CHAPITRE XXXII

De la racine de la triple Concupiscence, qui est l’amour de soi-même: à

quoi il faut opposer le saint et pur amour de Dieu.

Souvenons-nous, malheureux enfants d’Adam, qu’en quittant Dieu, en qui

est la source et la perfection de notre être, nous nous sommes attachés

à nous-mêmes, et que c’est dans ce malheureux et aveugle amour que

consiste la tache originelle; principalement dans l’amour de cette

excellence propre; puisque c’est celui qui nous fait véritablement dieu

à nous-mêmes[227], idolâtres de nos pensées, de nos opinions, de nos

vices, de nos vertus mêmes, incapables de porter, je ne dirai pas les

faux biens du monde qui nous maîtrisent et nous transportent, mais

encore les vrais biens qui viennent de Dieu; parce qu’au lieu de nous

élever à celui qui les donne afin qu’on s’unisse à lui, nous nous y

attachons je ne sais comment, de même que s’ils nous étaient propres où

que nous en fussions les auteurs. Notre libre arbitre, qui a trompé nos

premiers parents, nous séduit encore: et parce que vous avez voulu, ô

mon Dieu, qu’il concourût à votre grande œuvre, qui est notre

sanctification, sans songer que c’est vous, ô Moteur secret, qui lui

inspirez le bon choix qu’il fait, il s’arrête en lui-même[228], et croit

être quelque chose, quoiqu’il ne soit rien.

[227] DÉFORIS: dieux à nous-mêmes.

[228] DÉFORIS: il s’arrête, je ne sais comment, en lui-même.

Mon Dieu, sanctifiez-nous en vérité: que nous soyons saints, non pas à

nos yeux, mais aux vôtres: cachez-nous à nous-mêmes, et que nous ne nous

trouvions plus qu’en vous seul.

Je me suis levé pendant la nuit avec David, pour voir vos cieux qui sont

les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez

fondées[229]. Qu’ai-je vu, Seigneur, et quelle admirable image des

effets de votre lumière infinie! Le soleil s’avançait, et son approche

se faisait connaître par une certaine blancheur[230] qui se répandait de

tous côtés: les étoiles avaient disparu[231], et la lune s’était levée

avec son croissant d’un argent si beau et si vif, que les yeux en

étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil, en paraissant

claire et lumineuse par le côté[232] qu’elle tournait vers lui: tout le

reste était obscur et ténébreux, et un petit demi-cercle recevait

seulement dans cet endroit-là un ravissant éclat par les rayons du

soleil, comme du père de la lumière. Quand il la voit de ce

côté-là[233], elle reçoit une teinture de lumière[234]: plus il la voit,

plus sa lumière s’accroît. Quand il la voit tout entière, elle est dans

son plein; et plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui

d’où elle lui vient. Mais voici un nouvel hommage qu’elle rend à son

céleste illuminateur. A mesure qu’il approchait, je la voyais

disparaître: le faible croissant diminuait peu à peu, et quand le soleil

se fut montré tout entier, la pâle et débile lumière s’évanouissant, se

perdit dans celle du grand astre qui paraissait, dans laquelle elle fut

comme absorbée. On voyait bien qu’elle ne pouvait avoir perdu sa lumière

par l’approche du soleil qui l’éclairait; mais un petit astre cédait au

grand, une petite lumière se confondait avec la grande; et la place du

croissant ne parut plus dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau

rang parmi les étoiles.

[229] _Psal._ VIII, 4. A rapprocher d’une page des _Élévations sur les

mystères_ (_XVIIe semaine, IIIe Élévation_): Figurez-vous une nuit

tranquille et belle, qui dans un ciel net et pur étale tous ses

feux. C’était pendant une telle nuit que David regardait les

astres... Vous qui vous relevez pendant la nuit, et qui élevez à

Dieu des mains innocentes dans l’obscurité et dans le silence, etc.

[230] DÉFORIS: par une céleste blancheur.

[231] DÉFORIS: les étoiles étaient disparues.

[232] DÉFORIS: claire et illuminée par le côté.

[233] DÉFORIS: de ce côté.

[234] DÉFORIS: une teinte de lumière.

