Brunswick.--Hambourg.
Il m'est arrivé toutes sortes de bonheurs dans cette excellente ville de
Brunswick; aussi ai-je d'abord eu l'idée de régaler de ce récit un de
mes ennemis intimes, cela lui aurait fait plaisir!... tandis, qu'à vous,
mon cher Heine, le tableau de cette fête harmonique fera peut-être de la
peine. Les immoralistes prétendent _que dans tout ce qu'il nous arrive
d'heureux il y a quelque chose de désagréable pour nos meilleurs amis_;
mais je n'en crois rien! C'est une calomnie infâme, et je puis jurer que
des fortunes inattendues autant que brillantes, étant survenues à
quelques-uns de mes amis, cela ne m'a rien fait du tout!
Assez! n'entrons pas dans le champ épineux de l'ironie, où fleurissent
l'absinthe et l'euphorbe à l'ombre des orties arborescentes, où vipères
et crapauds sifflent et coassent, où l'eau des lacs bouillonne, où la
terre tremble, où le vent du soir brûle, où les nuages du couchant
dardent des éclairs silencieux! car à quoi bon se mordre la lèvre,
dérober sous des paupières mal closes de verdâtres prunelles, grincer
tout doucement des dents, présenter à son interlocuteur un siège armé
d'un dard perfide ou couvert d'un glutineux enduit, quand, loin d'avoir
dans l'âme quelque chose d'amer, les riants souvenirs encombrent la
pensée, quand on sent son coeur plein de reconnaissance et de naïve joie,
quand on voudrait avoir cent renommées aux trompettes immenses pour dire
à tout ce qui nous est cher: je fus heureux un jour. C'est un petit
mouvement de vanité puérile qui m'avait porté à commencer ainsi; je
cherchais sans m'en apercevoir, à vous imiter, vous l'inimitable
ironiste. Cela ne m'arrivera plus. J'ai trop souvent regretté dans notre
conversation, de ne pouvoir vous obliger au style sérieux ni arrêter le
mouvement convulsif de vos griffes dans les moments mêmes où vous croyez
le mieux faire pattes de velours, chat-tigre que vous êtes, _leo quærens
quem devoret_. Et pourtant que de sensibilité, que d'imagination sans
fiel, répandues dans vos oeuvres! comme vous chantez quand il vous plaît,
dans le mode majeur! comme votre enthousiasme se précipite et coule à
pleins bords quand l'admiration vous saisit à l'improviste et que vous
vous oubliez! quelle tendresse infinie respire dans un des plis secrets
de votre coeur pour ce pays que vous avez tant raillé, pour cette terre
féconde en poëtes, pour la patrie des génies rêveurs, pour cette
Allemagne enfin que vous appelez votre vieille grand'mère et qui vous
aime tant malgré tout!
Je l'ai bien vu à l'accent tristement attendri qu'elle a mis à me parler
de vous pendant mon voyage; oui, elle vous aime! elle a concentré en
vous toutes ses affections. Ses fils aînés sont morts, ses grands fils,
ses grands hommes, elle ne compte plus que sur vous, qu'elle appelle en
souriant son méchant enfant. C'est elle, ce sont les chants graves et
romantiques dont elle a bercé vos premiers ans, qui vous ont inspiré un
sentiment pur et élevé de l'art musical; et c'est quand vous l'avez
quittée, c'est en courant le monde, c'est après avoir souffert que vous
êtes devenu impitoyable et railleur.
