J'étais à ma fenêtre occupée à regarder les étoiles qui
s'épanouissaient joyeusement aux parterres du ciel, et à respirer
le parfum des belles-de-nuit que m'apportait une brise mourante. -
- Le vent de la croisée ouverte avait éteint ma lampe, la dernière
qui restât allumée dans le château. Ma pensée dégénérait en vague
rêverie, et une espèce de somnolence commençait à me prendre;
cependant je restais toujours accouder sur la balustrade de
pierre, soit que je fusse fascinée par le charme de la nuit, soit
par nonchalance et par oubli. -- Rosette, ne voyant plus briller
ma lampe et ne pouvant me distinguer à cause d'un grand angle
d'ombre qui tombait précisément sur la fenêtre, avait cru sans
doute que j'étais couchée, et c'était ce qu'elle attendait pour
risquer une dernière et désespérée tentative. -- Elle poussa si
doucement la porte que je ne l'entendis pas entrer, et qu'elle
était à deux pas de moi avant que je m'en fusse aperçue. Elle fut
très étonnée de me voir encore levée; mais, se remettant bientôt
de sa surprise, elle vint à moi et me prit le bras en m'appelant
deux fois par mon nom: -- Théodore, Théodore!
-- Quoi! vous, Rosette, ici, à cette heure, toute seule, sans
lumière, dans un déshabillé aussi complet!
Il faut te dire que la belle n'avait sur elle qu'une mante de nuit
en batiste excessivement fine, et la triomphante chemise bordée de
dentelles que je n'avais pas voulu voir le jour de la fameuse
scène dans le petit kiosque du parc. Ses bras, polis et froids
comme le marbre, étaient entièrement nus, et la toile qui couvrait
son corps était si souple et si diaphane qu'elle laissait voir les
boutons des seins, comme à ces statues des baigneuses couvertes
d'une draperie mouillée.
-- Est-ce un reproche, Théodore, que vous me faites là? ou n'est-
ce qu'une simple phrase purement exclamative? Oui, moi, Rosette,
la belle dame ici, dans votre chambre à vous, non dans la mienne
où je devrais être, à onze heures du soir et peut-être minuit,
sans duègne, ni chaperon, ni soubrette, presque nue, en simple
peignoir de nuit; -- cela est bien étonnant, n'est-ce pas? -- J'en
suis aussi surprise que vous, et je ne sais trop quelle
explication vous en donner.
En disant cela, elle me passa un de ses bras autour du corps, et
se laissa tomber sur le pied de mon lit de façon à m'entraîner
avec elle.
-- Rosette, lui dis-je en m'efforçant de me dégager, je m'en vais
tâcher de rallumer la lumière; rien n'est triste comme l'obscurité
dans une chambre; et puis, c'est vraiment un meurtre de ne pas y
voir clair quand vous êtes là et de se priver du spectacle de vos
beautés. -- Permettez qu'au moyen d'un morceau d'amadou et d'une
allumette, je me fasse un petit soleil portatif qui mette en
relief tout ce que la nuit jalouse efface sous ses ombres.
-- Ce n'est pas la peine; j'aime autant que vous ne voyiez pas ma
rougeur; je me sens les joues toutes brûlantes, car c'est à mourir
de honte. Elle se jeta la figure contre ma poitrine; elle resta
quelques minutes ainsi, comme suffoquée par son émotion.
Moi, pendant ce temps-là, je passais machinalement mes doigts dans
les longues boucles de ses cheveux déroulés; je cherchais dans ma
cervelle quelque honnête échappatoire pour me tirer d'embarras, et
je n'en trouvais point, car j'étais acculée dans mes derniers
retranchements, et Rosette paraissait parfaitement décidée à ne
pas sortir de la chambre comme elle y était entrée. -- Son
habillement avait une désinvolture formidable, et qui ne
promettait rien de bon. Je n'avais moi-même qu'une robe de chambre
ouverte et qui eût fort mal défendu mon incognito, en sorte que
j'étais on ne peut plus inquiète de l'issue de la bataille.
