Quant aux _Mémoires secrets_ de Fournier, nous les imprimons pour la
première fois, et il ne nous semble pas qu'aucun historien les ait
consultés ou connus. Nous les avons trouvés aux Archives nationales,
dans le carton F7 6504, qui contient les papiers de Fournier et une
suite de documents officiels relatifs à ses diverses arrestations.
Fournier les avait probablement écrits en l'an II, pendant son
incarcération à l'Abbaye. Il y a un brouillon et une copie de ces
mémoires, tous deux autographes. La copie s'arrête au récit des
événements du 17 juillet 1791. Le brouillon va jusqu'au récit du
massacre des prisonniers d'Orléans, inclusivement. Il est souvent
difficile à lire, à force de ratures et de surcharges. L'auteur a laissé
cet écrit inachevé, et, comme on le verra, les phrases incohérentes qui
le terminent annonçaient une suite.
La lecture des mémoires de Fournier est plus intéressante qu'agréable.
Ce _condottiere_ de la Révolution écrit comme un goujat. Mais ses
solécismes sont fort clairs[26] et sa plume grossière suffit très bien à
l'expression de sa pensée, qui n'est ni délicate, ni complexe. Fournier
est un brutal et l'esprit de la Révolution n'est pas en lui. La devise
fraternelle des Cordeliers ne hante ni le coeur, ni les lèvres de ce
Cordelier. C'est un haineux qui ne voit dans les grandes journées de la
Révolution qu'une occasion de frapper. Il n'a d'autre idéal que de
commander à une troupe armée et de remplir sa bourse. Il n'a rien
compris aux causes profondes des événements où il a été mêlé: il n'a vu
que le fait du moment et n'a éprouvé que des sensations.
[Note 26: Sauf dans le chapitre XI de ses mémoires, qui n'est qu'un
brouillon informe. Voir plus bas la note à la page 42.]
Mais son rôle d'agent d'exécution a été considérable. Il a contribué de
son bras au succès de tous les coups d'État populaires jusqu'à la chute
du trône. Ses colères à la Duchesne ne lui ont jamais ôté le sang-froid:
il a toujours bien vu ce qu'il faisait et toujours bien vu ce que
faisaient les autres. C'est ainsi qu'il a enregistré, dans les mémoires
que nous publions, des faits et des attitudes qui avaient échappé à
l'histoire. On verra que ce négrier était vaniteux comme un nègre: mais
ne le prenez pas pour un menteur. Il a en poche presque toutes les
preuves, parfois notariées, de ce qu'il avance. Il ne fait rien, sans
demander un certificat. Les allégations essentielles de ses mémoires
sont déclarées conformes par des pièces dûment signées qui font partie
de ses papiers aux Archives. Ces précautions, qu'il pousse à un point
incroyable, ne sont point d'un véritable homme de bien, et je me
garderai de présenter les mémoires de Fournier comme absolument
sincères: cependant il est sûr que la plupart des faits qui y sont
exposés sont vrais.
Il est précieux pour l'histoire d'avoir ainsi le témoignage d'un des
combattants de la rue sur les célèbres journées du 14 juillet, des 5 et
6 octobre 1789, du 17 juillet 1791, du 10 août 1792. On verra combien de
traits la plume de Fournier ajoute au tableau des batailles civiles,
combien de détails essentiels elle corrige ou complète. Je ne crois pas
qu'on puisse désormais raconter ces journées célèbres sans recourir à
Fournier. De plus, ces mémoires sont utiles pour l'histoire, si mal
connue, du club des Cordeliers.
Les notes que nous avons ajoutées au texte ont surtout pour objet de
compléter le récit de Fournier par des extraits de ses papiers[27] ou de
le confirmer par quelques-unes de ces attestations de témoins dont il
corroborait ses dires.