Il vous serait aisé, je le sais, de faire une énorme caricature du récit
que je vais entreprendre de mon passage à Brunswick, et pourtant, voyez
quelle confiance j'ai dans votre amitié, ou comme la crainte de l'ironie
s'en va, c'est précisément à vous que je l'adresse:
.....Au moment de quitter Leipzig, je reçus une lettre de Meyerbeer
m'annonçant qu'on ne pourrait pas, avant un mois, s'occuper de mes
concerts. Le grand maître m'engageait à utiliser ce retard en allant à
Brunswick, où je trouverais, disait-il, _un orchestre d'honneur_. Je
suivis ce conseil, sans me douter cependant que j'aurais tant à me louer
de l'avoir suivi. Je ne connaissais personne à Brunswick, j'ignorais
complètement et les dispositions des artistes à mon égard, et le goût du
public. Mais l'idée seule que les frères Müller étaient à la tête de la
chapelle, aurait suffi pour me donner toute confiance, indépendamment de
l'opinion si encourageante de Meyerbeer. Je les avais entendus à leur
dernier voyage à Paris, et je regardais l'exécution des quatuors de
Beethoven, par ces quatre virtuoses, comme l'un des prodiges les plus
extraordinaires de l'art moderne.
La famille Müller, en effet, représente l'idéal du quatuor de Beethoven,
comme la famille Bohrer l'idéal du trio. On n'a jamais encore, en aucun
lieu du monde, porté à ce point la perfection de l'ensemble, l'unité du
sentiment, la profondeur de l'expression, la pureté du style, la
grandeur, la force, la verve et la passion. Une telle interprétation de
ces oeuvres sublimes nous donne, je le crois, l'idée la plus exacte de ce
que pensait et sentait Beethoven en les écrivant. C'est l'écho de
l'inspiration créatrice! c'est le contre-coup du génie!
Cette famille musicale des Müller est d'ailleurs plus nombreuse que je
ne croyais; j'ai compté sept artistes de ce nom, frères, fils et neveux,
dans l'orchestre de Brunswick. Georges Müller est maître de chapelle;
son frère aîné, Charles, n'est que premier maître de concert, mais on
voit à la déférence de chacun à l'écouter quand il fait une observation,
qu'on respecte en lui le chef du fameux quatuor. Le second
_concert-meister_ est M. Freudenthal, violoniste et compositeur de
mérite. J'avais prévenu Charles Müller de mon arrivée; en descendant de
voiture, à Brunswick, je fus abordé par un très-aimable jeune homme, M.
Zinkeisen, l'un des premiers violons de l'orchestre, parlant français
comme vous et moi, qui m'attendait à la poste pour me conduire chez le
_capell-meister_, au débotté. Cette attention et cet empressement me
parurent de bon augure. M. Zinkeisen m'avait vu quelquefois à Paris et
me reconnut, malgré l'état pitoyable où j'étais réduit par le froid; car
j'avais passé la nuit dans un coupé à peu près ouvert à tout vent, pour
éviter l'odeur et la fumée de six horribles pipes fonctionnant sans
relâche dans l'intérieur. J'admire les règlements de police établis en
Allemagne: il est défendu, sous peine d'amende, de fumer dans les rues
ou sur les places publiques, où cet aimable exercice ne peut incommoder
personne; mais si vous allez au café, on y fume; à table d'hôte, on y
fume; en poste, on y fume; partout, enfin, l'infernale pipe vous
poursuit.--Vous êtes Allemand, mon cher Heine, et vous ne fumez pas! ce
n'est pas là, croyez-moi, le moindre de vos mérites, la postérité ne
vous en tiendra pas compte, mais bien des contemporains et toutes les
contemporaines vous en sauront gré.
