtenir la disposition du local.
--Cette difficulté n'est point insurmontable, répliqua vivement Strauss,
je connais beaucoup M. Sénac le secrétaire du ministre du commerce,
c'est lui qui dirige toutes les affaires de l'industrie française; il
peut nous donner les moyens d'exécuter ce projet.»
Malgré l'enthousiasme de mon interlocuteur, je demeurai assez froid. Il
fut convenu seulement avant de nous quitter, que nous irions ensemble,
le lendemain, voir M. Sénac et que, s'il nous laissait entrevoir la
possibilité de disposer du bâtiment de l'Exposition, nous examinerions
la question plus sérieusement.
Sans s'engager tout à fait, M. Sénac, à l'énoncé de notre demande, ne
nous découragea point. Il promit une prochaine réponse, que nous reçûmes
en effet au bout de quelques jours et qui fut favorable. Restait à
obtenir l'autorisation du préfet de police, M. Delessert.
Nous lui fîmes connaître notre plan qui consistait à donner dans le
bâtiment de l'Exposition un festival en trois journées. Ces fêtes
devaient se composer d'un concert, d'un bal, et d'un banquet
d'industriels exposants. L'idée de Strauss, de faire après le concert,
danser, manger et boire, nous eût sans aucun doute rapporté beaucoup
d'argent; mais M. Delessert, en préfet toujours préoccupé d'émeutes et
de complots, ne voulut ni festin, ni bal, ni musique, et interdit
purement et simplement le festival.
Cette prudence me parut exaltée jusqu'à l'absurde. J'en parlai à M.
Bertin, il fut du même avis et sut le faire partager à M. Duchâtel,
ministre de l'intérieur. Ce dernier envoya aussitôt au préfet l'ordre de
nous laisser faire au moins de la musique, et M. Delessert se vit
contraint d'autoriser un grand concert sérieux pour le premier jour, et
un concert dit populaire sous la direction de Strauss pour le second;
concert-promenade dans lequel on exécuterait de la musique de danse,
valses, polkas et galops, mais où l'on ne danserait point.
C'était nous ôter le bénéfice certain de l'entreprise. M. Delessert
redoutait pourtant encore le danger que nos orchestres, nos choeurs et
les amateurs qui pour les entendre, allaient se porter au centre des
Champs-Élysées, en plein jour, pouvaient faire courir à l'État.
Savait-on même si Strauss et moi nous n'étions pas des conspirateurs
déguisés en musiciens!... Néanmoins je me tenais pour satisfait de
pouvoir organiser et diriger un concert gigantesque, et je bornais mes
voeux à réussir musicalement dans l'entreprise, sans y perdre tout ce que
je possédais.
Mon plan fut bientôt tracé. Laissant Strauss s'occuper de son orchestre
de danse destiné à ne pas faire danser, j'engageai pour le grand concert
à peu près tout ce qui, dans Paris, avait quelque valeur comme choriste
et instrumentiste, et je parvins à réunir un personnel de mille
vingt-deux exécutants. Tous étaient payés, à l'exception des chanteurs
(non choristes) de nos théâtres lyriques. J'avais fait un appel à
ceux-ci dans une lettre où je les priais de se joindre à mes niasses
chantantes _pour les guider de l'âme et de la voix_.
Duprez, madame Stolz et Chollet furent les seuls qui s'y refusèrent;
mais leur absence fut remarquée le jour du concert et hautement blâmée
par la presse le lendemain. Presque tous les membres des concerts du
Conservatoire crurent également devoir s'abstenir, et bouder encore une
fois avec leur _vieux général_. Habeneck, tout naturellement, voyait du
plus mauvais oeil cette grande solennité _qu'il ne dirigeait pas_...