-- Théodore, écoutez-moi, dit Rosette en se relevant et en
rejetant ses cheveux des deux côtés de sa figure, autant que je
pus le discerner à la faible lueur que les étoiles et un croissant
de lune très mince, qui commençait à se lever, jetaient dans la
chambre dont la croisée était restée ouverte; -- la démarche que
je fais est étrange; -- tout le monde me blâmerait de l'avoir
faite. -- Mais vous allez partir bientôt, et je vous aime! Je ne
puis vous laisser ainsi sans m'être expliquée avec vous. -- Peut-
être ne reviendrez-vous jamais; peut-être est-ce la première et la
dernière fois que je dois vous voir. -- Qui sait où vous irez?
Mais où que vous alliez, vous emporterez mon âme et ma vie avec
vous. -- Si vous étiez resté, je n'en serais pas venue à cette
extrémité. Le bonheur de vous contempler, de vous entendre, de
vivre à côté de vous m'eût suffi: je n'eusse rien demandé de plus.
J'aurais renfermé mon amour dans mon coeur; vous auriez cru
n'avoir en moi qu'une bonne et sincère amie; -- mais cela ne peut
pas être. Vous dites qu'il faut absolument que vous partiez. --
Cela vous ennuie, Théodore, de me voir ainsi attachée à vos pas
comme une ombre amoureuse qui ne peut que vous suivre et qui
voudrait se fondre à votre corps; il doit vous déplaire de
retrouver toujours derrière vous des yeux suppliants et des mains
tendues pour saisir le bord de votre manteau.
Je le sais, mais je ne puis m'empêcher de le faire.
Au reste, vous ne pouvez pas vous en plaindre; c'est votre faute.
-- J'étais calme, tranquille, presque heureuse avant de vous
connaître. -- Vous arrivez beau, jeune, souriant, pareil à Phoebus
le dieu charmant. -- Vous avez pour moi les soins les plus
empressés, les plus délicates attentions; jamais cavalier ne fut
plus spirituel et plus galant. Vos lèvres chaque minute laissaient
tomber des roses et des rubis; -- tout devenait pour vous une
occasion de madrigal, et vous savez détourner les phrases les plus
insignifiantes pour en faire d'adorables compliments. -- Une femme
qui vous aurait d'abord mortellement haï aurait fini par vous
aimer, et moi, je vous aimais dès l'instant où je vous avais vu. -
- Pourquoi paraissiez-vous donc surpris, ayant été si aimable,
d'être tant aimé? N'est-ce pas une conséquence toute naturelle? Je
ne suis ni une folle, ni une évaporée, ni une petite fille
romanesque qui s'éprend de la première épée qu'elle voit. J'ai du
monde, et je sais ce que c'est que la vie. Ce que je fais, toute
femme, même la plus vertueuse ou la plus prude, en eût fait
autant. -- Quelle idée et quelle intention aviez-vous? celle de me
plaire, j'imagine, car je n'en puis supposer d'autre. Comment se
fait-il donc que vous avez; en quelque sorte, l'air fâché d'y
avoir si bien réussi? Ai-je fait, sans le vouloir, quelque chose
qui vous ait déplu? -- Je vous en demande pardon. Est-ce que vous
ne me trouvez plus belle, ou avez-vous découvert en moi quelque
défaut qui vous rebute? -- Vous avez le droit d'être difficile en
beauté, mais ou vous avez menti étrangement, ou je suis belle
aussi, moi! -- Je suis jeune comme vous, et je vous aime; pourquoi
maintenant me dédaignez-vous? Vous vous empressiez tant autour de
moi, vous souteniez mon bras avec une sollicitude si constante,
vous pressiez si tendrement la main que je vous abandonnais, vous
leviez vers moi des paupières si langoureuses: si vous ne m'aimiez
pas, à quoi bon tout ce manège? Auriez-vous eu par hasard cette