Charles Müller me reçut avec cet air sérieux et calme qui m'a
quelquefois effrayé en Allemagne, croyant y trouver l'indice de
l'indifférence et de la froideur; il n'y a pourtant pas à s'en méfier
autant que de nos démonstrations françaises, si pleines de sourires et
de belles paroles, quand nous accueillons un étranger à qui nous ne
pensons plus cinq minutes après. Loin de là: le _concert-meister_,
après m'avoir demandé de quelle façon je voulais composer mon orchestre,
alla immédiatement s'entendre avec son frère pour aviser aux moyens de
réunir la masse d'instruments à cordes que j'avais jugée nécessaire et
faire un appel aux amateurs et aux artistes indépendants de la chapelle
ducale, et dignes de se réunir à elle. Dès le lendemain, ils m'avaient
formé un bel orchestre, un peu plus nombreux que celui de l'Opéra de
Paris et composé de musiciens non-seulement très-habiles, mais encore
animés d'un zèle et d'une ardeur incomparables. La question de la harpe,
de l'ophicléïde et du cor anglais se présenta de nouveau, comme elle
s'était présentée à Weimar, à Leipzig, à Dresde. (Je vous parle de tous
ces détails pour vous faire une réputation de musicien). L'un des
membres de l'orchestre, M. Leibrock, excellent artiste, très-versé dans
la littérature musicale, s'était, depuis un an seulement appliqué à
l'étude de la harpe et redoutait fort, en conséquence, l'épreuve où
l'allait mettre ma deuxième symphonie. Il n'a d'ailleurs qu'une harpe
ancienne, dont les pédales à mouvement simple ne permettent pas
l'exécution de tout ce qu'on écrit aujourd'hui pour cet instrument.
Heureusement la partie de harpe d'_Harold_ est d'une extrême facilité,
et M. Leibrock travailla tellement pendant cinq à six jours, qu'il en
vint à son honneur..... à la répétition générale. Mais le soir du
concert, saisi d'une terreur panique au moment important, il s'arrêta
court dans l'introduction et laissa jouer seul Charles Müller qui
exécutait la partie d'alto principal.
Ce fut le seul accident que nous eûmes à regretter, accident dont au
reste le public ne s'aperçut point, et que M. Leibrock se reprochait
encore amèrement plusieurs jours après, malgré mes efforts pour le lui
faire oublier. Quant à l'ophicléïde, il n'y en avait d'aucune espèce
dans Brunswick; on me présenta successivement pour le remplacer, un
bass-tuba (magnifique instrument grave dont j'aurai à parler au sujet
des bandes militaires de Berlin); mais le jeune homme qui le jouait ne
me paraissait pas en posséder très-bien le mécanisme, il en ignorait
même la véritable étendue; puis un basson russe, que l'exécutant
appelait un contre-basson. J'eus beaucoup de peine à le désabuser sur la
nature et le nom de son instrument, dont le son sort tel qu'il est écrit
et qui se joue avec une embouchure comme l'ophicléïde; tandis que le
contre-basson, instrument transpositeur à anche, n'est autre qu'un grand
basson qui reproduit presque en entier la gamme du basson à l'octave
inférieure. Quoi qu'il en soit, le basson russe fut adopté pour tenir
lieu tant bien que mal de l'ophicléïde. Il n'y avait pas de cor anglais,
on arrangea ses solos pour un hautbois, et nous commençâmes les
répétitions d'orchestre pendant que le choeur étudiait dans une autre
salle. Je dois dire ici que jamais jusqu'à ce jour, en France, en
Belgique, ni en Allemagne, je n'ai vu une collection d'artistes éminents
à ce point dévoués, attentifs et passionnés pour la tâche qu'ils avaient
entreprise. Après la première répétition, où ils avaient pu se faire une
idée des principales difficultés de mes symphonies, le mot d'ordre fut
donné pour les répétitions suivantes: on convint de me tromper sur
l'heure à laquelle elles étaient censées devoir commencer, et chaque
matin (je ne l'ai su qu'après) l'orchestre se réunissait une heure avant
mon arrivée, pour étudier les traits et les rhythmes les plus dangereux.
Aussi allais-je d'étonnements en étonnements en voyant les
transformations rapides que l'exécution subissait chaque jour, et
l'assurance impétueuse avec laquelle la masse entière se ruait sur des
difficultés que mon orchestre de Paris, cette jeune garde de la grande
armée, n'a longtemps abordées qu'avec de certaines précautions. Un seul
morceau inquiétait beaucoup Charles Müller, c'était le _scherzo de
Roméo et Juliette_ (la reine Mab). Cédant aux sollicitations de M.