Pour ne pas être forcé d'élever les frais jusqu'à une somme exorbitante,
je ne demandai aux artistes que deux répétitions, dont l'une devait être
partielle et l'autre générale. Je fis ainsi répéter d'abord
successivement, dans la salle de Herz que nous avions louée pour cela:
Les violons,
Les altos et violoncelles,
Les contre-basses,
Les instruments à vent en bois,
Les instruments à vent en cuivre,
Les harpes,
Les instruments à percussion,
Les femmes et les enfants du choeur,
Les hommes du choeur.
Ces neuf répétitions auxquelles chaque individu ne prit part qu'une
fois, produisirent des résultats merveilleux, et qu'on n'eût
certainement pas obtenus avec cinq répétitions d'ensemble. Celle des
trente-six contre-basses, surtout, fut curieuse. Quand nous en vînmes au
trait du _scherzo_ de la symphonie en _ut_ mineur de Beethoven, qui
figurait dans le programme, il nous sembla entendre les grognements
d'une cinquantaine de porcs effarouchés: telle était l'incohérence et le
défaut de justesse de l'exécution de ce passage. Peu à peu cependant
elle devint meilleure, l'ensemble s'établit et la phrase apparut
nettement dans toute sa sauvage rudesse.
«D'abord on s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien,
Puis enfin il n'y manqua rien.»
Nous l'avions recommencée dix-huit ou vingt fois, ce qu'on n'eût pas pu
faire si l'orchestre entier eût été présent. Voilà l'avantage des
répétitions partielles. On passe alors rapidement sur les portions du
programme qui, pour le fragment du choeur ou de l'orchestre dont on
s'occupe, ne présentent aucune difficulté et l'on donne au contraire
tout le temps et toute l'attention nécessaires à l'étude des passages
embarrassants et malaisés. Il en résulte seulement une fatigue excessive
pour le chef d'orchestre. Mais, je crois l'avoir dit, en pareil cas je
trouve des forces exceptionnelles, et ma vigueur défie celle d'un cheval
de labour.
J'avais, on le pense bien, composé mon programme de manière qu'il ne
contînt que des morceaux d'un style très-large ou déjà connus des
exécutants. C'étaient:
L'ouverture de _la Vestale_ (Spontini),
La prière de _la Muette_ (Auber),
Le scherzo et le finale de la _Symphonie en ut mineur_ (Beethoven),
La prière de _Moïse_ (Rossini),
L'_Hymne à la France_, que j'avais composé exprès pour la circonstance,
L'ouverture du _Freyschütz_ (Weber),
L'hymne à Bacchus d'_Antigone_ (Mendelssohn),
La marche au supplice de ma _Symphonie fantastique_,
Le chant des _Industriels_, écrit pour cette fête par M. Adolphe Dumas
et mis en musique par M. Méraux.
Un choeur de _Charles VI_ (Halévy),
Le choeur de la bénédiction des poignards, des _Huguenots_ (Meyerbeer),
La scène du jardin des plaisirs d'_Armide_ (Gluck),
L'apothéose de ma _Symphonie funèbre et triomphale_.
Nous devions faire la répétition générale dans le bâtiment de
l'Exposition, dont j'avais choisi pour le concert, le grand carré
central nommé salle des machines. La veille même de cette importante
épreuve, pendant que les charpentiers travaillaient à la construction de
mon estrade, la salle n'était pas encore libre. Un grand nombre de
machines en fer encombraient l'emplacement destiné au public. On n'avait
pas même pris les mesures nécessaires à l'enlèvement de ce monstrueux
attirail.
Je n'essayerai pas de décrire mon anxiété à cet aspect.
Les murs de Paris étaient couverts d'affiches annonçant le festival;
j'étais engagé pour une somme considérable, et je me voyais arrêté dans
mon entreprise par l'obstacle le plus insurmontable et le plus imprévu!