cruauté d'allumer l'amour dans un coeur pour vous en faire ensuite
un sujet de risée? Ah! ce serait une horrible raillerie, une
impiété et un sacrilège! ce ne pourrait être que l'amusement d'une
âme affreuse, et je ne puis croire cela de vous, tout inexplicable
que soit votre conduite envers moi. Quelle est donc la cause de ce
revirement subit? Quant à moi, je n'y en vois point. -- Quel
mystère cache une pareille froideur? -- Je ne puis croire que vous
ayez de la répugnance pour moi; ce que vous avez fait prouve que
non, car on ne courtise pas aussi vivement une femme pour qui l'on
a du dégoût, fût-on le plus grand fourbe de la terre. Ô Théodore,
qu'avez-vous contre moi? qui vous a changé ainsi? que vous ai-je
fait? -- Si l'amour que vous paraissiez avoir pour moi s'est
envolé, le mien, hélas! est resté, et je ne puis l'arracher de mon
coeur. -- Ayez pitié de moi, Théodore, car je suis bien
malheureuse. -- Faites du moins semblant de m'aimer un peu, et
dites-moi quelques douces paroles; cela ne vous coûtera pas
beaucoup, à moins que vous n'ayez pour moi une insurmontable
horreur...
En cet endroit pathétique de son discours, ses sanglots
étouffèrent complètement sa voix; elle croisa ses deux mains sur
mon épaule et s'y appuya le front dans une attitude tout à fait
désespérée. Tout ce qu'elle disait était on ne peut plus juste, et
je n'avais rien de bon à répondre. -- Je ne pouvais prendre la
chose sur le ton du persiflage. Cela n'eût pas été convenable. --
Rosette n'était pas de ces créatures que l'on pût traiter aussi
légèrement; -- j'étais d'ailleurs trop touchée pour le pouvoir
faire. -- Je me sentais coupable de m'être jouée ainsi du coeur
d'une femme charmante, et j'en éprouvais le plus vif et le plus
sincère remords du monde.
Voyant que je ne répondais rien, la chère enfant poussa un long
soupir et fit un mouvement comme pour se lever, mais elle retomba
affaissée sous son émotion; -- puis elle m'entoura de ses bras
dont la fraîcheur pénétrait mon pourpoint, posa sa figure sur la
mienne et se mit à pleurer silencieusement.
Cela me fit un effet singulier de sentir ainsi ruisseler sur ma
joue cet intarissable courant de larmes qui ne partait pas de mes
yeux. -- Je ne tardai pas à y mêler les miennes, et ce fut une
véritable pluie amère à causer un nouveau déluge, si elle eût duré
seulement quarante jours.
La lune en cet instant-là vint donner précisément sur la fenêtre;
un pâle rayon plongea dans la chambre et éclaira d'une lueur
bleuâtre notre groupe taciturne.
Avec son peignoir blanc, ses bras nus, sa poitrine et sa gorge
découvertes, presque de la même couleur que son linge, ses cheveux
épars et son air douloureux, Rosette avait l'air d'une figure
d'albâtre de la Mélancolie assise sur un tombeau. Quant à moi, je
ne sais trop quelle figure je pouvais avoir, attendu que je ne me
voyais pas et qu'il n'y avait point de glace qui pût réfléchir mon
image, mais je pense que j'aurais très bien pu poser pour une
statue de l'Incertitude personnifiée.
J'étais émue, et je fis à Rosette quelques caresses plus tendres
qu'à l'ordinaire; de ses cheveux ma main était descendue à son cou
velouté, et de là à son épaule ronde et polie que je flattais
doucement et dont je suivais la ligne frémissante. L'enfant
vibrait sous mon toucher comme un clavier sous les doigts d'un
musicien; sa chair tressaillait et sautait brusquement, et
d'amoureux frissons couraient le long de son corps.
