Marcel avait gagné son pari. Les quatre francs et le morceau de galette
de mademoiselle Pinson étaient sur la table de Rougette, avec les débris
du poulet d'Eugène.
La pauvre malade allait un peu mieux, mais elle gardait encore le lit;
et, quelle que fut sa reconnaissance envers son bienfaiteur inconnu,
elle fit dire à ces messieurs, par son amie, qu'elle les priait de
l'excuser, et qu'elle n'était pas en état de les recevoir.
--Que je la reconnais bien là, dit Marcel; elle mourrait sur la paille
dans sa mansarde, qu'elle ferait encore la duchesse vis-à-vis de son pot
à l'eau.
Les deux amis, bien qu'à regret, furent donc obligés de s'en retourner
chez eux comme ils étaient venus, non sans rire entre eux de cette
fierté et de cette discrétion si étrangement nichées dans une mansarde.
Après avoir été à l'École de médecine suivre les leçons du jour, ils
dînèrent ensemble, et, le soir venu, ils firent un tour de promenade au
boulevard Italien. Là, tout en fumant le cigare qu'il avait gagné le
matin:
--Avec tout cela, disait Marcel, n'es-tu pas forcé de convenir que j'ai
raison d'aimer, au fond, et même d'estimer ces pauvres créatures?
Considérons sainement les choses sous un point de vue philosophique.
Cette petite Mimi, que tu as tant calomniée, ne fait-elle pas, en se
dépouillant de sa robe, une œuvre plus louable, plus méritoire, j'ose
même dire plus chrétienne, que le bon roi Robert en laissant un pauvre
couper la frange de son manteau? Le bon roi Robert, d'une part, avait
évidemment quantité de manteaux; d'un autre côté, il était à table, dit
l'histoire, lorsqu'un mendiant s'approcha de lui, en se traînant à
quatre pattes, et coupa avec des ciseaux la frange d'or de l'habit de
son roi. Madame la reine trouva la chose mauvaise, et le digne monarque,
il est vrai, pardonna généreusement au coupeur de franges; mais
peut-être avait-il bien dîné. Vois quelle distance entre lui et Mimi!
Mimi, quand elle a appris l'infortune de Rougette, assurément était à
jeun. Sois convaincu que le morceau de galette qu'elle avait emporté de
chez moi était destiné par avance à composer son propre repas. Or, que
fait-elle? Au lieu de déjeuner, elle va à la messe, et en ceci elle se
montre encore au moins l'égale du roi Robert, qui était fort pieux, j'en
conviens, mais qui perdait son temps à chanter au lutrin, pendant que
les Normands faisaient le diable à quatre. Le roi Robert abandonne sa
frange, et, en somme, le manteau lui reste. Mimi envoie sa robe tout
entière au père Cadédis, action incomparable en ce que Mimi est femme,
jeune, jolie, coquette et pauvre; et note bien que cette robe lui est
nécessaire pour qu'elle puisse aller, comme de coutume, à son magasin,
gagner le pain de sa journée. Non seulement donc elle se prive du
morceau de galette qu'elle allait avaler, mais elle se met
volontairement dans le cas de ne pas dîner. Observons en outre que le
père Cadédis est fort éloigné d'être un mendiant, et de se traîner à
quatre pattes sous la table. Le roi Robert, renonçant à sa frange, ne
fait pas un grand sacrifice, puisqu'il la trouve toute coupée d'avance,
et c'est à savoir si cette frange était coupée de travers ou non, et en
état d'être recousue; tandis que Mimi, de son propre mouvement, bien
loin d'attendre qu'on lui vole sa robe, arrache elle-même de dessus son
pauvre corps ce vêtement, plus précieux, plus utile que le clinquant de
tous les passementiers de Paris. Elle sort vêtue d'un rideau; mais sois
sûr qu'elle n'irait pas ainsi dans un autre lieu que l'église. Elle se
ferait plutôt couper un bras que de se laisser voir ainsi fagotée au
Luxembourg ou aux Tuileries; mais elle ose se montrer à Dieu, parce
qu'il est l'heure où elle prie tous les jours. Crois-moi, Eugène, dans
ce seul fait de traverser avec son rideau la place Saint-Michel, la rue
de Tournon et la rue du Petit-Lion, où elle connaît tout le monde, il y
a plus de courage, d'humilité et de religion véritable que dans toutes
les hymnes du bon roi Robert, dont tout le monde parle pourtant, depuis
le grand Bossuet jusqu'au plat Anquetil, tandis que Mimi mourra inconnue
dans son cinquième étage, entre un pot de fleurs et un ourlet.
--Tant mieux pour elle, dit Eugène.
--Si je voulais maintenant, dit Marcel, continuer à comparer, je
pourrais te faire un parallèle entre Mucius Scævola et Rougette.
