Chapitre 3

Je suis l'amant en pied de la dame en rose; c'est presque un état,

une charge, et cela donne de la consistance dans le monde. Je n'ai

plus l'air d'un écolier qui cherche une bonne fortune parmi les

aïeules et qui n'ose débiter un madrigal à une femme, à moins

qu'elle ne soit centenaire: je m'aperçois, depuis mon

installation, que l'on me considère beaucoup plus, que toutes les

femmes me parlent avec une coquetterie jalouse et font de grands

frais pour moi. -- Les hommes, au contraire, y mettent plus de

froideur, et, dans le peu de mots que nous échangeons, il y a

quelque chose d'hostile et de contraint; ils sentent qu'ils ont en

moi un rival déjà redoutable et qui peut le devenir davantage. --

Il m'est revenu que beaucoup d'entre eux avaient amèrement

critiqué ma façon de me mettre, et avaient dit que je m'habillais

d'une manière trop efféminée: que mes cheveux étaient bouclés et

lustrés avec plus de soin qu'il ne convenait; que cela, joint à ma

figure imberbe, me donnait un air damoiseau on ne peut plus

ridicule; que j'affectais pour mes vêtements des étoffes riches et

brillantes qui sentaient leur théâtre, et que je ressemblais plus

à un comédien qu'à un homme: -- toutes les banalités qu'on dit

pour se donner le droit d'être sale et de porter des habits

pauvres et mal coupés. Mais tout cela ne fait que blanchir, et

toutes les dames trouvent que mes cheveux sont les plus beaux du

monde, que mes recherches sont du meilleur goût, et semblent fort

disposées à me dédommager des frais que je fais pour elles, car

elles ne sont point assez sottes pour croire que toute cette

élégance n'ait pour but que mon embellissement particulier.

La dame du logis a d'abord paru un peu piquée de mon choix,

qu'elle croyait devoir nécessairement tomber sur elle, et pendant

quelques jours elle en a gardé une certaine aigreur (envers sa

rivale seulement; car, moi, elle m'a toujours parlé de même), qui

se manifestait par quelques petits: -- Ma chère, -- dits avec

cette manière sèche et découpée que les femmes ont seules, et par

quelques avis désobligeants sur sa toilette donnés à aussi haute

voix que possible, comme: -- Vous êtes coiffée beaucoup trop haut

et pas du tout à l'air de votre visage; ou: -- Votre corsage poche

sous les bras; qui vous a donc fait cette robe? Ou: -- Vous avez

les yeux bien battus; je vous trouve toute changée; et mille

autres menues observations à quoi l'autre ne manquait pas de

riposter avec toute la méchanceté désirable quand l'occasion s'en

présentait; et, si l'occasion tardait trop, elle s'en faisait

elle-même une pour son usage, et rendait, et au-delà, ce qu'on lui

avait donné. Mais bientôt, un autre objet ayant détourné

l'attention de l'infante dédaignée, cette petite guerre de mots

cessa et tout rentra dans l'ordre habituel.

Je t'ai dit sommairement que j'étais l'amant en pied de la dame

rose; cela ne suffit pas pour un homme aussi ponctuel que tu l'es.

Tu me demanderas sans doute comment elle s'appelle: quant à son

nom, je ne te le dirai pas; mais si tu veux, pour la facilité du

récit, et en mémoire de la couleur de la robe avec laquelle je

l'ai vue pour la première fois, -- nous l'appellerons Rosette;

c'est un joli nom: ma petite chienne s'appelait comme cela.

Tu voudras savoir de point en point, car tu aimes la précision

dans ces sortes de choses, l'histoire de nos amours avec cette

belle Bradamante, et par quelles gradations successives j'ai passé

du général au particulier, et de l'état de simple spectateur à

celui d'acteur; comment, de public que j'étais, je suis devenu

amant. Je contenterai ton envie avec le plus grand plaisir. Il n'y

a rien de sinistre dans notre roman; il est couleur de rose, et

l'on n'y verse d'autres larmes que celles du plaisir; on n'y

rencontre ni longueurs ni redites, et tout y marche vers la fin

avec cette hâte et cette rapidité si recommandées par Horace; --

c'est un véritable roman français. -- Toutefois ne va pas

t'imaginer que j'ai emporté la place au premier assaut. -- La

princesse, quoique fort humaine pour ses sujets, n'est pas aussi

prodigue de ses faveurs qu'on pourrait le croire d'abord; elle en

connaît trop le prix pour ne pas vous les faire acheter; elle sait

trop bien aussi ce qu'un juste retard donne de vivacité au désir,

et le ragoût qu'une demi-résistance ajoute au plaisir, pour se

livrer à vous tout d'abord, si vif que soit le goût que vous lui

ayez inspiré.

Pour te conter la chose tout au long, il faut remonter un peu plus

haut. Je t'ai fait un récit assez circonstancié de notre première

entrevue. J'en ai eu encore une ou deux autres dans la même maison

ou même trois, puis elle m'a invité à aller chez elle; je ne me

suis pas fait prier, comme tu peux le croire; j'y suis allé avec

discrétion d'abord, puis un peu plus souvent, puis encore plus

souvent, puis enfin toutes les fois que l'envie m'en prenait, et

je dois avouer qu'elle m'en prenait au moins trois ou quatre fois

par jour.

-- La dame, après quelques heures d'absence, me recevait toujours

comme si je fusse revenu des Indes orientales; ce à quoi j'étais

on ne peut plus sensible, et ce qui m'obligeait à montrer ma

reconnaissance d'une manière marquée par les choses les plus

galantes et les plus tendres du monde, auxquelles elle répondait

de son mieux.

Rosette, puisque nous sommes convenus de l'appeler ainsi, est une

femme d'un grand esprit et qui comprend l'homme de la manière la

plus aimable; quoiqu'elle ait retardé quelques temps la conclusion

du chapitre, je n'ai pas pris une seule fois de l'humeur contre

elle: ce qui est vraiment merveilleux; car tu sais les belles

fureurs où j'entre lorsque je n'ai pas sur-le-champ ce que je

désire, et qu'une femme dépasse le temps que je lui ai assigné

dans ma tête pour se rendre. -- Je ne sais pas comment elle a

fait; dès la première entrevue elle m'a fait comprendre que je

l'aurais, et j'en étais plus sûr que si j'en eusse tenu la

promesse écrite et signée de sa main. On dira peut-être que la

hardiesse et la facilité de ses manières laissaient le champ libre

à la témérité des espérances. Je ne pense pas que ce soit là le

véritable motif: j'ai vu quelques femmes dont la prodigieuse

liberté excluait, en quelque sorte, jusqu'à l'ombre d'un doute,

qui ne m'ont pas produit cet effet, et auprès desquelles j'avais

des timidités et des inquiétudes pour le moins déplacées.