Zinkeisen, qui avait entendu ce scherzo à Paris, j'avais osé, pour la
première fois depuis mon arrivée en Allemagne, le placer dans le
programme du concert.
«Nous travaillerons tant, m'avait-il dit, que nous en viendrons à bout!»
Il ne présumait pas trop, en effet, de la force de l'orchestre, et la
reine Mab, dans son char microscopique, conduite par l'insecte
bourdonnant des nuits d'été et lancée au triple galop de ses chevaux
atomes, a pu montrer au public de Brunswick sa vive espièglerie et les
mille caprices de ses évolutions. Mais vous comprendrez mon inquiétude à
son sujet, vous, le poëte des fées et des willis; vous, le frère naturel
de ces gracieuses et malicieuses petites créatures; vous savez trop de
quel fil délié est tissue la gaze de leur voile, et de quelle sérénité
le ciel doit être pour que leur essaim diapré puisse se jouer librement
dans le pâle rayon de l'astre des nuits. Eh bien! malgré nos craintes,
l'orchestre, s'identifiant complètement avec la ravissante fantaisie de
Shakespeare, s'est fait si petit, si agile, si fin et si doux, que
jamais, je crois, la reine imperceptible n'a couru plus heureuse parmi
de plus silencieuses harmonies.
Dans le finale d'_Harold_, au contraire, dans cette furibonde orgie où
concertent ensemble les ivresses du vin, du sang, de la joie et de la
rage, où le rhythme paraît tantôt trébucher, tantôt courir avec furie,
où des bouches de cuivre semblent vomir des imprécations et répondre par
le blasphème à des voix suppliantes, où l'on rit, boit, frappe, brise,
tue et viole, où l'on s'amuse enfin; dans cette scène de brigands,
l'orchestre était devenu un véritable pandoemonium; il y avait quelque
chose de surnaturel et d'effrayant dans la frénésie de sa verve; tout
chantait, bondissait, rugissait avec un ordre et un accord diaboliques,
violons, basses, trombones, timbales et cymbales; pendant que l'alto
solo, le rêveur Harold, fuyant épouvanté, faisait encore entendre au
loin quelques notes tremblantes de son hymne du soir. Ah! quel roulement
de coeur! quels frémissements sauvages en conduisant alors cet étonnant
orchestre, où je croyais trouver plus ardents que jamais tous mes jeunes
lions de Paris!!! Vous ne connaissez rien de pareil, vous autres,
poëtes, vous n'êtes jamais emportés par de tels ouragans de vie!
J'aurais voulu embrasser toute la chapelle à la fois, et je ne pouvais
que m'écrier, en français il est vrai, mais l'accent devait me faire
comprendre: «Sublimes! je vous remercie, messieurs, et je vous admire!
Vous êtes des brigands parfaits!»
Les mêmes qualités violentes se firent remarquer dans l'exécution de
l'ouverture de _Benvenuto_ et pourtant, dans le style opposé,
l'introduction d'_Harold_, la _Marche des pèlerins_ et la _Sérénade_ ne
furent jamais rendues avec plus de grandeur calme et de religieuse
sérénité. Pour le morceau de _Roméo_ (la _Fête chez Capulet_) il rentre
un peu par son caractère dans le genre tourbillonnant; il fut donc
aussi, selon notre expression parisienne, véritablement _enlevé_.
Il fallait voir dans les haltes des répétitions, l'aspect enflammé de
tous ces visages... L'un des musiciens, Schmidt (la foudroyante
contre-basse), s'était arraché la peau de l'index de la main droite au
commencement du passage pizzicato de l'orgie; mais sans songer à
s'arrêter pour si peu et malgré le sang qu'il répandait, il avait
continué en se contentant de changer de doigt. C'est ce qui s'appelle en
termes militaires ne pas bouder au feu.