Moi-même j'éprouvais une espèce de désir vague et confus dont je
ne pouvais démêler le but, et je sentais une grande volupté à
parcourir ces formes pures et délicates. -- Je quittai son épaule,
et, profitant de l'hiatus d'un pli, j'enfermai subitement dans ma
main sa petite gorge effarée, qui palpitait éperdument comme une
tourterelle surprise au nid; -- de l'extrême contour de sa joue,
que j'effleurais d'un baiser à peine sensible, j'arrivai à sa
bouche mi-ouverte: nous restâmes ainsi quelque temps. -- Je ne
sais pas, par exemple, si ce fut deux minutes, ou un quart
d'heure, ou une heure; car j'avais totalement perdu la notion du
temps, et je ne savais pas si j'étais au ciel ou sur la terre, ici
ou ailleurs, morte ou vivante. Le vin capiteux de la volupté
m'avait tellement enivrée à la première gorgée que j'avais bue que
tout ce que j'avais de raison s'en était allé. -- Rosette me
nouait de plus en plus avec ses bras et m'enveloppait de son
corps; -- elle se penchait sur moi convulsivement et me pressait
sur sa poitrine nue et haletante; à chaque baiser, sa vie semblait
accourir tout entière à la place touchée, et abandonner le reste
de sa personne. -- Des idées singulières me passaient par la tête;
j'aurais, si je n'avais craint de trahir mon incognito, laissé un
champ libre aux élans passionnés de Rosette, et peut-être aurais-
je fait quelque vaine et folle tentative pour donner un semblant
de réalité à cette ombre de plaisir que ma belle amoureuse
embrassait avec tant d'ardeur; je n'avais pas encore eu d'amant;
et ces vives attaques, ces caresses réitérées, le contact de ce
beau corps, ces doux noms perdus dans des baisers me troublaient
au dernier point, -- quoiqu'ils fussent d'une femme; -- et puis
cette visite nocturne, cette passion romanesque, ce clair de lune,
tout cela avait pour moi une fraîcheur et un charme de nouveauté
qui me faisaient oublier qu'au bout du compte je n'étais pas un
homme.
Pourtant, faisant un grand effort sur moi-même, je dis à Rosette
qu'elle se compromettait horriblement en venant dans ma chambre à
une pareille heure et y restant aussi longtemps, que ses femmes
pourraient s'apercevoir de son absence et voir qu'elle n'avait pas
passé la nuit dans son appartement.
Je dis cela si mollement que Rosette, pour toute réponse, laissa
tomber sa mante de batiste et ses pantoufles, et se glissa dans
mon lit comme une couleuvre dans une jatte de lait; car elle
imaginait que mes habits m'empêchaient seuls d'en venir à des
démonstrations plus précises, et que c'était l'unique obstacle qui
me retenait. Elle croyait, la pauvre enfant que l'heure du berger,
si laborieusement amenée allait enfin sonner pour elle; mais il ne
sonna que deux heures du matin. -- Ma situation était on ne peut
plus critique, lorsque la porte tourna sur ses gonds et donna
passage au même chevalier Alcibiade en personne; il tenait un
bougeoir d'une main et son épée de l'autre.
Il alla droit au lit, dont il rejeta la couverture, et, mettant la
lumière sous le nez de Rosette confondue, il lui dit d'un ton
goguenard: -- Bonjour, ma soeur. -- La petite Rosette n'eut pas la
force de trouver une parole pour répondre.
-- Il paraît donc, ma très chère et très vertueuse soeur, qu'ayant
jugé dans votre sagesse que le lit du seigneur Théodore était plus
douillet que le vôtre vous êtes venue vous y coucher? ou peut-être
revient-il des esprits dans votre chambre, et avez-vous pensé que
vous seriez plus en sûreté dans celle-ci, sous la garde du susdit
seigneur? -- C'est fort bien vu. -- Ah! monsieur le chevalier de
Sérannes, vous avez fait les doux yeux à madame notre soeur, et
vous croyez qu'il n'en sera que cela. -- J'estime qu'il ne serait
pas malsain de nous couper un peu la gorge, et, si vous aviez
cette complaisance, je vous serais infiniment obligé. -- Théodore,
vous avez abusé de l'amitié que j'avais pour vous, et vous me
faites repentir de la bonne opinion que j'avais tout d'abord
formée sur la loyauté de votre caractère: c'est mal, très mal.
