De la racine de la triple Concupiscence, qui est l’amour de soi-même: à
quoi il faut opposer le saint et pur amour de Dieu.
Souvenons-nous, malheureux enfants d’Adam, qu’en quittant Dieu, en qui
est la source et la perfection de notre être, nous nous sommes attachés
à nous-mêmes, et que c’est dans ce malheureux et aveugle amour que
consiste la tache originelle; principalement dans l’amour de cette
excellence propre; puisque c’est celui qui nous fait véritablement dieu
à nous-mêmes[227], idolâtres de nos pensées, de nos opinions, de nos
vices, de nos vertus mêmes, incapables de porter, je ne dirai pas les
faux biens du monde qui nous maîtrisent et nous transportent, mais
encore les vrais biens qui viennent de Dieu; parce qu’au lieu de nous
élever à celui qui les donne afin qu’on s’unisse à lui, nous nous y
attachons je ne sais comment, de même que s’ils nous étaient propres où
que nous en fussions les auteurs. Notre libre arbitre, qui a trompé nos
premiers parents, nous séduit encore: et parce que vous avez voulu, ô
mon Dieu, qu’il concourût à votre grande œuvre, qui est notre
sanctification, sans songer que c’est vous, ô Moteur secret, qui lui
inspirez le bon choix qu’il fait, il s’arrête en lui-même[228], et croit
être quelque chose, quoiqu’il ne soit rien.
[227] DÉFORIS: dieux à nous-mêmes.
[228] DÉFORIS: il s’arrête, je ne sais comment, en lui-même.
Mon Dieu, sanctifiez-nous en vérité: que nous soyons saints, non pas à
nos yeux, mais aux vôtres: cachez-nous à nous-mêmes, et que nous ne nous
trouvions plus qu’en vous seul.
Je me suis levé pendant la nuit avec David, pour voir vos cieux qui sont
les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez
fondées[229]. Qu’ai-je vu, Seigneur, et quelle admirable image des
effets de votre lumière infinie! Le soleil s’avançait, et son approche
se faisait connaître par une certaine blancheur[230] qui se répandait de
tous côtés: les étoiles avaient disparu[231], et la lune s’était levée
avec son croissant d’un argent si beau et si vif, que les yeux en
étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil, en paraissant
claire et lumineuse par le côté[232] qu’elle tournait vers lui: tout le
reste était obscur et ténébreux, et un petit demi-cercle recevait
seulement dans cet endroit-là un ravissant éclat par les rayons du
soleil, comme du père de la lumière. Quand il la voit de ce
côté-là[233], elle reçoit une teinture de lumière[234]: plus il la voit,
plus sa lumière s’accroît. Quand il la voit tout entière, elle est dans
son plein; et plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui
d’où elle lui vient. Mais voici un nouvel hommage qu’elle rend à son
céleste illuminateur. A mesure qu’il approchait, je la voyais
disparaître: le faible croissant diminuait peu à peu, et quand le soleil
se fut montré tout entier, la pâle et débile lumière s’évanouissant, se
perdit dans celle du grand astre qui paraissait, dans laquelle elle fut
comme absorbée. On voyait bien qu’elle ne pouvait avoir perdu sa lumière
par l’approche du soleil qui l’éclairait; mais un petit astre cédait au
grand, une petite lumière se confondait avec la grande; et la place du
croissant ne parut plus dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau
rang parmi les étoiles.
[229] _Psal._ VIII, 4. A rapprocher d’une page des _Élévations sur les
mystères_ (_XVIIe semaine, IIIe Élévation_): Figurez-vous une nuit
tranquille et belle, qui dans un ciel net et pur étale tous ses
feux. C’était pendant une telle nuit que David regardait les
astres... Vous qui vous relevez pendant la nuit, et qui élevez à
Dieu des mains innocentes dans l’obscurité et dans le silence, etc.
[230] DÉFORIS: par une céleste blancheur.
[231] DÉFORIS: les étoiles étaient disparues.
[232] DÉFORIS: claire et illuminée par le côté.
[233] DÉFORIS: de ce côté.
[234] DÉFORIS: une teinte de lumière.