Nous ne pouvions retarder le concert d'un seul jour, l'ordre de démolir
l'édifice, au plus tard le 5 août, était déjà donné, et les
propriétaires des matériaux entrant dans sa construction ayant le droit
de commencer sa démolition le 1er août, jour du premier concert, ne
consentaient qu'à force d'argent à le laisser subsister quelques heures
de plus. Ils étaient les vrais maîtres du local et nous prouvaient d'une
façon péremptoire que le ministre du commerce nous avait prêté ce qui ne
lui appartenait plus. J'eus un instant de vertige et je m'élançai à la
course pour aller faire placarder une affiche contremandant le festival.
Strauss m'arrêta presque de force, en m'assurant que le lendemain
cinquante voitures viendraient déblayer le terrain. Comme je me voyais
perdu de toutes manières, je laissai les choses suivre leur cours. Le
lendemain, mes mille artistes se rendirent à la répétition générale, qui
se fit au milieu des cris des charretiers, des claquements de leurs
fouets et des hennissements de leurs chevaux. Mais enfin, les
charretiers y étaient, les chevaux peu à peu emportaient les machines,
le terrain devenait libre et je sentais l'oppression de ma poitrine
diminuer. Après la répétition, autre cauchemar. Les auditeurs nombreux
qui y avaient assisté s'approchent de moi déclarant, à l'unanimité, que
l'estrade est à refaire et que, par suite de la position du choeur placé
au-devant de l'orchestre, il est _impossible_ d'entendre un son des
instruments. Se figure-t-on un orchestre de cinq cents instrumentistes
_qu'on n'entend pas_! Aussitôt soixante ouvriers se mettent à l'oeuvre et
coupant en deux l'estrade, dont le plan n'était pas de moitié assez
incliné, baissent de trois mètres la partie antérieure réservée au
choeur, et démasquent ainsi l'orchestre dont ils élèvent encore,
d'ailleurs, les derniers gradins. Cette nouvelle disposition devait
nécessairement permettre d'entendre les instruments, malgré le peu de
sonorité du local, défaut irrémédiable et qu'on ne pouvait plus
méconnaître. Dès que ce deuxième sujet d'inquiétudes eut à peu près
disparu, un troisième non moins grave se présenta. Strauss et moi
profitant de quelques heures de répit qui nous étaient laissées au
milieu de tant de fracas, nous courûmes en cabriolet chez les divers
marchands de musique, dépositaires des billets du concert, pour
connaître l'état de la vente qu'ils en avaient dû faire. Après
l'addition, nous reconnûmes avec effroi que la somme de 12,000 francs,
qui en était le produit, ne couvrait pas la moitié des frais généraux.
Nous devions maintenant compter sur une recette extraordinaire pour le
lendemain, à la porte de la salle, ou nous préparer, si elle manquait, à
payer le déficit.
Quelle nuit nous avons passée l'un et l'autre à la suite de cette
exploration!
Mais il n'y avait plus à reculer.
Le lendemain 1er août, je me rends au bâtiment de l'Exposition vers
midi. Le concert était annoncé pour une heure. Je remarque d'abord avec
une joie à laquelle je n'ose me livrer, le nombre extraordinaire de
voitures qui se dirigent vers le centre des Champs-Élysées. J'entre, je
trouve tout dans un ordre parfait, mes instructions ayant été suivies à
la lettre. Les musiciens, les choristes, les sous-chefs d'orchestre et
de choeur, vont sans tumulte occuper le poste qui leur est assigné. Je
consulte de l'oeil mon bibliothécaire, M. Rocquemont, homme d'une rare
intelligence, et d'une activité infatigable, et dont l'amitié pour moi
aussi réelle que la mienne pour lui, l'a fait, en maintes circonstances
analogues, me rendre de ces services qu'on n'oublie jamais: il m'assure
que la musique est _placée_ et qu'il ne _manque rien_. La fièvre
musicale commence à courir dans mes veines; je ne pense plus au public,
ni à la recette, ni au déficit. Je vais donner le signal pour attaquer
l'ouverture, quand un violent craquement de bois se fait entendre,
accompagné d'un long hurlement.
