Je concours pour une place de choriste.--Je l'obtiens.--A.
Charbonnel.--Notre ménage de garçons.
Cependant l'hiver approchait; l'ardeur avec laquelle je m'étais livré au
travail de mon opéra m'avait fait un peu négliger mes élèves; mes
festins de Lucullus ne pouvaient plus avoir lieu dans ma salle ordinaire
du Pont-Neuf, abandonnée du soleil et qu'environnait une froide et
humide atmosphère. Il me fallait du bois, des habits plus chauds. Où
prendre l'argent nécessaire à cette indispensable dépense?... Le produit
de mes leçons à un franc le cachet, bien loin d'y suffire, menaçait de
se réduire bientôt à rien. Retourner chez mon père, m'avouer coupable et
vaincu, ou mourir de faim! telle était l'alternative qui s'offrait à
moi. Mais la fureur indomptable dont elle me remplit me donna de
nouvelles forces pour la lutte, et je me déterminai à tout entreprendre,
à tout souffrir, à quitter même Paris, s'il le fallait, pour ne pas
revenir platement végéter à la Côte. Mon ancienne passion pour les
voyages s'associant alors à celle de la musique, je résolus de recourir
aux correspondants des théâtres étrangers et de m'engager comme première
ou seconde flûte dans un orchestre de New-York, de Mexico, de Sydney ou
de Calcutta. Je serais allé en Chine, je me serais fait matelot,
flibustier, boucanier, sauvage, plutôt que de me rendre. Tel est mon
caractère. Il est aussi inutile et aussi dangereux pour une volonté
étrangère de contrecarrer la mienne, si la passion l'anime, que de
croire empêcher l'explosion de la poudre à canon en la comprimant.
Heureusement, mes recherches et mes sollicitations auprès des
correspondants de théâtres furent vaines, et je ne sais à quoi j'allais
me résoudre, quand j'appris la prochaine ouverture du Théâtre des
Nouveautés où l'on devait jouer, avec le vaudeville, des opéras-comiques
d'une certaine dimension. Je cours chez le régisseur lui demander une
place de flûte dans son orchestre. Les places de flûte étaient déjà
données. J'en demande une de choriste. Il n'y en avait plus. Mort et
furies!!... Le régisseur pourtant prend mon adresse, en promettant de
m'avertir si l'on se décidait à augmenter le personnel des choeurs. Cet
espoir était bien faible; il me soutint néanmoins pendant quelques
jours, après lesquels une lettre de l'administration du Théâtre des
Nouveautés m'annonça que le concours était ouvert pour la place objet de
mon ambition. L'examen des prétendants devait avoir lieu dans la salle
des Francs-Maçons de la rue de Grenelle-Saint-Honoré. Je m'y rendis.
Cinq ou six pauvres diables comme moi attendaient déjà leurs juges dans
un silence plein d'anxiété. Je trouvai parmi eux un tisserand, un
forgeron, un acteur congédié d'un petit théâtre du boulevard, et un
chantre de l'église de Saint-Eustache. Il s'agissait d'un concours de
basses; ma voix ne pouvait compter que pour un médiocre baryton; mais
notre examinateur, pensais-je, n'y regarderait peut-être pas de si près.
C'était le régisseur en personne. Il parut, suivi d'un musicien nommé
Michel, qui fait encore à cette heure partie de l'orchestre du
Vaudeville. On ne s'était procuré ni piano ni pianiste. Le violon de
Michel devait suffire pour nous accompagner.
La séance est ouverte. Mes rivaux chantent successivement, à leur
manière, différents airs qu'ils avaient soigneusement étudiés. Mon tour
venu, notre énorme régisseur, assez plaisamment nommé Saint-Léger, me
demande ce que j'ai apporté.
--Moi? rien.
--Comment rien? Et que chanterez-vous alors?
--Ma foi, ce que vous voudrez. N'y a-t-il pas ici quelque partition, un
solfège, un cahier de vocalises?...
--Nous n'avons rien de tout cela. D'ailleurs, continue le régisseur d'un
ton assez méprisant, vous ne chantez pas à première vue, je suppose?...
--Je vous demande pardon, je chanterai à première vue ce qu'on me
présentera.
--Ah! c'est différent. Mais puisque nous manquons entièrement de
musique, ne sauriez-vous point par coeur quelque morceau connu?
--Oui, je sais par coeur _les Danaides_, _Stratonice_, _la Vestale_,
_Cortez_, _OEdipe_, les deux _Iphigénie_, _Orphée_, _Armide_...
--Assez! assez! Diable! quelle mémoire! Voyons, puisque vous êtes si
savant, dites-nous l'air d'_OEdipe_ de Sacchini: _Elle m'a prodigué_.
--Volontiers.
--Tu peux l'accompagner, Michel?
--Parbleu! seulement je ne sais plus dans quel ton il est écrit.
--En mi bémol. Chanterai-je le récitatif?
--Oui, voyons le récitatif.