Ce qui fait qu'en général je suis bien moins aimable avec les

femmes que je veux avoir qu'avec celles qui me sont indifférentes,

c'est l'attente passionnée de l'occasion et l'incertitude où je

suis de la réussite de mon projet: cela me donne du sombre et me

jette dans une rêverie qui m'ôte beaucoup de mes moyens et de ma

présence d'esprit. Quand je vois s'échapper une à une les heures

que j'avais destinées à un autre emploi, la colère me gagne malgré

moi, et je ne puis m'empêcher de dire des choses fort sèches et

fort aigres, qui vont quelquefois jusqu'à la brutalité et qui

reculent mes affaires à cent lieues. Avec Rosette, je n'ai rien

senti de tout cela; jamais, même au moment où elle me résistait le

plus, je n'ai eu cette idée qu'elle voulût échapper à mon amour.

Je lui ai laissé déployer tranquillement toutes ses petites

coquetteries, et j'ai pris en patience les délais assez longs

qu'il lui a plu d'apporter à mon ardeur: sa rigueur avait quelque

chose de souriant qui vous en consolait autant que possible, et

dans ses cruautés les plus hyrcaniennes on entrevoyait un fond

d'humanité qui ne vous permettait guère d'avoir une peur bien

sérieuse. -- Les honnêtes femmes, même lorsqu'elles le sont moins,

ont une façon rechignée et dédaigneuse qui m'est parfaitement

insupportable. Elles vous ont l'air toujours prêtes à sonner et à

vous faire jeter à la porte par leurs laquais; -- et il me semble,

en vérité, qu'un homme qui prend la peine de faire la cour à une

femme (ce qui n'est pas déjà aussi agréable qu'on veut le croire)

ne mérite pas d'être regardé de cette manière-là. La chère Rosette

n'a pas de ces regards-là, elle; -- et je t'assure qu'elle y

trouve son profit; -- c'est la seule femme avec qui j'aie été moi,

et j'ai la fatuité de dire que je n'ai jamais été aussi bien. --

Mon esprit s'est déployé librement; et, par l'adresse et le feu de

ses répliques, elle m'en a fait trouver plus que je ne m'en

croyais et plus que je n'en ai peut-être réellement. -- Il est

vrai que j'ai été assez peu lyrique, -- cela n'est guère possible

avec elle; -- ce n'est pas cependant qu'elle n'ait son côté

poétique, malgré ce que de C*** en a dit; mais elle est si pleine

de vie et de force et de mouvement, elle a l'air d'être si bien

dans le milieu où elle est qu'on n'a pas envie d'en sortir pour

monter dans les nuages. Elle remplit la vie réelle si agréablement

et en fait une chose si amusante pour elle et pour les autres que

la rêverie n'a rien à vous offrir de mieux.

Chose miraculeuse! voilà près de deux mois que je la connais, et

depuis ce temps je ne me suis ennuyé que lorsque je n'étais pas

avec elle. Tu conviendras que cela n'est pas d'une femme médiocre

de produire un pareil effet, car habituellement les femmes

produisent sur moi l'effet précisément inverse, et me plaisent

beaucoup plus de loin que de près.

Rosette a le meilleur caractère du monde, avec les hommes

s'entend, car avec les femmes elle est méchante comme un diable;

elle est gaie, vive, alerte, prête à tout, très originale dans sa

manière de parler, et a toujours à vous dire quelques charmantes

drôleries auxquelles on ne s'attend pas: -- c'est un délicieux

compagnon, un joli camarade avec lequel on couche, plutôt qu'une

maîtresse; et, si j'avais quelques années de plus et quelques

idées romanesques de moins, cela me serait parfaitement égal, et

même je m'estimerais le plus fortuné mortel qui soit. Mais...

mais... -- voilà une particule qui n'annonce rien de bon, et ce

diable de petit mot restrictif est malheureusement celui de toutes

les langues humaines qui est le plus employé; -- mais je suis un

imbécile, un idiot, un véritable oison, qui ne sais me contenter

de rien et qui vais toujours chercher midi à quatorze heures; et,

au lieu d'être tout à fait heureux, je ne le suis qu'à moitié; --

à moitié, c'est déjà beaucoup pour ce monde-ci, et cependant je

trouve que ce n'est pas assez.

Aux yeux de tout le monde, j'ai une maîtresse que plusieurs

désirent et m'envient, et que personne ne dédaignerait. Mon désir

est donc rempli en apparence, et je n'ai plus le droit de chercher

des querelles au sort. Cependant il ne me semble pas avoir une

maîtresse; je le comprends par raisonnement, mais je ne le sens

pas; et, si quelqu'un me demandait inopinément si j'en ai une, je

crois que je répondrais que non. -- Pourtant la possession d'une

femme qui a de la beauté, de la jeunesse et de l'esprit constitue

ce que, dans tous les temps et dans tous les pays, on a appelé et

appelle avoir une maîtresse, et je ne pense pas qu'il y ait une

autre manière. Cela n'empêche pas que je n'aie les plus étranges

doutes à cet égard, et cela est poussé au point que, si plusieurs

personnes s'entendaient pour me soutenir que je ne suis pas

l'amant favorisé de Rosette, malgré l'évidence palpable de la

chose, je finirais par les croire.

Ne va pas imaginer, d'après ce que je te dis, que je ne l'aime

pas, ou qu'elle me déplaise en quelque chose: je l'aime au

contraire beaucoup et je la trouve ce que tout le monde la

trouvera: une jolie et piquante créature. Simplement je ne me sens

pas l'avoir, voilà tout. Et pourtant aucune femme ne m'a donné

autant de plaisir, et si jamais j'ai compris la volupté, c'est

dans ses bras. -- Un seul de ses baisers, la plus chaste de ses

caresses me fait frissonner jusqu'à la plante des pieds et fait

refluer tout mon sang au coeur. Arrangez tout cela. La chose est

pourtant comme je te la conte. Mais le coeur de l'homme est plein

de ces absurdités-là; et, s'il fallait concilier toutes les

contradictions qu'il renferme, on aurait fort à faire.

D'où cela peut-il venir? En vérité, je ne sais.