C'était la foule, qui, brisant une barrière et armée des billets qu'elle
venait d'acheter au bureau, faisait invasion dans la salle en poussant
des cris de joie.
«--Voyez cette inondation! dit un musicien, en me montrant la salle qui
se remplissait tout d'un coup.
--Ah!!! nous sommes sauvés! criai-je, en frappant mon pupitre du plus
joyeux coup de bâton que j'aie jamais donné. Nous allons faire
maintenant quelque chose de beau!»
Nous commençons; l'introduction de _la Vestale_ déroule ses larges
périodes; et à partir de ce moment, la majesté, la puissance et
l'ensemble de cette énorme masse d'instruments et de voix, deviennent de
plus en plus remarquables. Mes mille vingt-deux artistes marchaient unis
comme eussent fait les concertants d'un excellent quatuor. J'avais deux
seconds chefs d'orchestre: Tilmant, chef d'orchestre de l'Opéra-Comique,
dirigeant les instruments à vent, et mon ami Auguste Morel, aujourd'hui
directeur du Conservatoire de Marseille, conduisant les instruments à
percussion. De plus, cinq maîtres de chant, placés l'un au centre et les
autres aux quatre coins de la masse chorale, étaient chargés de
transmettre mes mouvements aux chanteurs qui, me tournant le dos, ne
pouvaient les voir. Il y avait ainsi sept batteurs de mesure, qui ne me
quittaient jamais de l'oeil, et nos huit bras, quoique placés à de
grandes distances les uns des autres, se levaient simultanément avec la
plus incroyable précision. De là ce miraculeux ensemble qui étonna si
fort le public.
Les plus grands effets furent produits par l'ouverture du _Freyschütz_,
dont l'andante fut chanté par vingt-quatre cors; par la prière de
_Moïse_ qu'on fit répéter et dans laquelle les harpistes, au nombre de
vingt-cinq, au lieu d'exécuter des arpéges en notes simples, jouèrent
des arpéges formés d'accords à quatre parties, ce qui, quadruplant le
nombre de cordes mises en vibrations, semblait porter à _cent_ le nombre
des harpes; par l'_Hymne à la France_ qu'on redemanda également, mais
que je m'abstins de répéter; et enfin par le choeur de la bénédiction
des poignards des _Huguenots_, qui foudroya l'auditoire. J'avais
redoublé vingt fois les _soli_ de ce morceau sublime, il y avait en
conséquence, quatre-vingts voix de basse employées pour les quatre
parties des trois moines et de Saint-Bris. L'impression qu'il produisit
sur les exécutants et sur les auditeurs les plus rapprochés de
l'orchestre dépassa toutes les proportions connues. Quant à moi, je fus
pris, en conduisant, d'un tremblement nerveux tel, que mes dents
s'entre-choquaient, comme dans les plus violents accès de fièvre. Malgré
la non-sonorité du local, je ne crois pas qu'on ait souvent entendu
d'effet musical comparable à celui-là, et j'ai regretté alors que
Meyerbeer n'ait pas pu en être témoin. Ce terrible morceau, qu'on dirait
écrit avec du fluide électrique par une gigantesque pile de Volta,
semblait accompagné par les éclats de la foudre et chanté par les
tempêtes.
J'étais dans un tel état après cette scène qu'il fallut suspendre assez
longtemps le concert. On m'apporta du punch et des habits. Puis sur
l'estrade même, réunissant une douzaine de harpes revêtues de leur
fourreau de toile, on en forma une sorte de petite chambre dans
laquelle, en me baissant un peu, je pus me déshabiller et changer même
de chemise en face du public, sans être vu.
