Ha! Ha! Ha! Ha! Ha!]

vivent les villes artistes!

J'en suis fâché, mon cher poëte, mais vous voilà compromis comme

musicien.

C'est maintenant le tour de votre ville natale, de Hambourg, de cette

cité désolée comme l'antique Pompéia, mais qui renaît puissante de ses

cendres et panse ses blessures courageusement!... Certes, je n'ai qu'à

m'en louer aussi. Hambourg a de grandes ressources musicales; sociétés

de chant, sociétés philharmoniques, bandes militaires, etc. L'orchestre

du théâtre a été réduit, par économie, à des proportions

ultra-mesquines, il est vrai; mais j'avais fait d'avance mes conditions

avec le directeur, et on me présenta un orchestre tout à fait beau sous

les rapports du nombre et du talent des artistes, grâce à un riche

supplément d'instruments à cordes et au congé que j'obtins pour deux ou

trois invalides presque centenaires, à qui le théâtre est attaché. Chose

étrange, que je signale tout de suite, il y a à Hambourg un excellent

harpiste, armé d'un très-bon instrument! je commençais à désespérer de

revoir ni l'un ni l'autre en Allemagne. J'y ai trouvé aussi un vigoureux

ophicléïde, mais il a fallu se passer du cor anglais.

La première flûte (Cantal) et le premier violon (Lindenau), sont deux

virtuoses de première force. Le maître de chapelle (Krebs) remplit ses

fonctions avec talent et avec une sévérité que j'aime à trouver chez les

chefs d'orchestre. Il m'a très-amicalement assisté pendant nos longues

répétitions. La troupe chantante du théâtre était, à l'époque de mon

passage, assez bien composée; elle possédait trois artistes de mérite;

un ténor doué, sinon d'une voix exceptionnelle, au moins de goût et de

méthode; un soprano agile, mademoiselle.... mademoiselle... Ma foi, j'ai

oublié son nom (cette jeune divinité m'aurait fait l'honneur de chanter

à mon concert si j'eusse été plus connu.--Hosanna in excelsis!) et enfin

Reichel, la formidable basse qui, avec un volume de voix énorme et un

timbre magnifique, possède une étendue de deux octaves et demie! Reichel

est de plus un homme superbe, il représente à merveille les personnages

tels que Zarastro, Moïse et Bertram. Madame Cornet, femme du directeur

musicienne achevée et dont le soprano, d'une grande étendue, a dû avoir

un éclat peu commun, n'était point engagée; elle figurait dans quelques

représentations seulement où sa présence était nécessaire. Je l'ai

applaudie dans la Reine de la nuit de la _Flûte enchantée_, rôle

difficile, écrit dans le registre suraigu que très-peu de cantatrices

possèdent.

Le choeur, assez faible et peu nombreux, se tira bien, cependant, des

morceaux que je lui avais confiés.

La salle de l'Opéra de Hambourg est très-vaste; j'en redoutais les

dimensions, l'ayant trouvée vide trois fois aux représentations de _la

Flûte enchantée_, de _Moïse_ et de _Linda di Chamouni_. Aussi

éprouvai-je une agréable surprise en la voyant pleine le jour où je me

présentai devant le public hambourgeois.

Une exécution excellente, un auditoire nombreux, intelligent et

très-chaud firent de ce concert un des meilleurs que j'aie donnés en

Allemagne. _Harold_ et la cantate du _Cinq mai_, chantée avec un profond

sentiment par Reichel, en eurent les honneurs. Après ce morceau, deux

musiciens voisins de mon pupitre m'adressèrent à voix basse, en

français, ces simples paroles qui me touchèrent beaucoup:

«Ah! monsieur! notre respect! notre respect!...» Ils n'en savaient pas

dire davantage. En somme l'orchestre de Hambourg est resté fort de mes

amis, ce dont je ne suis pas médiocrement fier, je vous jure. Krebs seul

a mis dans son suffrage une singulière réticence; «Mon cher, me

disait-il, dans quelques années votre musique fera le tour de

l'Allemagne; elle y deviendra populaire, et ce sera un grand malheur!

Quelles imitations elle amènera! quel style! quelles folies! il

vaudrait mieux pour l'art que vous ne fussiez jamais né!»

Espérons pourtant que ces pauvres symphonies ne sont pas aussi

_contagieuses_ qu'il veut bien le dire, et qu'il n'en sortira jamais ni

fièvre jaune ni choléra-morbus.

Maintenant, Heine, Henri Heine, célèbre banquier d'idées, neveu de M.

Salomon Heine, l'auteur de tant de précieux poëmes en lingots, je n'ai

plus rien à vous dire, et je vous... salue.

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 99 / 159 题