Je la vois toute la journée, et même toute la nuit, si je veux. Je

lui fais toutes les caresses qu'il me plaît de lui faire; je l'ai

nue ou habillée, à la ville ou à la campagne. Elle est d'une

complaisance inépuisable, et entre parfaitement dans tous mes

caprices, si bizarres qu'ils soient: un soir, il m'a pris cette

fantaisie de la posséder au milieu du salon, le lustre et les

bougies allumées, le feu dans la cheminée, les fauteuils rangés en

cercle comme pour une grande soirée de réception, elle en toilette

de bal avec son bouquet et son éventail, tous ses diamants aux

doigts et au cou, des plumes sur la tête, le costume le plus

splendide possible, et moi habillé en ours; elle y a consenti. --

Quand tout fut prêt, les domestiques furent très surpris de

recevoir l'ordre de fermer les portes et de ne laisser monter

personne; ils n'avaient pas l'air de comprendre le moins du monde,

et s'en allèrent avec une mine hébétée qui nous fit bien rire. À

coup sûr, ils pensèrent que leur maîtresse était décidément folle;

mais ce qu'ils pensaient ou ne pensaient pas ne nous importait

guère.

Cette soirée est la plus bouffonne de ma vie. Te figures-tu l'air

que je devais avoir avec mon chapeau à plumes sous la patte, des

bagues à toutes les griffes, une petite épée à garde d'argent et

un ruban bleu de ciel à la poignée? Je me suis approché de la

belle; et, après lui avoir fait la plus gracieuse révérence, je

m'assis à côté d'elle et je l'assiégeai dans toutes les formes.

Les madrigaux musqués, les galanteries exagérées que je lui

adressais, tout le jargon de la circonstance prenait un relief

singulier en passant par mon mufle d'ours; car j'avais une superbe

tête en carton peint que je fus bientôt obligé de jeter sous la

table tellement ma déité était adorable ce soir-là et tant j'avais

envie de lui baiser la main et mieux que la main. La peau suivit

la tête à peu de distance; car, n'ayant pas l'habitude d'être ours

j'y étouffais très bien et plus qu'il n'était nécessaire. Alors la

toilette de bal eut beau jeu, comme tu peux le croire; les plumes

tombaient comme une neige autour de ma beauté, les épaules

sortirent bientôt des manches, les seins du corset, les pieds des

souliers, et les jambes des bas: les colliers défilés roulèrent

sur le plancher, et je crois que jamais robe plus fraîche n'a été

plus impitoyablement fripée et chiffonnée; la robe était de gaze

d'argent, et la doublure de satin blanc. Rosette a déployé dans

cette occasion un héroïsme tout à fait au-dessus de son sexe, et

qui m'a donné d'elle la plus haute opinion. -- Elle a assisté au

sac de sa toilette comme un témoin désintéressé, et n'a pas montré

un seul instant le moindre regret pour sa robe et ses dentelles;

elle était au contraire de la gaieté la plus folle, et aidait

elle-même à déchirer et à rompre ce qui ne se dénouait pas ou ne

se dégrafait pas assez vite à mon gré et au sien. -- Ne trouves-tu

pas cela d'un beau à consigner dans l'histoire à côté des plus

éclatantes actions des héros de l'antiquité? C'est la plus grande

preuve d'amour qu'une femme puisse donner à son amant que de ne

pas lui dire: Prenez garde de me chiffonner ou de me faire des

taches, surtout si sa robe est neuve. -- Une robe neuve est un

plus grand motif de sécurité pour un mari qu'on ne le croit

communément. -- Il faut que Rosette m'adore, ou qu'elle ait une

philosophie supérieure à celle d'Épictète.

Toujours est-il que je crois bien avoir payé à Rosette la valeur

de sa robe et au-delà en une monnaie qui, pour n'avoir pas cours

chez les marchands, n'en est pas moins estimée et prisée. -- Tant

d'héroïsme méritait bien une pareille récompense. Au reste, en

femme généreuse, elle m'a bien rendu ce que je lui ai donné. --

J'ai eu un plaisir fou, presque convulsif et comme je ne me

croyais pas capable d'en éprouver. Ces baisers sonores mêlés de

rires éclatants, ces caresses frémissantes et pleines

d'impatience, toutes ces voluptés âcres et irritantes, ce plaisir

goûté incomplètement à cause du costume et de la situation, mais

plus vif cent fois que s'il eût été sans entraves, me donnèrent

tellement sur les nerfs qu'il me prit des spasmes dont j'eus

quelque peine à me remettre. -- Tu ne saurais t'imaginer l'air

tendre et fier dont Rosette me regardait tout en cherchant à me

faire revenir, et la manière pleine de joie et d'inquiétude dont

elle s'empressait autour de moi: sa figure rayonnait encore du

plaisir qu'elle ressentait de produire sur moi un effet semblable

en même temps que ses yeux, tout trempés de douces larmes,

témoignaient de la peur qu'elle avait de me voir malade et de

l'intérêt qu'elle prenait à ma santé. -- Jamais elle ne m'a paru

aussi belle qu'à ce moment-là. Il y avait quelque chose de si

maternel et de si chaste dans son regard que j'oubliai totalement

la scène plus qu'anacréontique qui venait de se passer, et me mis

à genoux devant elle en lui demandant la permission de baiser sa

main; ce qu'elle m'accorda avec une gravité et une dignité

singulières.

Assurément, cette femme-là n'est pas aussi dépravée que de C*** le

prétend, et qu'elle me l'a paru bien souvent à moi-même; sa

corruption est dans son esprit et non pas dans son coeur.

Je t'ai cité cette scène entre vingt autres: il me semble qu'après

cela on peut, sans fatuité excessive, se croire l'amant d'une

femme. -- Eh bien! c'est ce que je ne fais pas. -- J'étais à peine

de retour chez moi que cette pensée me reprit et se mit à me

travailler comme d'habitude. -- Je me souvenais parfaitement de

tout ce que j'avais fait et vu faire. -- Les moindres gestes, les

moindres poses, tous les plus petits détails se dessinaient très

nettement dans ma mémoire; je me rappelais tout, jusqu'aux plus

légères inflexions de voix, jusqu'aux plus insaisissables nuances

de la volupté: seulement il ne me paraissait; pas que ce fût à moi

plutôt qu'à un autre que toutes ces choses fussent arrivées. Je

n'étais pas sûr que ce ne fût une illusion, une fantasmagorie, un

rêve, ou que je n'eusse lu cela quelque part, ou même que ce ne

fût une histoire composée par moi, comme je m'en suis fait bien

souvent. Je craignais d'être la dupe de ma crédulité et le jouet

de quelque mystification; et, malgré le témoignage de ma lassitude

et les preuves matérielles que j'avais couché dehors, j'aurais cru

volontiers que je m'étais mis dans mes couvertures à mon heure

ordinaire, et que j'avais dormi jusqu'au matin.