Parmi les autres morceaux du programme, ceux qui ensuite réussirent le
mieux, furent l'_Oraison funèbre_ et l'apothéose de ma _Symphonie
funèbre et triomphale_, dont Dieppo joua avec un talent remarquable le
solo de trombone, et la scène d'Armide, dont le calme voluptueux causa
un ravissement général.
Ma _Marche au supplice_, dont l'instrumentation est si violente et
l'effet si énergique dans les salles de concerts ordinaires, parut d'une
sonorité sourde et faible. Il en fut de même du scherzo et du finale de
la symphonie en _ut_ mineur de Beethoven. L'_Hymne à Bacchus_, de
Mendelssohn, sembla lourd et terne; un journal, quelques jours après,
dit que les prêtres de ce Bacchus avaient sans doute bu de la bière et
non du vin de Chypre.
Le chant des _Industriels_ fut très-mal accueilli, surtout par les
exécutants. Je m'étais engagé à faire la musique de ces paroles
d'Adolphe Dumas; mais il me fut impossible d'en venir à bout, et je dus
consentir, pour que ses vers ne fussent pas perdus et lui prouver ma
bonne volonté, à les laisser mettre en musique par le compositeur qu'il
choisirait lui-même. Il désigna son beau-frère, Amédée Méreaux,
professeur de piano à Rouen.
L'ouverture de _la Vestale_ fut vivement applaudie, ainsi que le choeur
sans accompagnement de _la Muette_. Quant au chant de _Charles VI_ que
les sollicitations de Schlesinger, éditeur de cet ouvrage d'Halévy,
m'avaient fait introduire après coup dans le programme, il produisit un
effet spécial. Il réveilla les stupides instincts d'opposition qui
fermentent toujours dans le peuple de Paris; et au refrain si connu:
«Guerre aux tyrans, jamais en France,
Jamais l'Anglais ne régnera!»
les trois quarts de l'auditoire se mirent à chanter avec le choeur. Ce
fut une protestation plébéienne et d'un nationalisme grotesque contre la
politique suivie à cette époque par le roi Louis-Philippe, et qui sembla
donner raison aux préventions de M. le préfet de police contre le
festival. Ce ridicule incident eut des suites dont je parlerai tout à
l'heure.
Enfin mon _Exposition musicale_ eut lieu, non-seulement sans accident,
mais encore avec un succès brillant et l'approbation de l'immense public
qui y assistait. En sortant, j'eus la douce satisfaction de voir MM. les
_percepteurs du droit des hospices_ occupés à compter sur une vaste
table le produit de ma recette. Elle s'élevait à trente-deux mille
francs; ils prirent le huitième de cette somme c'est-à-dire _quatre
mille francs_. La recette du concert de musique de danse dirigé par mon
associé Strauss, deux jours après, fut plus que médiocre; pour couvrir
les frais de cette dernière fête, qui n'eut aucun succès, il fallut
prendre ce qui manquait sur le bénéfice du grand concert, et, en
dernière analyse, après tant de peines essuyées, tant de dangers courus,
un si grand labeur accompli, j'eus pour ma part un reçu de _quatre mille
francs_ de M. le percepteur du droit des hospices et un bénéfice net de
_huit cents francs_...
Charmant pays de liberté, où les artistes sont serfs, reçois leurs
bénédictions sincères et l'hommage de leur admiration, pour tes lois
_égales_, _nobles_ et _libérales_!
Nous avions à peine achevé, Strauss et moi, de payer nos musiciens,
copistes, imprimeurs, luthiers, maçons, couvreurs, menuisiers,
charpentiers, tapissiers, buralistes, inspecteurs de salle, quand M. le
préfet de police, qui nous avait fait payer la modeste somme de 1,238
francs à ses agents et à ses gardes municipaux (le service de police
pour l'Opéra ne coûte que 80 francs), nous pria de nous rendre chez lui
pour affaire pressante.
«--De quoi s'agit-il? dis-je à Strauss. En avez-vous une idée?
--Pas la moindre.
