Distraction violente.--F. H***.--Mademoiselle M***.
Ces entreprises musicales n'étaient pas pour moi les seules causes de
fébriles agitations. Une jeune personne, celle aujourd'hui de nos
virtuoses la plus célèbre par son talent et ses aventures, avait inspiré
une véritable passion au pianiste-compositeur allemand H*** avec qui je
m'étais lié dès son arrivée à Paris. H*** connaissait mon grand amour
shakespearien, et s'affligeait des tourments qu'il me faisait endurer.
Il eut la naïveté imprudente d'en parler souvent à mademoiselle M*** et
de lui dire qu'il n'avait jamais été témoin d'une exaltation pareille à
la mienne.--«Ah! je ne serai pas jaloux de celui-là, ajouta-t-il un
jour, je suis bien sûr qu'il ne vous aimera jamais!» On devine l'effet
de ce maladroit aveu sur une telle Parisienne. Elle ne rêva plus qu'à
donner un démenti à son trop confiant et platonique adorateur.
Dans le cours de ce même été, la directrice d'une pension de
demoiselles, madame d'Aubré, m'avait proposé de professer... la guitare
dans son institution; et j'avais accepté. Chose assez bouffonne,
aujourd'hui encore, je figure sur les prospectus et parmi les maîtres de
la pension d'Aubré comme professeur de ce noble instrument.
Mademoiselle M***, elle aussi, y donnait des leçons de piano. Elle me
plaisanta sur mon air triste, m'assura qu'il y avait par le monde
quelqu'un qui _s'intéressait bien vivement à moi_..., me parla de H***
qui l'aimait bien, disait-elle, mais qui _n'en finissait pas_...
Un matin je reçus même de mademoiselle M*** une lettre, dans laquelle,
sous prétexte de me parler encore de H***, elle m'indiquait un
rendez-vous secret pour le lendemain. J'oubliai de m'y rendre.
Chef-d'oeuvre de rouerie digne des plus grands hommes du genre, si je
l'eusse fait exprès; mais j'oubliai réellement le rendez-vous et ne m'en
souvins que quelques heures trop tard. Cette sublime indifférence acheva
ce qui était si bien commencé, et après avoir fait pendant quelques
jours assez brutalement le Joseph, je finis par me laisser _Putipharder_
et consoler de mes chagrins intimes, avec une ardeur fort concevable
pour qui voudra songer à mon âge, et aux dix-huit ans et à la beauté
irritante de mademoiselle M***.
Si je racontais ce petit roman et les incroyables scènes de toute nature
dont il se compose, je serais à peu près sûr de divertir le lecteur d'un
façon neuve et inattendue. Mais, je l'ai déjà dit, je n'écris pas des
confessions. Il me suffit d'avouer que mademoiselle M*** me mit au corps
toutes les flammes et tous les diables de l'enfer. Ce pauvre H***, à qui
je crus devoir avouer la vérité, versa d'abord quelques larmes bien
amères; puis reconnaissant que, dans le fond, je n'avais été coupable à
son égard d'aucune perfidie, il prit dignement et bravement son parti,
me serra la main d'une étreinte convulsive et partit pour Francfort en
me souhaitant bien du plaisir. J'ai toujours admiré sa conduite à cette
occasion.
Voilà tout ce que j'ai à dire de cette distraction violente apportée un
moment, par le trouble des sens, à la passion grande et profonde qui
remplissait mon coeur et occupait toutes les puissances de mon âme. On
verra seulement dans le récit de mon voyage en Italie, de quelle manière
dramatique cet épisode se dénoua et comment mademoiselle M*** faillit
avoir une terrible preuve de la vérité du proverbe: _Il ne faut pas
jouer avec le feu_.