Je suis très malheureux de ne pouvoir acquérir la certitude morale

d'une chose dont j'ai la certitude physique. -- C'est

ordinairement l'inverse qui a lieu et c'est le fait qui prouve

l'idée. Je voudrais me prouver le fait par l'idée; je ne le puis;

quoique la chose soit assez singulière, elle est. Il dépend de

moi, jusqu'à un certain point, d'avoir une maîtresse; mais je ne

puis me forcer à croire que j'en aie une tout en l'ayant. Si je

n'ai pas en moi la foi nécessaire, même pour une chose aussi

évidente, il m'est aussi impossible de croire à un fait aussi

simple qu'à un autre de croire à la Trinité. La foi ne s'acquiert

pas, et c'est un pur don, une grâce spéciale du ciel.

Jamais personne autant que moi n'a désiré vivre de la vie des

autres, et s'assimiler une autre nature; -- jamais personne n'y a

moins réussi. -- Quoi que je fasse, les autres hommes ne sont

guère pour moi que des fantômes, et je ne sens pas leur existence;

ce n'est pourtant pas le désir de reconnaître leur vie et d'y

participer qui me manque. -- C'est la puissance ou le défaut de

sympathie réelle pour quoi que ce soit. L'existence ou la non-

existence d'une chose ou d'une personne ne m'intéresse pas assez

pour que j'en sois affecté d'une manière sensible et convaincante.

-- La vue d'une femme ou d'un homme qui m'apparaît dans la réalité

ne laisse pas sur mon âme des traces plus fortes que la vision

fantastique du rêve: -- il s'agite autour de moi un pâle monde

d'ombres et de semblants faux ou vrais qui bourdonnent sourdement,

au milieu duquel je me trouve aussi parfaitement seul que

possible, car aucun n'agit sur moi en bien ou en mal, et ils me

paraissent d'une nature tout à fait différente. -- Si je leur

parle et qu'ils me répondent quelque chose qui ait à peu près le

sens commun, je suis aussi surpris que si mon chien ou mon chat

prenait tout à coup la parole et se mêlait à la conversation: --

le son de leur voix m'étonne toujours, et je croirais très

volontiers qu'ils ne sont que de fugitives apparences dont je suis

le miroir objectif. Inférieur ou supérieur, à coup sûr je ne suis

pas de leur espèce. Il y a des moments où je ne reconnais que Dieu

au-dessus de moi, et d'autres où je me juge à peine l'égal du

cloporte sous sa pierre ou du mollusque sur son banc de sable;

mais dans quelque situation d'esprit que je me trouve, haut ou

bas, je n'ai jamais pu me persuader que les hommes étaient

vraiment mes semblables. Quand on m'appelle monsieur, ou qu'en

parlant de moi on dit: -- Cet homme, -- cela me paraît fort

singulier. Mon nom même me semble un nom en l'air et qui n'est pas

mon véritable nom; cependant, si bas qu'il soit prononcé au milieu

du bruit le plus fort, je me retourne subitement avec une vivacité

convulsive et fébrile dont je n'ai jamais bien pu me rendre

compte. -- Est-ce la crainte de trouver dans cet homme qui sait

mon nom et pour qui le ne suis plus la foule un antagoniste ou un

ennemi?

C'est surtout lorsque j'ai vécu avec une femme que j'ai le mieux

senti combien ma nature repoussait invinciblement toute alliance

et toute miction. Je suis comme une goutte d'huile dans un verre

d'eau. Vous aurez beau tourner et remuer, jamais l'huile ne se

pourra lier avec elle; elle se divisera en cent mille petits

globules qui se réuniront et remonteront à la surface, au premier

moment de calme: la goutte d'huile et le verre d'eau, voilà mon

histoire. La volupté même, cette chaîne de diamant qui lie tous

les êtres, ce feu dévorant qui fond les rochers et les métaux de

l'âme et les fait retomber en pleurs, comme le feu matériel fait

fondre le fer et le granit, toute puissante qu'elle est, n'a

jamais pu me dompter ou m'attendrir. Cependant j'ai les sens très

vifs; mais mon âme est pour mon corps une soeur ennemie, et le

malheureux couple, comme tout couple possible, légal ou illégal,

vit dans un état de guerre perpétuel. -- Les bras d'une femme, ce

qui lie le mieux sur la terre, à ce qu'on dit, sont pour moi de

bien faibles attaches, et je n'ai jamais été plus loin de ma

maîtresse que lorsqu'elle me serrait sur son coeur. --

J'étouffais, voilà tout.

Que de fois je me suis coloré contre moi-même! que d'efforts j'ai

faits pour ne pas être ainsi! Comme je me suis exhorté à être

tendre, amoureux, passionné! que souvent j'ai pris mon âme par les

cheveux et l'ai traînée sur mes lèvres au beau milieu d'un baiser!

Quoi que j'aie fait, elle s'est toujours reculée en s'essuyant,

aussitôt que je l'ai lâchée. Quel supplice pour cette pauvre âme

d'assister aux débauches de mon corps et de s'asseoir

perpétuellement à des festins où elle n'a rien à manger!

C'est avec Rosette que j'ai résolu, une fois pour toutes,

d'éprouver si je ne suis pas décidément insociable, et si je puis

prendre assez d'intérêt dans l'existence d'une autre pour y

croire. J'ai poussé les expériences jusqu'à l'épuisement, et je ne

me suis pas beaucoup éclairci dans mes doutes. Avec elle, le

plaisir est si vif que l'âme se trouve assez souvent, sinon

touchée, au moins distraite, ce qui nuit un peu à l'exactitude des

observations. Après tout, j'ai reconnu que cela ne passait pas la

peau, et que je n'avais qu'une jouissance d'épiderme à laquelle

l'âme ne participait que par curiosité. J'ai du plaisir, parce que

je suis jeune et ardent; mais ce plaisir me vient de moi et non

d'un autre. La cause est dans moi-même plutôt que dans Rosette.

J'ai beau faire, je n'ai pu sortir de moi une minute.