--M. Delessert aurait-il des remords de nous avoir si chèrement fait
payer le service de ses inutiles agents? Va-t-il nous rembourser quelque
portion de la somme?
--Oui, comptons là-dessus!»
Nous arrivons à la préfecture de police.
«--Monsieur, me dit M. Delessert, je suis fâché d'avoir à vous adresser
un grave reproche!
--Lequel donc, monsieur, répliquai-je, étrangement surpris?
--Vous avez introduit clandestinement dans le programme de votre grand
concert un morceau propre à exciter des passions politiques que le
gouvernement cherche à éteindre et à réprimer. Je veux parler du choeur
de _Charles VI_ qui ne figurait pas dans les premières annonces du
festival. M. le ministre de l'intérieur a lieu d'être fort mécontent des
manifestations que ce chant a provoquées, et je partage entièrement ses
sentiments à ce sujet.
--Monsieur le préfet, lui dis-je, avec tout le calme que je pus appeler
à mon aide, vous êtes dans une erreur complète. Le choeur de _Charles VI_
n'était point, il est vrai, porté sur mes premiers programmes; mais
apprenant que M. Halévy se trouvait blessé de ne pas figurer dans une
solennité où les oeuvres de presque tous les grands compositeurs
contemporains allaient être entendues, je consentis, sur la proposition
qui m'en fut faite par son éditeur, à admettre le choeur de _Charles VI_
à cause de la facilité de son exécution par de grandes masses musicales.
Cette raison seule détermina mon choix. Je ne suis pas le moins du monde
partisan de ces élans de nationalisme qui se produisent en 1844 à propos
d'une scène du temps de Charles VI; et j'ai si peu songé à introduire
clandestinement ce morceau dans mon programme, que son titre a figuré
pendant plus de huit jours sur toutes les affiches du festival, affiches
placardées contre les murs mêmes de la préfecture de police. Veuillez,
monsieur le préfet, ne conserver aucun doute à cet égard et désabuser M.
le ministre de l'intérieur.»
M. Delessert, un peu confus de son erreur, se déclara satisfait de
l'explication que je venais de lui donner et s'excusa même de m'avoir
adressé un reproche dont il reconnaissait l'injustice.
À partir de ce jour, néanmoins, la censure des programmes de concert fut
établie, et l'on ne peut plus maintenant chanter une romance de Bérat ou
de mademoiselle Puget, dans un lieu public, sans une autorisation
émanée du ministère de l'intérieur et visée par un commissaire de
police.
Je venais de terminer cette folle entreprise, que je me garderais de
tenter aujourd'hui, quand mon ancien maître d'anatomie, mon excellent
ami, le docteur Amussat, vint me voir. Il recula d'un pas en
m'apercevant.
«--Ah çà! qu'avez-vous, Berlioz? vous êtes jaune comme un vieux
parchemin, tous vos traits portent l'expression d'une fatigue et d'une
irritation extraordinaires.
--Vous parlez d'irritation, lui dis-je; quel sujet aurais-je donc d'être
irrité? Vous avez assisté au festival, vous savez comment tout s'y est
passé: j'ai eu le plaisir de payer quatre mille francs à MM. les
percepteurs du droit des hospices, il m'est resté huit cents francs; de
quoi me plaindrais-je? Tout n'est-il pas dans l'ordre?»
(Amussat me tâtant le pouls):
«--Mon cher, vous allez avoir une fièvre typhoïde. Il faudrait vous
saigner.
--Eh bien, n'attendons pas à demain, saignez-moi!»
Je quitte aussitôt mon habit, Amussat me saigne largement et me dit.
«--Maintenant, faites-moi le plaisir de quitter Paris au plus vite.
Allez à Hyères, à Cannes, à Nice, où vous voudrez, mais allez dans le
midi respirer l'air de la mer, et ne pensez plus à toutes ces choses qui
vous enflamment le sang et exaltent votre système nerveux déjà si
irritable. Adieu, il n'y a pas à hésiter.»
