Ce fut M. Andrieux lui-même, qui eut la bonté de m'apporter sa lettre.
Il causa longtemps avec moi, et me dit en me quittant: «Ah, moi aussi
j'ai été dans ma jeunesse un fougueux amateur de musique. J'étais enragé
Picciniste... et Gluckiste donc.»
Découragé par ce premier échec auprès d'une célébrité littéraire, j'eus
recours modestement à Gerono qui se piquait un peu de poésie. Je lui
demandai (admirez ma candeur) de me dramatiser l'Estelle de Florian. Il
s'y décida et je mis son _oeuvre_ en musique. Personne heureusement
n'entendit jamais rien de cette composition suggérée par mes souvenirs
de Meylan. Souvenirs impuissants! car ma partition fut aussi ridicule,
pour ne pas dire plus, que la pièce et les vers de Gerono. À cet oeuvre
d'un rose tendre succéda une scène fort sombre, au contraire, empruntée
au drame de Saurin, _Béverley ou le Joueur_. Je me passionnai
sérieusement pour ce fragment de musique violente écrit pour voix de
basse avec orchestre, et que j'eusse voulu entendre chanter par Dérivis,
au talent duquel il me paraissait convenir. Le difficile était de
découvrir une occasion favorable pour le faire exécuter. Je crus l'avoir
trouvée en voyant annoncer au Théâtre-Français une représentation au
bénéfice de Talma, où figurait Athalie avec les choeurs de
Gossec.--Puisqu'il y a des choeurs, me dis-je, il y aura aussi un
orchestre pour les accompagner; ma scène est d'une exécution facile, et
si Talma veut l'introduire dans son programme, certes Dérivis ne lui
refusera pas de la chanter. Allons chez Talma! Mais l'idée seule de
parler au grand tragédien, de voir Néron face à face, me troublait au
dernier point. En approchant de sa maison, je sentais un battement de
coeur de mauvais augure. J'arrive; à l'aspect de sa porte, je commence à
trembler; je m'arrête sur le seuil dans une incroyable perplexité.
Oserai-je aller plus avant?... Renoncerai-je à mon projet? Deux fois je
lève le bras pour saisir le cordon de la sonnette, deux fois mon bras
retombe... le rouge me monte au visage, les oreilles me tintent, j'ai de
véritables éblouissements. Enfin la timidité l'emporte, et, sacrifiant
toutes mes espérances, je m'éloigne, ou plutôt je m'enfuis à grands pas.
Qui comprendra cela?... un jeune enthousiaste à peine civilisé, tel que
j'étais alors.
Un peu plus tard, M. Masson, maître de chapelle de l'église Saint-Roch,
me proposa d'écrire une messe solennelle qu'il ferait exécuter,
disait-il, dans cette église, le jour des Saints Innocents, fête
patronale des enfants de choeur. Nous devions avoir cent musiciens de
choix à l'orchestre, un choeur plus nombreux encore; on étudierait les
parties de chant pendant un mois; la copie ne me coûterait rien, ce
travail serait fait gratuitement et avec soin par les enfants de choeur
de Saint-Roch, etc., etc. Je me mis donc plein d'ardeur à écrire cette
messe, dont le style, avec sa coloration inégale et en quelque sorte
accidentelle, ne fut qu'une imitation maladroite du style de Lesueur.