Pendant que nous nous livrions à ces _délassements_, le choeur, de son
côté, étudiait à grand'peine aussi, mais avec des résultats différents,
les fragments de mon _Requiem_. L'_Offertoire_ et le _Quærens me_
avaient fini par marcher; pour le _Sanctus_, dont le solo devait être
chanté par Schmetzer, le premier ténor du théâtre, excellent musicien,
il y avait un obstacle insurmontable. L'andante de ce morceau, écrit à
trois voix de femmes, présente quelques modulations en harmoniques que
les choristes de Dresde avaient fort bien comprises, mais qui dépassent,
à ce qu'il paraît, l'intelligence musicale de celles de Brunswick. En
conséquence, après avoir inutilement essayé pendant trois jours d'en
saisir le sens et les intonations, ces pauvres désespérées m'envoyèrent
une députation pour me conjurer de ne pas les exposer à un affront en
public et obtenir que le terrible _Sanctus_ fût rayé de l'affiche. Je
dus y consentir, mais avec regret, surtout à cause de Schmetzer, dont le
ténor très-haut convient parfaitement à cet hymne séraphique, et qui se
faisait en outre un plaisir de le chanter.
Maintenant tout est prêt, et malgré les terreurs de Ch. Müller au sujet
du scherzo, qu'il voudrait répéter encore, nous allons au concert
étudier les impressions qui vont naître de cette musique. Il faut vous
dire auparavant que, d'après le conseil du maître de chapelle, j'avais
invité aux répétitions une vingtaine de personnes formant la tête de
colonne des amateurs de Brunswick. Or, c'était chaque jour une réclame
vivante qui, en se répandant par la ville excitait au plus haut degré la
curiosité du public; de là l'intérêt singulier que les gens du peuple
même prenaient aux préparatifs du concert et les questions qu'ils
adressaient aux exécutants et aux auditeurs privilégiés:--«Que s'est-il
passé à la répétition de ce matin?... Est-il content?... Il est donc
Français?... Mais les Français ne composent pourtant que des opéras
comiques?... Les choristes le trouvent bien méchant!... Il a dit que les
femmes chantaient comme des danseuses!... Il savait donc que les
_soprani_ du choeur sortent du corps de ballet?... Est-il vrai qu'au
milieu d'un morceau il a salué les trombones?... Le garçon d'orchestre
assure qu'à la répétition d'hier, il a bu deux bouteilles d'eau, une
bouteille de vin blanc et trois verres d'eau-de-vie? Pourquoi donc,
dit-il si souvent au concert-meister: César! César! (c'est ça, c'est
ça!), etc.»
Tant il y a que longtemps avant l'heure fixée le théâtre était plein
jusqu'aux combles d'une foule impatiente et prévenue déjà en ma faveur.
Maintenant, mon cher Heine, retirez tout à fait vos griffes, car c'est
ici que vous pourriez céder à la tentation de me les faire sentir.
L'heure arrivée, l'orchestre étant en place, j'entre en scène; et
traversant les rangs des violons, je m'approche du pupitre-chef. Jugez
de mon effroi en le voyant entouré du haut en bas d'une grande girandole
de feuillage. «Ce sont les musiciens, me dis-je, qui m'auront compromis.
Quelle imprudence! vendre ainsi la peau de l'ours avant de l'avoir mis à
terre! et si le public n'est pas de leur avis, me voilà dans de beaux
draps! Cette manifestation suffirait à perdre un artiste à Paris.»
Pourtant de grandes acclamations accueillent l'ouverture; on fait
répéter la _Marche des pèlerins_; l'_Orgie_ enfièvre toute la salle;
l'_Offertoire_ avec son choeur sur deux notes le _Quærens me_ paraissent
toucher beaucoup les âmes religieuses; Ch. Müller se fait applaudir dans
la romance de violon; la _Reine Mab_ cause une surprise extrême; un lied
avec orchestre est redemandé, et la _Fête chez Capulet_ termine
chaleureusement la soirée. À peine le dernier accord était-il frappé,
qu'un bruit terrible ébranla toute la salle: le public en masse criait,
au parterre, dans les loges, partout; les trompettes, cors et trombones
à l'orchestre, sonnaient qui dans un ton, qui dans un autre, de
discordantes fanfares accompagnées de tous les fracas possibles par les
archets sur le bois des violons et des basses, et par les instruments à
percussion.