Je ne pouvais me défendre d'une manière valable: les apparences
étaient contre moi. Qui m'aurait crue, si j'avais dit, comme cela
était en effet, que Rosette n'était venue dans ma chambre que
malgré moi, et que, loin de chercher à lui plaire, je faisais tout
mon possible pour la détourner de moi? -- Je n'avais qu'une chose
à dire, je la dis. -- Seigneur Alcibiade, nous nous couperons tout
ce que vous voudrez.
Pendant ce colloque, Rosette n'avait pas manqué de s'évanouir
selon les plus saines règles du pathétique; -- j'allai à une coupe
de cristal pleine d'eau où plongeait la queue d'une grosse rose
blanche à moitié effeuillée, et je lui jetai quelques gouttes à la
figure, ce qui la fit revenir à elle promptement.
Ne sachant trop quelle contenance tenir, elle se blottit dans la
ruelle et fourra sa jolie tête sous la couverture, comme un oiseau
qui s'arrange pour dormir. -- Elle avait tellement ramassé les
draps et les coussins autour d'elle qu'il eût été fort difficile
de discerner ce qu'il y avait sous ce monceau; -- quelques petits
soupirs flûtés, qui en sortaient de temps à autre, pouvaient seuls
faire deviner que c'était une jeune pécheresse repentante, ou du
moins excessivement fâchée de n'être pécheresse que d'intention et
non de fait: ce qui était le cas de l'infortunée Rosette.
Monsieur le frère, n'ayant plus d'inquiétude sur sa saur, reprit
le dialogue, et me dit d'un ton un peu plus doux: -- Il n'est pas
absolument indispensable de nous couper la gorge sur-le-champ,
c'est un moyen extrême qu'on est toujours à temps d'employer. --
Écoutez: -- la partie n'est pas égale entre nous. Vous êtes de la
première jeunesse et beaucoup moins vigoureux que moi, si nous
nous battions, je vous tuerais ou je vous estropierais assurément,
-- et je ne voudrais ni vous tuer ni vous défigurer, -- ce serait
dommage; Rosette, qui est là-bas sous la couverture et qui ne dit
mot, m'en voudrait toute sa vie; car elle est rancunière et
mauvaise comme une tigresse quand elle s'y met, cette chère petite
colombe. Vous ne savez pas cela, vous qui êtes son prince Galaor,
et qui n'en recevez que de charmantes douceurs; mais il n'y fait
pas bon. Rosette est libre, vous aussi; il paraît que vous n'êtes
pas irréconciliablement ennemis; son veuvage va finir, et la chose
se trouve le mieux du monde. Épousez-la; elle n'aura pas besoin de
retourner coucher chez elle, et moi, de cette façon-là, je serai
dispensé de vous prendre pour fourreau de mon épée, ce qui ne
serait agréable ni pour vous ni pour moi; -- que vous en semble?
Je dus faire une horrible grimace, car ce qu'il me proposait était
de toutes les choses du monde la plus inexécutable pour moi:
j'aurais plutôt marché à quatre pattes contre le plafond comme les
mouches, et décroché le soleil sans prendre de marchepied pour me
hausser, que de faire ce qu'il me demandait, et cependant la
dernière proposition était plus agréable incontestablement que la
première.
Il parut surpris que je n'acceptasse pas avec transport -- et il
répéta ce qu'il avait dit comme pour me donner le temps de
répliquer.
-- Votre alliance est on ne peut plus honorable pour moi, et je
n'eusse jamais osé y prétendre: je sais que c'est une fortune
inouïe pour un jeune homme qui n'a point encore de rang ni de
consistance dans le monde, et que les plus illustres s'en
estimeraient tout heureux; -- mais cependant je ne puis que
persister dans mon refus, et, puisque j'ai la liberté du choix
entre le duel et le mariage, je préfère le duel. -- C'est un goût
singulier, -- et que peu de gens auraient, -- mais c'est le mien.