Je suivis son conseil; j'allai passer un mois à Nice, grâce aux _huit
cents francs_ que le festival m'avait rapportés, et pour réparer autant
que possible le mal qu'il avait fait à ma santé.
Je ne revis pas sans émotion les lieux où je m'étais trouvé treize ans
auparavant, lors d'une autre convalescence, au début de mon voyage
d'Italie... Je nageai beaucoup dans la mer; je fis de nombreuses
excursions aux environs de Nice, à Villefranche, à Beaulieu, à Cimiès,
au Phare. Je recommençai mes explorations des rochers de la côte, où je
retrouvai, toujours dormant au soleil, de vieux canons de ma
connaissance; je revis des anses fraîches et riantes, tapissées d'algues
marines, où je me baignais autrefois. La chambre où j'avais, en 1831,
écrit l'ouverture du _Roi Lear_, étant occupée par une famille anglaise,
j'étais allé me nicher dans une tour appliquée contre le rocher des
Ponchettes, au-dessus de la maison.
J'y jouis avec délices d'une vue admirable sur la Méditerranée et d'un
calme dont je sentais plus que jamais le prix. Puis, guéri tant bien que
mal de ma jaunisse, et à bout de mes huit cents francs, je quittai cette
ravissante côte de Sardaigne qui a toujours pour moi un si puissant
attrait, et je revins à Paris reprendre mon rôle de Sisyphe.
Quelques mois après ce voyage de Nice, le directeur du théâtre Franconi,
séduit par le chiffre extraordinaire auquel s'était élevée la recette du
Festival de l'Industrie, me proposa de donner une série de grandes
exécutions musicales dans son cirque des Champs-Élysées.
Je ne me souviens pas des arrangements que nous prîmes ensemble à ce
sujet. Je sais seulement que ce fut une mauvaise affaire pour lui. Il y
eut quatre concerts pour lesquels nous avions engagé cinq cents
musiciens; et les dépenses nécessitées par cet énorme personnel ne
purent être entièrement couvertes par les recettes. En outre le local,
cette fois encore, ne valait rien pour la musique. Le son roulait dans
cet édifice circulaire avec une lenteur désespérante, d'où résultaient,
pour toutes les compositions d'un style un peu chargé de détails, les
plus déplorables mélanges d'harmonies. Un seul morceau y produisit un
très-grand effet, ce fut le _Dies iræ_ de mon _Requiem_. La largeur de
son mouvement et de ses accords le rendait moins déplacé que tout autre
dans cette vaste enceinte retentissante comme une église. Le succès
qu'il obtint nous obligea de le faire figurer dans le programme de tous
les concerts.
Cette entreprise non lucrative pour moi me causa des fatigues
excessives. L'occasion s'offrit d'aller me restaurer de nouveau dans les
bienfaisantes eaux de la Méditerranée, grâce à deux concerts qu'on
m'engageait à venir donner à Marseille et à Lyon, et dont le produit ne
pouvait manquer de couvrir au moins les frais du voyage. Je fus ainsi
amené pour la première fois à faire entendre mes compositions dans
quelques provinces de France.
Les lettres que j'adressai en 1848, dans la _Gazette musicale_, à mon
collaborateur, Édouard Monnais, contiennent, malgré le ton peu sérieux
de leur rédaction, le récit exact de ce qui m'arriva dans cette
excursion méridionale, et dans une autre que je fis à Lille bientôt
après. Elles se trouvent sous le titre de _Correspondance académique_,
dans mon volume des _Grotesques de la musique_.
Quelques mois plus tard, j'allai pour la première fois parcourir
l'Allemagne du Sud, c'est-à-dire l'Autriche, la Hongrie et la Bohême.
Voici le récit que je fis de ce voyage à mon ami Humbert Ferrand dans le
_Journal des Débats_.