-- Je suis toujours ce que j'étais, c'est-à-dire quelque chose de

très ennuyé et de très ennuyeux, qui me déplaît fort. Je n'ai pu

venir à bout de faire entrer dans ma cervelle l'idée d'un autre,

dans mon âme le sentiment d'un autre, dans mon corps la douleur ou

la jouissance d'un autre. -- Je suis prisonnier dans moi-même, et

toute évasion est impossible: le prisonnier veut s'échapper, les

murs ne demandent pas mieux que de crouler, les portes que de

s'ouvrir pour lui livrer passage; je ne sais quelle fatalité

retient invinciblement chaque pierre à sa place, et chaque verrou

dans ses ferrures; il m'est aussi impossible d'admettre quelqu'un

chez moi que d'aller moi-même chez les autres; je ne saurais ni

faire ni recevoir de visites et je vis dans le plus triste

isolement au milieu de la foule: mon lit peut n'être pas veuf,

mais mon coeur l'est toujours.

Ah! ne pouvoir s'augmenter d'une seule parcelle, d'un seul atome;

ne pouvoir faire couler le sang des autres dans ses veines; voir

toujours de ses yeux, ni plus clair, ni plus loin, ni autrement;

entendre les sons avec les mêmes oreilles et la même émotion;

toucher avec les mêmes doigts; percevoir des choses variées avec

un organe invariable; être condamné au même timbre de voix, au

retour des mêmes tons, des mêmes phrases et des mêmes paroles, et

ne pouvoir s'en aller, se dérober à soi-même, se réfugier dans

quelque coin où l'on ne se suive pas; être forcé de se garder

toujours, de dîner et de coucher avec soi, -- d'être le même homme

pour vingt femmes nouvelles; traîner, au milieu des situations les

plus étranges du drame de notre vie, un personnage obligé et dont

vous savez le rôle par coeur; penser les mêmes choses, avoir les

mêmes rêves: -- quel supplice, quel ennui!

J'ai désiré le cor des frères Tangut, le chapeau de Fortunatus, le

bâton d'Abaris, l'anneau de Gygès; j'aurais vendu mon âme pour

arracher la baguette magique de la main d'une fée, mais je n'ai

jamais rien tant souhaité que de rencontrer sur la montagne, comme

Tirésias le devin, ces serpents qui font changer de sexe; et ce

que j'envie le plus aux dieux monstrueux et bizarres de l'Inde, ce

sont leurs perpétuels _avatars _et leurs transformations

innombrables.

J'ai commencé par avoir envie d'être un autre homme; -- puis,

faisant réflexion que je pouvais par l'analogie prévoir à peu près

ce que je sentirais, et alors ne pas éprouver la surprise et le

changement attendus, j'aurais préféré d'être femme; cette idée

m'est toujours venue, lorsque j'avais une maîtresse qui n'était

pas laide; car une femme laide est un homme pour moi, et aux

instants de plaisirs j'aurais volontiers changé de rôle, car il

est bien impatientant de ne pas avoir la conscience de l'effet

qu'on produit et de ne juger de la jouissance des autres que par

la sienne. Ces pensées et beaucoup d'autres m'ont souvent donné,

dans les moments où il était le plus déplacé, un air méditatif et

rêveur qui m'a fait accuser bien à tort vraiment de froideur et

d'infidélité.

Rosette, qui ne sait pas tout cela, fort heureusement, me croit

l'homme le plus amoureux de la terre; elle prend cette impuissante

_fureur _pour une fureur de passion, et elle se prête de son mieux

à tous les caprices expérimentaux qui me passent par la tête.

J'ai fait tout ce que j'ai pu pour me convaincre de sa possession:

j'ai tâché de descendre dans son coeur, mais je me suis toujours

arrêté à la première marche de l'escalier, à sa peau ou sur sa

bouche. Malgré l'intimité de nos relations corporelles, je sens

bien qu'il n'y a rien de commun entre nous. Jamais une idée

pareille aux miennes n'a ouvert ses ailes dans cette tête jeune et

souriante; jamais ce coeur de vie et de feu, qui soulève palpitant

une gorge si ferme et si pure, n'a battu à l'unisson de mon coeur.

Mon âme ne s'est jamais unie avec cette âme. Cupidon, le dieu aux

ailes d'épervier, n'a pas embrassé Psyché sur son beau front

d'ivoire. Non! -- cette femme n'est pas ma maîtresse.

Si tu savais tout ce que j'ai fait pour forcer mon âme à partager

l'amour de mon corps! avec quelle furie j'ai plongé ma bouche dans

sa bouche, trempé mes bras dans ses cheveux, et comme j'ai serré

étroitement sa taille ronde et souple. Comme l'antique Salmacis,

l'amoureuse du jeune Hermaphrodite, je tâchais de fondre son corps

avec le mien; je buvais son haleine et les tièdes larmes que la

volupté faisait déborder du calice trop plein de ses yeux. Plus

nos corps s'enlaçaient et plus nos étreintes étaient intimes,

moins je l'aimais. Mon âme, assise tristement, regardait d'un air

de pitié ce déplorable hymen où elle n'était pas invitée, ou se

voilait le front de dégoût et pleurait silencieusement sous le pan

de son manteau. -- Tout cela tient peut-être à ce que réellement

je n'aime pas Rosette, toute digne d'être aimée qu'elle soit, et

quelque envie que j'en aie.

Pour me débarrasser de l'idée que j'étais moi, je me suis composé

des milieux très étranges, où il était tout à fait improbable que

je me rencontrasse, et j'ai tâché, ne pouvant jeter mon

individualité aux orties, de la dépayser de façon qu'elle ne se

reconnût plus. J'y ai assez médiocrement réussi, et ce diable de

moi me suit obstinément; il n'y a pas moyen de s'en défaire; -- je

n'ai pas la ressource de lui faire dire, comme aux autres

importuns, que je suis sorti ou que je suis allé à la campagne.

J'ai eu ma maîtresse au bain, et j'ai fait le Triton de mon mieux.

-- La mer était une fort grande cuve de marbre. -- Quant à la

Néréide, ce qu'elle faisait voir accusait l'eau, toute

transparente qu'elle fût, de ne pas l'être encore assez pour

l'exquise beauté des choses qu'elle cachait. -- Je l'aie eue la

nuit, au clair de lune, dans une gondole avec de la musique.