Ici Rosette souffla le plus douloureux sanglot du monde, sortit sa
tête de dessous l'oreiller, et l'y rentra aussitôt comme un
limaçon dont on frappe les cornes, en voyant ma contenance
impassible et délibérée.
-- Ce n'est pas que je n'aime point madame Rosette, je l'aime
infiniment; mais j'ai des raisons de ne point me marier, que vous-
même trouveriez excellentes, s'il m'était possible de vous les
dire. -- Au reste, les choses n'ont pas été aussi loin que l'on
pourrait le croire d'après les apparences; hors quelques baisers
qu'une amitié un peu vive suffit à expliquer et à justifier, il
n'y a rien entre nous dont on ne puisse convenir, et la vertu de
votre soeur est assurément la plus intacte et la plus nette du
monde. -- Je lui devais ce témoignage. -- Maintenant, à quelle
heure nous battons-nous, monsieur Alcibiade, et à quel endroit?
-- Ici, sur-le-champ, cria Alcibiade ivre de fureur.
-- Y pensez-vous? devant Rosette!
-- Dégaine, misérable, ou je t'assassine, continua-t-il en
brandissant son épée et en l'agitant autour de sa tête.
-- Sortons au moins de la chambre.
-- Si tu ne te mets pas en garde, je vais te clouer contre le mur
comme une chauve-souris, mon beau Céladon, et tu auras beau battre
de l'aile, tu ne te décrocheras pas, je t'en avertis. -- Et il
fondit sur moi l'épée haute.
Je tirai ma rapière, car il l'aurait fait comme il le disait, et
je me contentai d'abord de parer les bottes qu'il me portait.
Rosette fit un effort surhumain pour venir se jeter entre nos
épées, car les deux combattants lui étaient également chers; mais
ses forces la trahirent, et elle roula sans connaissance sur le
pied du lit.
Nos fers étincelaient et faisaient le bruit d'une enclume, car le
peu d'espace que nous avions nous forçait à engager nos épées de
très près.
Alcibiade manqua deux ou trois fois de m'atteindre, et, si je
n'eusse pas eu un excellent maître en fait d'armes, ma vie aurait
couru le plus grand danger; car il était d'une adresse étonnante
et d'une force prodigieuse. Il épuisa toutes les ruses et les
feintes de l'escrime pour me toucher. Enragé de ne pouvoir y
parvenir, il se découvrit deux ou trois fois; je n'en voulus pas
profiter; mais il revenait à la charge avec un emportement si
acharné et si sauvage que je fus forcée de saisir les jours qu'il
me laissait; et puis ce bruit et ces éclairs tourbillonnants de
l'acier m'enivraient et m'éblouissaient. Je ne pensais pas à la
mort, je n'avais pas la moindre peur; cette pointe aiguë et
mortelle qui me venait devant les yeux à chaque seconde ne me
faisait pas plus d'effet que si je me fusse battue avec des
fleurets boutonnés; seulement j'étais indignée de la brutalité
d'Alcibiade, et le sentiment de mon innocence parfaite augmentait
encore cette indignation. Je voulais seulement lui piquer le bras
ou l'épaule pour lui faire tomber son épée des mains, car j'avais
essayé vainement de la lui faire sauter. -- Il avait un poignet de
fer, et le diable ne le lui eût pas fait bouger.
Enfin il me porta une botte si vive et si à fond que je ne pus la
parer qu'à demi; ma manche fut traversée, et je sentis le froid du
fer sur mon bras; mais je ne fus pas blessée. À cette vue, la
colère me prit, et, au lieu de me défendre, j'attaquai à mon tour;
-- je ne songeai plus que c'était le frère de Rosette, et je
fondis sur lui comme si c'eût été mon ennemi mortel. Profitant
d'une fausse position de son épée, je lui poussai une flanconade
si bien liée que je l'atteignis au côté: il fit ho! et tomba en
arrière.