Mon Dieu, lumière éternelle, c’est la figure de ce qui arrive à mon âme,

quand vous l’éclairez. Elle ne l’est que du côté que vous la voyez[235]:

partout où vos rayons ne pénètrent pas, ce n’est que ténèbres; et quand

ils se retirent tout à fait, l’obscurité et la défaillance sont

entières. Que faut-il donc que je fasse, ô mon Dieu, sinon de

reconnaître, comme étant de vous, toute la lumière que je reçois? Si

vous détournez votre face, une nuit affreuse nous enveloppe, et vous

seul êtes la lumière de notre vie. _Le Seigneur est ma lumière et mon

salut, qui craindrai-je? Le Seigneur est le protecteur de ma vie: de qui

aurai-je peur[236]?_ Nous sommes de ceux à qui l’Apôtre a écrit: _Vous

étiez autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière en

Notre-Seigneur[237]._ Comme s’il eût dit: Si vous étiez par vous-mêmes

lumineux, pleins de sainteté, de vertus et de vérité[238]; et si vous

étiez vous-mêmes votre lumière, vous n’auriez jamais été dans les

ténèbres, et la lumière ne vous aurait jamais quittés. Mais maintenant

vous reconnaissez par tous vos égarements que vous ne pouvez être

éclairés que par une lumière qui vous vienne du dehors et d’en haut; et

si vous êtes lumière, c’est seulement en Notre-Seigneur.

[235] DÉFORIS: quand vous l’éclairez. Elle n’est illuminée que du côté

que vous la voyez.

[236] _Psal._ XXVI, 4.

[237] _Ephes._, V, 8.

[238] DÉFORIS: pleins de sainteté, de vérité et de vertu.

O lumière incompréhensible, par laquelle vous éclairez tout homme qui

vient au monde[239], et d’une façon particulière ceux de qui il est

écrit: _Marchez comme des enfants de lumière_: outre l’hommage que nous

vous devons, de vous rapporter toute la lumière et toute la grâce qui

est en nous, comme la tenant uniquement de vous, qui êtes le vrai Père

des lumières; nous vous en demandons encore une autre, qui est que notre

lumière, telle qu’elle soit, se perde dans la vôtre, et s’évanouisse

devant vous. Oui, Seigneur, toute lumière créée, et qui n’est pas vous,

quoiqu’elle vienne de vous, vous doit le sacrifice de s’anéantir, de

disparaître en votre présence, et disparaître principalement à nos

propres yeux: en sorte que, s’il y a quelques lumières en nous, nous les

voyions, non pas en nous-mêmes, mais en celui que vous nous avez donné

pour nous être sagesse, justice, sainteté et rédemption[240], afin _que

celui qui se glorifie se glorifie, non point en lui-même, mais

uniquement en Notre-Seigneur[241]_.

[239] DÉFORIS: par laquelle vous illuminez tous les hommes qui

viennent au monde.

[240] I _Cor._, I, 30, 31.

[241] II _Cor._, X, 17.

Voilà, mon Dieu, le sacrifice que je vous offre, et l’oblation pure de

la nouvelle alliance qui vous doit être offerte en Jésus-Christ, et par

Jésus-Christ dans toute la terre. Je vous l’offre, ô Dieu vivant et

éternel, autant de fois que je respire; je veux vous l’offrir autant de

fois que je pense; je souhaite de ne penser qu’à vous, et que vous soyez

tout mon amour: car je vous dois tout. Vous n’êtes pas seulement la

lumière de mes yeux; mais si j’ouvre les yeux pour voir la lumière que

vous leur présentez, c’est vous-même qui m’en inspirez la volonté.

O Seigneur, de qui je tiens tout, je vous aimerai à jamais: je vous

aimerai, ô mon Dieu, qui êtes ma force. Allumez en moi cet amour:

envoyez-moi du plus haut des cieux et de votre sein éternel votre

Saint-Esprit, ce Dieu d’amour, qui ne fait qu’un cœur et qu’une âme de

tous ceux que vous sanctifiez: qu’il soit la flamme invisible qui

consume mon cœur d’un saint et pur amour; d’un amour qui ne prenne rien

pour soi-même, pas la moindre complaisance, mais qui vous renvoie tout

le bien qu’il reçoit de vous.

O Dieu, votre Esprit peut seul opérer cette merveille: qu’il soit en moi

un charbon ardent, qui purifie de telle sorte mes lèvres et mon cœur,

qu’il n’y ait plus rien du mien en moi; et que l’encens que je brûlerai

devant votre face, aussitôt qu’il aura touché ce brasier ardent que vous

allumerez au fond de mon âme, sans qu’il m’en demeure rien, s’exhale

tout en vapeur vers le ciel, pour vous être en agréable odeur. Que je ne

me délecte qu’en vous, en qui seul je veux trouver mon bonheur et ma

vie, maintenant, et aux siècles des siècles.

Amen, Amen.

Traité de la concupiscence · 第 37 / 44 题