Ainsi que la plupart des maîtres, celui-ci, dans l'examen qu'il fit de
ma partition, approuva surtout les passages où sa manière était le plus
fidèlement reproduite. À peine terminé, je mis le manuscrit entre les
mains de M. Masson, qui en confia la copie et l'étude à ses jeunes
élèves. Il me jurait toujours ses grands dieux que l'exécution serait
pompeuse et excellente. Il nous manquait seulement un habile chef
d'orchestre, ni lui, ni moi n'ayant l'habitude de diriger _d'aussi
grandes masses_ de voix et d'instruments. Valentino était alors à la
tête de l'orchestre de l'Opéra, il aspirait à l'honneur d'avoir aussi
sous ses ordres celui de la chapelle royale. Il n'aurait garde, sans
doute, de ne rien refuser à mon maître qui était surintendant[6] de
cette chapelle. En effet, une lettre de Lesueur que je lui portai le
décida, malgré sa défiance des moyens d'exécution dont je pourrais
disposer, à me promettre son concours. Le jour de la répétition générale
arriva, et nos _grandes masses_ vocales et instrumentales réunies, il se
trouva que nous avions pour tout bien vingt choristes, dont quinze
ténors et cinq basses, douze enfants, neuf violons, un alto, un
hautbois, un cor et un basson. On juge de mon désespoir et de ma honte,
en offrant à Valentino, à ce chef renommé d'un des premiers orchestres
du monde, une telle phalange musicale!... «Soyez tranquille, disait
toujours maître Masson, il ne manquera personne demain à l'exécution.
Répétons! répétons! Valentino résigné, donne le signal, on commence;
mais après quelques instants, il faut s'arrêter à cause des innombrables
fautes de copie que chacun signale dans les parties. Ici on a oublié
d'écrire les bémols et les dièses à la clef; là il manque dix pauses;
plus loin on a omis trente mesures. C'est un gâchis à ne pas se
reconnaître, je souffre tous les tourments de l'enfer; et nous devons
enfin renoncer absolument, pour cette fois, à mon rêve si longtemps
caressé d'une exécution à grand orchestre.
Cette leçon au moins ne fut pas perdue. Le peu de ma composition
malheureuse que j'avais entendu, m'ayant fait découvrir ses défauts les
plus saillants, je pris aussitôt une résolution radicale dans laquelle
Valentino me raffermit, en me promettant de ne pas m'abandonner,
lorsqu'il s'agirait plus tard de prendre ma revanche. Je refis cette
messe presque entièrement. Mais pendant que j'y travaillais, mes parents
avertis de ce fiasco, ne manquèrent pas d'en tirer un vigoureux parti
pour battre en brèche ma prétendue vocation et tourner en ridicule mes
espérances. Ce fut la lie de mon calice d'amertume. Je l'avalai en
silence et n'en persistai pas moins.
La partition terminée, convaincu par une triste expérience que je ne
devais me fier à personne pour le travail de la copie, et ne pouvant,
faute d'argent, employer des copistes de profession, je me mis à
extraire moi-même les parties, à les doubler, tripler, quadrupler, etc.
Au bout de trois mois elles furent prêtes. Je demeurai alors aussi
empêché avec ma messe que Robinson avec son grand canot qu'il ne pouvait
lancer; les moyens de la faire exécuter me manquaient absolument.
Compter de nouveau sur les _masses_ musicales de M. Masson eût été par
trop naïf; inviter moi-même les artistes dont j'avais besoin, je n'en
connaissais personnellement aucun; recourir à l'assistance de la
chapelle royale, sous l'égide de mon maître, il avait formellement
déclaré la chose impossible[7]. Ce fut alors que mon ami Humbert
Ferrand, dont je parlerai bientôt plus au long, conçut la pensée
passablement hardie de me faire écrire à M. de Chateaubriand, comme au
seul homme capable de comprendre et d'accueillir une telle demande,
pour le prier de me mettre à même d'organiser l'exécution de ma messe en
me prêtant 1,200 francs. M. de Chateaubriand me répondit la lettre
suivante:
Paris, le 31 décembre 1824.
«Vous me demandez douze cents francs, Monsieur; je ne les ai pas; je
vous les enverrais, si je les avais. Je n'ai aucun moyen de vous servir
auprès des ministres[8]. Je prends, Monsieur, une vive part à vos
peines. J'aime les arts et honore les artistes; mais les épreuves où le
talent est mis quelquefois le font triompher, et le jour du succès
dédommage de tout ce qu'on a souffert.
»Recevez, Monsieur, tous mes regrets; ils sont bien sincères!
»CHATEAUBRIAND.»