Cela serait fort commun à Venise, mais ici cela l'est fort peu. --

Dans sa voiture lancée au grand galop, au milieu du bruit des

roues, des sauts et des cahots, tantôt illuminés par les

lanternes, tantôt plongés dans la plus profonde obscurité... --

C'est une manière qui ne manque pas d'un certain piquant, et je te

conseille d'en user: mais j'oubliais que tu es un vénérable

patriarche, et que tu ne donnes point dans de pareils

raffinements. -- Je suis entré chez elle par la fenêtre, ayant la

clef de la porte dans ma poche. -- Je l'ai fait venir chez moi en

plein jour, et enfin je l'ai compromise de telle façon que

personne maintenant (excepté moi, bien entendu) ne doute qu'elle

ne soit ma maîtresse.

À cause de toutes ces inventions qui, si je n'étais aussi jeune,

auraient l'air des ressources d'un libertin blasé, Rosette m'adore

principalement et par-dessus tous autres. Elle y voit l'ardeur

d'un amour pétulant que rien ne peut contenir, et qui est le même

malgré la diversité des temps et des lieux. Elle y voit l'effet

sans cesse renaissant de ses charmes et le triomphe de sa beauté,

et, en vérité, je voudrais qu'elle eût raison, et ce n'est point

ma faute ni la sienne non plus, il faut être juste, si elle ne l'a

pas.

Le seul tort que j'aie envers elle, c'est d'être moi. Si je lui

disais cela, l'enfant répondrait bien vite que c'est précisément

mon plus grand mérite à ses yeux; ce qui serait plus obligeant que

sensé.

Une fois, -- c'était dans les commencements de notre liaison, --

j'ai cru être arrivé à mon but, une minute j'ai cru avoir aimé; --

j'ai aimé. -- Ô mon ami! je n'ai vécu que cette minute-là, et, si

cette minute eût été une heure, je fusse devenu un dieu -- Nous

étions sortis tous les deux à cheval, moi sur mon cher Ferragus,

elle sur une jument couleur de neige qui a l'air d'une licorne,

tant elle a les pieds déliés et l'encolure svelte. Nous suivions

une grande allée d'ormes d'une hauteur prodigieuse; le soleil

descendait sur nous, tiède et blond, tamisé par les déchiquetures

du feuillage, -- des losanges d'outremer scintillaient par places

dans des nuages pommelés, de grandes lignes d'un bleu pâle

jonchaient les bords de l'horizon et se changeaient en un vert

pomme extrêmement tendre, lorsqu'elles se rencontraient avec les

tons orangés du couchant. -- L'aspect du ciel était charmant et

singulier; la brise nous apportait je ne sais quelle odeur de

fleurs sauvages on ne peut plus ravissante. -- De temps en temps

un oiseau partait devant nous et traversait l'allée en chantant. -

- La cloche d'un village que l'on ne voyait pas sonnait doucement

l'Angélus, et les sons argentins, qui ne nous arrivaient

qu'atténués par l'éloignement, avaient une douceur infinie. Nos

bêtes allaient le pas et marchaient côte à côte d'une manière si

égale que l'une ne dépassait pas l'autre. -- Mon coeur se

dilatait, et mon âme débordait sur mon corps. -- Je n'avais jamais

été si heureux. Je ne disais rien, ni Rosette non plus, et

pourtant nous ne nous étions jamais aussi bien entendus. -- Nous

étions si près l'un de l'autre que ma jambe touchait le ventre du

cheval de Rosette. Je me penchai vers elle et passai mon bras

autour de sa taille; elle fit le même mouvement de son côté, et

renversa sa tête sur mon épaule. Nos bouches se prirent; ô quel

chaste et délicieux baiser! -- Nos chevaux marchaient toujours

avec leur bride flottante sur le cou. -- Je sentais le bras de

Rosette se relâcher et ses reins ployer de plus en plus. -- Moi-

même je faiblissais et j'étais près de m'évanouir. -- Ah! je

t'assure que dans ce moment-là je ne songeais guère si j'étais moi

ou un autre. Nous allâmes ainsi jusqu'au bout de l'allée, où un

bruit de pas nous fit reprendre brusquement notre position;

c'étaient des gens de connaissance aussi à cheval qui vinrent à

nous et nous parlèrent. Si j'avais eu des pistolets, je crois que

j'aurais tiré sur eux.

Je les regardais d'un air sombre et furieux, qui aura dû leur

paraître bien singulier. -- Après tout, j'avais tort de me mettre

si fort en colère contre eux, car ils m'avaient rendu, sans le

vouloir, le service de couper mon plaisir à point, au moment où,

par son intensité même, il allait devenir une douleur ou

s'affaisser sous sa violence. -- C'est une science que l'on ne

regarde pas avec tout le respect qu'on lui doit que celle de

s'arrêter à temps. -- Quelquefois, en étant couché avec une femme,

on lui passe le bras sous la taille: c'est d'abord une grande

volupté de sentir la tiède chaleur de son corps, la chair douce et

veloutée de ses reins, l'ivoire poli de ses flancs et de refermer

sa main sur sa gorge qui se dresse et frissonne. -- La belle

s'endort dans cette position amoureuse et charmante; la cambrure

de ses reins devient moins prononcée; sa gorge s'apaise; son flanc

est soulevé par la respiration plus large et plus régulière du

sommeil; ses muscles se dénouent, sa tête roule dans ses cheveux.

-- Cependant votre bras est plus pressé, vous commencez à vous

apercevoir que c'est une femme et non pas une sylphide: -- mais

vous n'ôteriez votre bras pour rien au monde, il y a beaucoup de

raisons pour cela: la première, c'est qu'il est assez dangereux de

réveiller une femme avec qui l'on est couché; il faut être en état

de substituer au rêve délicieux qu'elle fait sans doute une

réalité encore plus délicieuse; la seconde, c'est qu'en la priant

de se soulever pour retirer votre bras vous lui dites d'une

manière indirecte qu'elle est lourde et qu'elle vous gêne, ce qui

n'est pas honnête, ou bien vous lui faites entendre que vous êtes

faible ou fatigué, chose extrêmement humiliante pour vous et qui

vous nuira infiniment dans son esprit; -- la troisième est que,

comme l'on a eu du plaisir dans cette position, l'on croit qu'en

la gardant on pourra en éprouver encore, en quoi l'on se trompe. -

- Le pauvre bras se trouve pris sous la masse qui l'opprime, le

sang s'arrête, les nerfs sont tiraillés, et l'engourdissement vous

picote avec ses millions d'aiguilles: vous êtes une manière de

petit Milon Crotoniate, et le matelas de votre lit et le dos de

votre divinité représentent assez exactement les deux parties de

l'arbre qui se sont rejointes. -- Le jour vient enfin, qui vous

délivre de ce martyre, et vous sautez à bas de ce chevalet avec

plus d'empressement qu'aucun mari n'en met à descendre de

l'échafaud nuptial.