Je le crus mort, mais il n'était réellement que blessé, et sa
chute provenait d'un faux pas qu'il avait fait en essayant de
rompre. -- Je ne puis t'exprimer, Graciosa, la sensation que
j'éprouvai; certes, ce n'est pas une réflexion difficile à faire
qu'en frappant de la chair avec une pointe fine et tranchante on y
percera un trou, et qu'il en jaillira du sang. Cependant je tombai
dans une stupeur profonde en voyant ruisseler des filets rouges
sur le pourpoint d'Alcibiade. -- Je n'imaginais pas sans doute
qu'il en sortirait du son, comme du ventre crevé d'un poupard;
mais je sais que jamais de ma vie je n'éprouvai une aussi grande
surprise, et il me sembla qu'il venait de m'arriver quelque chose
d'inouï.
Ce qui était inouï, ce n'était pas, ainsi qu'il me paraissait, que
du sang coulât d'une blessure, mais c'était que cette blessure eût
été ouverte par moi, et qu'une jeune fille de mon âge (j'allais
écrire un jeune homme, tant je suis bien entrée dans l'esprit de
mon rôle) eût jeté sur le carreau un capitaine vigoureux, rompu à
l'escrime comme l'était le seigneur Alcibiade: -- le tout pour
crime de séduction et refus de mariage avec une femme fort riche
et fort charmante, qui plus est!
J'étais véritablement dans un embarras cruel avec la soeur
évanouie, le frère que je croyais mort, et moi-même qui n'étais
pas très loin d'être évanouie ou morte, comme l'un ou comme
l'autre. -- Je me pendis au cordon de la sonnette, et je
carillonnai à réveiller des morts, tant que le ruban me resta à la
main; et, laissant à Rosette pâmée et à Alcibiade éventré le soin
d'expliquer les choses aux domestiques et à la vieille tante,
j'allai droit à l'écurie. -- L'air me remit sur-le-champ; je fis
sortir mon cheval, je le sellai et je le bridai moi-même; je
m'assurai si la croupière tenait bien, si la gourmette était en
bon état; je mis les étriers de la même longueur, je resserrai la
sangle d'un cran: bref, je le harnachai complètement avec une
attention au moins singulière dans un moment pareil, et un calme
tout à fait inconcevable après un combat ainsi terminé.
Je montai sur ma bête, et je traversai le parc par un sentier que
je connaissais. Les branches d'arbres, toutes chargées de rosée,
me fouettaient et me mouillaient la figure: on eût dit que les
vieux arbres étendaient les bras pour me retenir et me garder à
l'amour de leur châtelaine. -- Si j'avais été dans une autre
disposition d'esprit, ou quelque peu superstitieuse, il n'aurait
tenu qu'à moi de croire que c'étaient autant de fantômes qui
voulaient me saisir et qui me montraient le poing.
Mais réellement je n'avais aucune idée, ni celle-là ni une autre;
une stupeur de plomb, si forte que j'en avais à peine la
conscience, me pesait sur la cervelle, comme un casque trop
étroit; seulement il me semblait bien que j'avais tué quelqu'un
par là et que c'était pour cela que je m'en allais. -- J'avais, au
reste, horriblement envie de dormir, soit à cause de l'heure
avancée, soit que la violence des émotions de cette soirée eût une
réaction physique et m'eût fatiguée corporellement.
J'arrivai à une petite poterne qui s'ouvrait sur les champs par un
secret que Rosette m'avait montré dans nos promenades. Je
descendis de cheval, je touchai le bouton et je poussai la porte:
je me remis en selle après avoir fait passer mon cheval, et je lui
fis prendre le galop jusqu'à ce que j'eusse rejoint la grand-route
de C***, où j'arrivai à la petite pointe du jour.
Ceci est l'histoire très fidèle et très circonstanciée de ma
première bonne fortune et de mon premier duel.