Mon Dieu, lumière éternelle, c’est la figure de ce qui arrive à mon âme,
quand vous l’éclairez. Elle ne l’est que du côté que vous la voyez[235]:
partout où vos rayons ne pénètrent pas, ce n’est que ténèbres; et quand
ils se retirent tout à fait, l’obscurité et la défaillance sont
entières. Que faut-il donc que je fasse, ô mon Dieu, sinon de
reconnaître, comme étant de vous, toute la lumière que je reçois? Si
vous détournez votre face, une nuit affreuse nous enveloppe, et vous
seul êtes la lumière de notre vie. _Le Seigneur est ma lumière et mon
salut, qui craindrai-je? Le Seigneur est le protecteur de ma vie: de qui
aurai-je peur[236]?_ Nous sommes de ceux à qui l’Apôtre a écrit: _Vous
étiez autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière en
Notre-Seigneur[237]._ Comme s’il eût dit: Si vous étiez par vous-mêmes
lumineux, pleins de sainteté, de vertus et de vérité[238]; et si vous
étiez vous-mêmes votre lumière, vous n’auriez jamais été dans les
ténèbres, et la lumière ne vous aurait jamais quittés. Mais maintenant
vous reconnaissez par tous vos égarements que vous ne pouvez être
éclairés que par une lumière qui vous vienne du dehors et d’en haut; et
si vous êtes lumière, c’est seulement en Notre-Seigneur.
[235] DÉFORIS: quand vous l’éclairez. Elle n’est illuminée que du côté
que vous la voyez.
[236] _Psal._ XXVI, 4.
[237] _Ephes._, V, 8.
[238] DÉFORIS: pleins de sainteté, de vérité et de vertu.
O lumière incompréhensible, par laquelle vous éclairez tout homme qui
vient au monde[239], et d’une façon particulière ceux de qui il est
écrit: _Marchez comme des enfants de lumière_: outre l’hommage que nous
vous devons, de vous rapporter toute la lumière et toute la grâce qui
est en nous, comme la tenant uniquement de vous, qui êtes le vrai Père
des lumières; nous vous en demandons encore une autre, qui est que notre
lumière, telle qu’elle soit, se perde dans la vôtre, et s’évanouisse
devant vous. Oui, Seigneur, toute lumière créée, et qui n’est pas vous,
quoiqu’elle vienne de vous, vous doit le sacrifice de s’anéantir, de
disparaître en votre présence, et disparaître principalement à nos
propres yeux: en sorte que, s’il y a quelques lumières en nous, nous les
voyions, non pas en nous-mêmes, mais en celui que vous nous avez donné
pour nous être sagesse, justice, sainteté et rédemption[240], afin _que
celui qui se glorifie se glorifie, non point en lui-même, mais
uniquement en Notre-Seigneur[241]_.
[239] DÉFORIS: par laquelle vous illuminez tous les hommes qui
viennent au monde.
[240] I _Cor._, I, 30, 31.
[241] II _Cor._, X, 17.
Voilà, mon Dieu, le sacrifice que je vous offre, et l’oblation pure de
la nouvelle alliance qui vous doit être offerte en Jésus-Christ, et par
Jésus-Christ dans toute la terre. Je vous l’offre, ô Dieu vivant et
éternel, autant de fois que je respire; je veux vous l’offrir autant de
fois que je pense; je souhaite de ne penser qu’à vous, et que vous soyez
tout mon amour: car je vous dois tout. Vous n’êtes pas seulement la
lumière de mes yeux; mais si j’ouvre les yeux pour voir la lumière que
vous leur présentez, c’est vous-même qui m’en inspirez la volonté.
O Seigneur, de qui je tiens tout, je vous aimerai à jamais: je vous
aimerai, ô mon Dieu, qui êtes ma force. Allumez en moi cet amour:
envoyez-moi du plus haut des cieux et de votre sein éternel votre
Saint-Esprit, ce Dieu d’amour, qui ne fait qu’un cœur et qu’une âme de
tous ceux que vous sanctifiez: qu’il soit la flamme invisible qui
consume mon cœur d’un saint et pur amour; d’un amour qui ne prenne rien
pour soi-même, pas la moindre complaisance, mais qui vous renvoie tout
le bien qu’il reçoit de vous.
O Dieu, votre Esprit peut seul opérer cette merveille: qu’il soit en moi
un charbon ardent, qui purifie de telle sorte mes lèvres et mon cœur,
qu’il n’y ait plus rien du mien en moi; et que l’encens que je brûlerai
devant votre face, aussitôt qu’il aura touché ce brasier ardent que vous
allumerez au fond de mon âme, sans qu’il m’en demeure rien, s’exhale
tout en vapeur vers le ciel, pour vous être en agréable odeur. Que je ne
me délecte qu’en vous, en qui seul je veux trouver mon bonheur et ma
vie, maintenant, et aux siècles des siècles.
Amen, Amen.