Il y a un nom dans la langue allemande pour désigner cette singulière
manière d'applaudir. En l'entendant à l'improviste, ma première
impression fut de la colère et de l'horreur; on me gâtait ainsi l'effet
musical que je venais d'éprouver, et j'en voulais presque aux artistes
de me témoigner leur satisfaction par un tel tintamarre. Mais le moyen
de n'être pas profondément ému de leur hommage, quand le maître de
chapelle Georges Müller, s'avançant chargé de fleurs, me dit en
français:
«--Permettez-moi, monsieur, de vous offrir ces couronnes au nom de la
chapelle ducale, et souffrez que je les dépose sur vos partitions!»
À ces mots, le public de redoubler de cris, l'orchestre de recommencer
ses fanfares... le bâton me tomba des mains, je ne savais plus où j'en
étais.
Riez donc un peu, voyons, ne vous gênez pas. Cela vous fera du bien et
ne peut me faire de mal; d'ailleurs je n'ai pas encore fini, et il vous
en coûterait trop d'entendre, sans m'égratigner, mon dithyrambe jusqu'au
bout... Allons, vous n'êtes pas trop méchant aujourd'hui; je continue.
À peine sorti du théâtre suant et fumant, comme si je venais d'être
trempé dans le Styx, étourdi et ravi, ne sachant auquel entendre au
milieu de tous ces féliciteurs, on m'avertit qu'un souper de cent
cinquante couverts, commandé à mon hôtel, m'était offert par une société
d'amateurs et d'artistes. Il fallait bien s'y rendre. Nouveaux
applaudissements, nouvelles acclamations à mon arrivée; les toasts, les
discours français et allemands se succèdent; je réplique de mon mieux à
ceux que je comprends, et, à chaque santé portée, cent cinquante voix
répondent par un hourra en choeur du plus bel effet. Les basses les
premières commencent sur la note _ré_, les ténors entrent sur le _la_,
et les dames, entonnant ensuite le _fa dièse_, établissent l'accord de
_ré majeur_, bientôt après suivi des quatre accords de sous-dominante,
tonique, dominante et tonique, dont l'enchaînement forme ainsi cadence
plagale et cadence parfaite successivement. Cette salve d'harmonie, dans
son mouvement large, éclate avec pompe et majesté; c'est très-beau: ceci
au moins est vraiment digne d'un peuple musical.
Que vous dirai-je, mon cher Heine? Dussiez-vous me trouver naïf et
primitif au superlatif, je dois avouer que toutes ces manifestations
bienveillantes, toutes ces rumeurs sympathiques me rendaient extrêmement
heureux. Ce bonheur-là sans doute n'approche pas, pour le compositeur,
de celui de diriger un magnifique orchestre exécutant avec inspiration
une de ses oeuvres chéries; mais l'un va bien avec l'autre, et après un
tel concert, une veillée pareille ne gâte rien. Je suis très-redevable,
vous le voyez, aux artistes et aux amateurs de Brunswick; je dois
beaucoup aussi à son premier critique musical M. Robert Griepenkerl,
qui, dans une brochure savante écrite à mon sujet, a engagé une
véhémente polémique avec une gazette de Leipzig et donné une idée juste,
je crois, de la force et de la direction du courant musical qui
m'entraîne.
Donnez-moi donc la main, et chantons un grand hourra pour Brunswick sur
ses accords favoris:
[Illustration: notation musicale
_Moderato_
Ha! Ha! Ha! Ha!
Ha! Ha! Ha! Ha! Ha!