L'accompagnateur me donne l'accord de mi bémol et je commence:
«Antigone me reste, Antigone est ma fille,
Elle est tout pour mon coeur, seule elle est ma famille.
Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins,
Son zèle dans mes maux m'a fait trouver des charmes, etc.»
Les autres candidats se regardaient d'un air piteux, pendant que se
déroulait la noble mélodie, ne se dissimulant pas qu'en comparaison de
moi, qui n'étais pourtant point un Pischek ni un Lablache, ils avaient
chanté, non comme des vachers, mais comme des veaux. Et dans le fait, je
vis à un petit signe du gros régisseur Saint-Léger, qu'ils étaient, pour
employer l'argot des coulisses, enfoncés jusqu'au _troisième dessous_.
Le lendemain, je reçus ma nomination officielle; je l'avais emporté sur
le tisserand, le forgeron, l'acteur, et même sur le chantre de
Saint-Eustache. Mon service commençait immédiatement et j'avais
cinquante francs par mois.
Me voilà donc, en attendant que je puisse devenir un damné compositeur
dramatique, choriste dans un théâtre de second ordre, déconsidéré et
excommunié jusqu'à la moelle des os! J'admire comme les efforts de mes
parents pour m'arracher à l'abîme avaient bien réussi!
Un bonheur n'arrive jamais seul. Je venais à peine de remporter cette
grande victoire, qu'il me tomba du ciel deux nouveaux élèves et que je
fis la rencontre d'un étudiant en pharmacie, mon compatriote, Antoine
Charbonnel. Il allait s'installer dans le quartier Latin pour y suivre
les cours de chimie et voulait, comme moi, se livrer à d'héroïques
économies. Nous n'eûmes pas plutôt fait l'un et l'autre le compte de
notre fortune que, parodiant le mot de Walter dans la _Vie d'un joueur_,
nous nous écriâmes presque simultanément: «Ah! tu n'as pas d'argent! Eh
bien, mon cher, il faut nous associer!» Nous louâmes deux petites
chambres dans la rue de la Harpe. Antoine, qui avait l'habitude de
manipuler fourneaux et cornues, s'établit notre cuisinier en chef, et
fit de moi un simple marmiton. Tous les matins nous allions au marché
acheter nos provisions, qu'à la grande confusion de mon camarade,
j'apportais bravement au logis sous mon bras, sans prendre la peine d'en
dérober la vue aux passants. Il y eut même un jour entre nous, à ce
sujet, une véritable querelle. Ô pharmaceutique amour-propre!
Nous vécûmes ainsi comme des princes... émigrés, pour trente francs
chacun par mois. Depuis mon arrivée à Paris, je n'avais pas encore joui
d'une pareille aisance. Je me passai plusieurs coûteuses fantaisies;
j'achetai un piano[10]... et quel piano! je décorai ma chambre des
portraits proprement encadrés des dieux de la musique, je me donnai le
poëme des _Amours des Anges_, de Moore. De son côté, Antoine, qui était
adroit comme un singe (comparaison très-mal choisie, car les singes ne
savent que détruire), fabriquait dans ses moments perdus une foule de
petits ustensiles agréables et utiles. Avec des bûches de notre bois, il
nous fit deux paires de galoches très-bien conditionnées; il en vint
même, pour varier la monotonie un peu spartiate de notre ordinaire, à
faire un filet et des appeaux, avec lesquels, quand le printemps fut
venu, il alla prendre des cailles dans la plaine de Montrouge. Ce qu'il
y eut de plaisant, c'est que, malgré mes absences périodiques du soir
(le Théâtre des Nouveautés jouant chaque jour), Antoine ignora pendant
toute la durée de notre vie en commun, que j'avais eu le _malheur de
monter sur les planches_. Peu flatté de n'être que simple choriste, il
ne me souriait guère de l'instruire de mon humble condition. J'étais
censé, en me rendant au théâtre, aller donner des leçons dans un des
quartiers lointains de Paris. Fierté bien digne de la sienne! J'aurais
souffert en laissant voir à mon camarade comment je gagnais honnêtement
mon pain, et il s'indignait, lui, au point de s'éloigner de moi le rouge
au front, si, marchant à ses côtés dans les rues, je portais
ostensiblement le pain que j'avais honnêtement gagné. À vrai dire, et je
me dois cette justice, le motif de mon silence ne venait point d'une
aussi sotte vanité. Malgré les rigueurs de mes parents et l'abandon
complet dans lequel ils m'avaient laissé, je n'eusse voulu pour rien au
monde leur causer la douleur (incalculable avec leurs idées) d'apprendre
la détermination que j'avais prise, et qu'il était en tout cas fort
inutile de leur laisser savoir: je craignais donc que la moindre
indiscrétion de ma part ne vînt à tout leur révéler et je me taisais.
Ainsi qu'Antoine Charbonnel, ils n'ont connu ma _carrière dramatique_
que sept ou huit ans après qu'elle fut terminée, en lisant des notices
biographiques publiées sur moi dans divers journaux.