Ceci est l'histoire de bien des passions.

-- C'est celle de tous les plaisirs.

Quoi qu'il en soit, -- malgré l'interruption ou à cause de

l'interruption, jamais volupté pareille n'a passé sur ma tête: je

me sentais réellement un autre. L'âme de Rosette était entrée tout

entière dans mon corps. -- Mon âme m'avait quitté et remplissait

son coeur comme son âme à elle remplissait le mien. -- Sans doute,

elles s'étaient rencontrées au passage dans ce long baiser

équestre, comme Rosette l'a appelé depuis (ce qui m'a fâché par

parenthèse), et s'étaient traversées et confondues aussi

intimement que le peuvent faire les âmes de deux créatures

mortelles sur un grain de boue périssable.

Les anges doivent assurément s'embrasser ainsi, et le vrai paradis

n'est pas au ciel, mais sur la bouche d'une personne aimée.

J'ai attendu vainement une minute pareille, et j'en ai sans succès

provoqué le retour. Nous avons été bien souvent nous promener à

cheval dans l'allée du bois, par de beaux couchers de soleil; les

arbres avaient la même verdure, les oiseaux chantaient la même

chanson, mais nous trouvions le soleil terne, le feuillage jauni:

le chant des oiseaux nous paraissait aigre et discordant,

l'harmonie n'était plus en nous. Nous avons mis nos chevaux au

pas, et nous avons essayé le même baiser. -- Hélas! nos lèvres

seules se joignaient, et ce n'était que le spectre de l'ancien

baiser. -- Le beau, le sublime, le divin, le seul vrai baiser que

j'aie donné et reçu en ma vie était envolé à tout jamais. --

Depuis ce jour-là je suis toujours revenu du bois avec un fond de

tristesse inexprimable. -- Rosette, toute gaie et folâtre qu'elle

soit habituellement, ne peut échapper à cette impression, et sa

rêverie se trahit par une petite moue délicatement plissée qui

vaut au moins son sourire.

Il n'y a guère que la fumée du vin et le grand éclat des bougies

qui me puissent faire revenir de ces mélancolies-là. Nous buvons

tous les deux comme des condamnés à mort, silencieusement et coup

sur coup, jusqu'à ce que nous ayons atteint la dose qu'il nous

faut; alors nous commençons à rire et à nous moquer du meilleur

coeur de ce que nous appelons notre sentimentalité.

Nous rions, -- parce que nous ne pouvons pleurer. -- Ah! qui

pourra faire germer une larme au fond de mon oeil tari?

Pourquoi ai-je eu tant de plaisir ce soir-là? Il me serait bien

difficile de le dire. J'étais pourtant le même homme, Rosette la

même femme. Ce n'était pas la première fois que je me promenais à

cheval, ni elle non plus. Nous avions déjà vu se coucher le

soleil, et ce spectacle ne nous a pas autrement touchés que la vue

d'un tableau que l'on admire, selon que les couleurs en sont plus

ou moins brillantes. Il y a plus d'une allée d'ormes et de

marronniers dans le monde, et celle-là n'était pas la première que

nous parcourions; qui donc nous y a fait trouver un charme si

souverain, qui métamorphosait les feuilles mortes en topazes, les

feuilles vertes en émeraudes, qui avait doré tous ces atomes

voltigeants, et changé en perles toutes ces gouttes d'eau égrenées

sur la pelouse, qui donnait une harmonie si douce aux sons d'une

cloche habituellement discordante, et aux piaillements de je ne

sais quels oisillons? -- Il fallait qu'il y eût dans l'air une

poésie bien pénétrante puisque nos chevaux mêmes paraissaient la

sentir.

Rien au monde cependant n'était plus pastoral et plus simple:

quelques arbres, quelques nuages, cinq ou six brins de serpolet,

une femme et un rayon de soleil brochant sur le tout comme un

chevron d'or sur un blason. -- Il n'y avait d'ailleurs, dans ma

sensation, ni surprise ni étonnement. Je me reconnaissais bien. Je

n'étais jamais venu dans cet endroit, mais je me rappelais

parfaitement et la forme des feuilles et la position des nuées,

cette colombe blanche qui traversait le ciel, s'envolait dans la

même direction; cette petite cloche argentine, que j'entendais

pour la première fois, avait bien souvent tinté à mon oreille, et

sa voix me semblait une voix d'amie; j'avais, sans y être jamais

passé, parcouru cette allée bien des fois avec des princesses

montées sur des licornes; les plus voluptueux de mes rêves s'y

allaient promener tous les soirs, et mes désirs s'y étaient donné

des baisers absolument pareils à celui échangé par moi et Rosette.

-- Ce baiser n'avait rien de nouveau pour moi; mais il était tel

que j'avais pensé qu'il serait. C'est peut-être la seule fois de

ma vie que je n'ai pas été désappointé, et que la réalité m'a paru

aussi belle que l'idéal. -- Si je pouvais trouver une femme, un

paysage, une architecture, quelque chose qui répondit à mon désir

intime aussi parfaitement que cette minute-là a répondu à la

minute que j'avais rêvée, je n'aurais rien à envier aux dieux, et

je renoncerais très volontiers à ma stalle du paradis. -- Mais, en

vérité, je ne crois pas qu'un homme de chair pût résister une

heure à des voluptés si pénétrantes; deux baisers comme cela

pomperaient une existence entière, et feraient vide complet dans

une âme et dans un corps. -- Ce n'est pas cette considération-là

qui m'arrêterait; car, ne pouvant prolonger ma vie indéfiniment,

il m'est égal de mourir, et j'aimerais mieux mourir de plaisir que

de vieillesse ou d'ennui. Mais cette femme n'existe pas. -- Si,

elle existe; -- je n'en suis peut-être séparé que par une cloison.

-- Je l'ai peut-être coudoyée hier ou aujourd'hui.

Que manque-t-il à Rosette pour être cette femme-là? -- Il lui

manque que je le croie. Quelle fatalité me fait donc avoir

toujours pour maîtresses des femmes que je n'aime pas. Son cou est

assez poli pour y suspendre les colliers les mieux ouvrés; ses

doigts sont assez effilés pour faire honneur aux plus belles et

aux plus riches bagues; le rubis rougirait de plaisir de briller

au bout vermeil de son oreille délicate; sa taille pourrait

ceindre le ceste de Vénus; mais c'est l'amour seul qui sait nouer

l'écharpe de sa mère.

Tout le mérite qu'a Rosette est en elle, je ne lui ai rien prêté.

Je n'ai pas jeté sur sa beauté ce voile de perfection dont l'amour

enveloppe la personne aimée; -- le voile d'Isis est un voile

transparent à côté de celui-là. -- Il n'y a que la satiété qui en

puisse lever le coin.

Je n'aime pas Rosette; du moins l'amour que j'ai pour elle, si

j'en ai, ne ressemble pas à l'idée que je me suis faite de

l'amour. -- Après cela mon idée n'est peut-être pas juste. Je

n'ose rien décider. Toujours est-il qu'elle me rend tout à fait

insensible au mérite des autres femmes, et je n'ai désiré personne

avec un peu de suite depuis que je la possède. -- Si elle a à être

jalouse, ce n'est que de fantômes, ce dont elle s'inquiète assez

peu, et pourtant mon imagination est sa plus redoutable rivale;

c'est une chose dont, avec toute sa finesse, elle ne s'apercevra

probablement jamais.

Si les femmes savaient cela! -- Que d'infidélités l'amant le moins

volage fait à la maîtresse la plus adorée! -- Il est à présumer

que les femmes nous le rendent et au-delà; mais elles font comme

nous, et n'en disent rien. -- Une maîtresse est un thème obligé

qui disparaît ordinairement sous les fioritures et les broderies.

-- Bien souvent les baisers qu'on lui donne ne sont pas pour elle;

c'est l'idée d'une autre femme que l'on embrasse dans sa personne,

et elle profite plus d'une fois (si cela peut s'appeler un profit)

des désirs inspirés par une autre. Ah! que de fois, pauvre

Rosette, tu as servi de corps à mes rêves et donné une réalité à

tes rivales; que d'infidélités dont tu as été involontairement la

complice! Si tu avais pu penser, aux moments où mes bras te

serraient avec tant de force, où ma bouche s'unissait le plus

étroitement à la tienne, que ta beauté et ton amour n'y étaient

pour rien, que ton idée était à mille lieues de moi; si l'on

t'avait dit que ces yeux, voilés d'amoureuses langueurs, ne

s'abaissaient que pour ne pas te voir et ne pas dissiper

l'illusion que tu ne servais qu'à compléter, et qu'au lieu d'être

une maîtresse tu n'étais qu'un instrument de volupté, un moyen de

tromper un désir impossible à réaliser!

Ô célestes créatures, belles vierges frêles et diaphanes qui

penchez vos yeux de pervenche et joignez vos mains de lis sur les

tableaux à fond d'or des vieux maîtres allemands, saintes des

vitraux, martyres des missels qui souriez si doucement au milieu

des enroulements des arabesques, et qui sortez si blondes et si

fraîches de la cloche des fleurs! -- ô vous, belles courtisanes

couchées toutes nues dans vos cheveux sur des lits semés de roses,

sous de larges rideaux pourpres, avec vos bracelets et vos

colliers de grosses perles, votre éventail et vos miroirs où le

couchant accroche dans l'ombre une flamboyante paillette! --

brunes filles du Titien, qui nous étalez si voluptueusement vos

hanches ondoyantes, vos cuisses fermes et dures, vos ventres polis

et vos reins souples et musculeux! -- antiques déesses, qui

dressez votre blanc fantôme sous les ombrages du jardin! -- vous

faites partie de mon sérail; je vous ai possédées tour à tour. --

Sainte Ursule, j'ai baisé tes mains sur les belles mains de

Rosette; -- j'ai joué avec les noirs cheveux de la Muranèse, et

jamais Rosette n'a eu tant de peine à se recoiffer; virginale

Diane, j'ai été avec toi plus qu'Actéon, et je n'ai pas été changé

en cerf: c'est moi qui ai remplacé ton bel Endymion! -- Que de

rivales dont on ne se défie pas, et dont on ne peut se venger!

encore ne sont-elles pas toujours peintes ou sculptées!

Femmes, quand vous voyez votre amant devenir plus tendre que de

coutume, vous étreindre dans ses bras avec une émotion

extraordinaire; quand il plongera sa tête dans vos genoux et la

relèvera pour vous regarder avec des yeux humides et errants;

quand la jouissance ne fera qu'augmenter son désir, et qu'il

éteindra votre voix sous ses baisers, comme s'il craignait de

l'entendre, soyez certaines qu'il ne sait seulement pas si vous

êtes là; qu'il a, en ce moment, rendez-vous avec une chimère que

vous rendez palpable, et dont vous jouez le rôle. -- Bien des

chambrières ont profité de l'amour qu'inspiraient des reines. --

Bien des femmes ont profité de l'amour qu'inspiraient des déesses,

et une réalité assez vulgaire a souvent servi de socle à l'idole

idéale. C'est pourquoi les poètes prennent habituellement d'assez

sales guenipes pour maîtresses. -- On peut coucher dix ans avec

une femme sans l'avoir jamais vue; -- c'est l'histoire de beaucoup

de grands génies et dont les relations ignobles ou obscures ont

fait l'étonnement du monde.

Je n'ai fait à Rosette que des infidélités de ce genre-là. Je ne

l'ai trahie que pour des tableaux et des statues, et elle a été de

moitié dans la trahison. Je n'ai pas sur la conscience le plus

petit péché matériel à me reprocher. Je suis, de ce côté, aussi

blanc que la neige Jung-Frau, et pourtant, sans être amoureux de

personne, je désirerais l'être de quelqu'un. -- Je ne cherche pas

l'occasion, et je ne serais pas fâché qu'elle vînt; si elle

venait, je ne m'en servirais peut-être pas, car j'ai la conviction

intime qu'il en serait de même avec une autre, et j'aime mieux

qu'il en soit ainsi avec Rosette qu'avec toute autre; car, la

femme ôtée, il me reste du moins un joli compagnon plein d'esprit,

et très agréablement démoralisé; et cette considération n'est pas

une des moindres qui me retiennent, car, en perdant la maîtresse,

je serais désolé de perdre l'amie.

Mademoiselle de Maupin · 第 6 / 20 题