Penses-tu, en effet, qu'il soit plus difficile à un Romain du temps de
Tarquin de tenir son bras, pendant cinq minutes, au-dessus d'un réchaud
allumé, qu'à une grisette contemporaine de rester vingt-quatre heures
sans manger? Ni l'un ni l'autre n'ont crié, mais examine par quels
motifs. Mucius est au milieu d'un camp, en présence d'un roi étrusque
qu'il a voulu assassiner; il a manqué son coup d'une manière pitoyable,
il est entre les mains des gendarmes. Qu'imagine-t-il? Une bravade. Pour
qu'on l'admire avant qu'on le pende, il se roussit le poing sur un tison
(car rien ne prouve que le brasier fût bien chaud, ni que le poing soit
tombé en cendres). Là-dessus, le digne Porsenna, stupéfait de sa
fanfaronnade, lui pardonne et le renvoie chez lui. Il est à parier que
ledit Porsenna, capable d'un tel pardon, avait une bonne figure, et que
Scævola se doutait que, en sacrifiant son bras, il sauvait sa tête.
Rougette, au contraire, endure patiemment le plus horrible et le plus
lent des supplices, celui de la faim; personne ne la regarde. Elle est
seule au fond d'un grenier, et elle n'a là pour l'admirer ni Porsenna,
c'est-à-dire le baron, ni les Romains, c'est-à-dire les voisins, ni les
Étrusques, c'est-à-dire ses créanciers, ni même le brasier, car son
poêle est éteint. Or pourquoi souffre-t-elle sans se plaindre? Par
vanité d'abord, cela est certain, mais Mucius est dans le même cas; par
grandeur d'âme ensuite, et ici est sa gloire; car si elle reste muette
derrière son verrou, c'est précisément pour que ses amis ne sachent pas
qu'elle se meurt, pour qu'on n'ait pas pitié de son courage, pour que sa
camarade Pinson, qu'elle sait bonne et toute dévouée, ne soit pas
obligée, comme elle l'a fait, de lui donner sa robe et sa galette.
Mucius, à la place de Rougette, eût fait semblant de mourir en silence
mais c'eût été dans un carrefour ou à la porte de Flicoteaux. Son
taciturne et sublime orgueil eût été une manière délicate de demander à
l'assistance un verre de vin et un croûton. Rougette, il est vrai, a
demandé un louis au baron, que je persiste à comparer à Porsenna. Mais
ne vois-tu pas que le baron doit évidemment être redevable à Rougette de
quelques obligations personnelles? Cela saute aux yeux du moins
clairvoyant. Comme tu l'as, d'ailleurs, sagement remarqué, il se peut
que le baron soit à la campagne, et dès lors Rougette est perdue. Et ne
crois pas pouvoir me répondre ici par cette vaine objection qu'on oppose
à toutes les belles actions des femmes, à savoir qu'elles ne savent ce
qu'elles font, et qu'elles courent au danger comme les chats sur les
gouttières. Rougette sait ce qu'est la mort; elle l'a vue de près au
pont d'Iéna, car elle s'est déjà jetée à l'eau une fois, et je lui ai
demandé si elle avait souffert. Elle m'a dit que non, qu'elle n'avait
rien senti, excepté au moment où on l'avait repêchée, parce que les
bateliers la tiraient par les jambes, et qu'ils lui avaient, à ce
qu'elle disait, _raclé_ la tête sur le bord du bateau.
--Assez! dit Eugène, fais-moi grâce de tes affreuses plaisanteries.
Réponds-moi sérieusement: crois-tu que de si horribles épreuves, tant de
fois répétées, toujours menaçantes, puissent enfin porter quelque fruit?
Ces pauvres filles, livrées à elles-mêmes, sans appui, sans conseil,
ont-elles assez de bon sens pour avoir de l'expérience? Y a-t-il un
démon, attaché à elles, qui les voue à tout jamais au malheur et à la
folie, ou, malgré tant d'extravagances, peuvent-elles revenir au bien?
En voilà une qui prie Dieu, dis-tu? elle va à l'église, elle remplit ses
devoirs, elle vit honnêtement de son travail; ses compagnes paraissent
l'estimer,... et vous autres mauvais sujets, vous ne la traitez pas
vous-mêmes avec votre légèreté habituelle. En voilà une autre qui passe
sans cesse de l'étourderie à la misère, de la prodigalité aux horreurs
de la faim. Certes, elle doit se rappeler longtemps les leçons cruelles
qu'elle reçoit. Crois-tu que, avec de sages avis, une conduite réglée,
un peu d'aide, on puisse faire de telles femmes des êtres raisonnables?
S'il en est ainsi, dis-le-moi; une occasion s'offre à nous. Allons de ce
pas chez la pauvre Rougette; elle, est sans doute encore bien
souffrante, et son amie veille à son chevet. Ne me décourage pas,
laisse-moi agir. Je veux essayer de les ramener dans la bonne route, de
leur parler un langage sincère; je ne veux leur faire ni sermon ni
reproches. Je veux m'approcher de ce lit, leur prendre la main, et leur
dire...
En ce moment, les deux amis passaient devant le café Tortoni. La
silhouette de deux jeunes femmes, qui prenaient des glaces près d'une
fenêtre, se dessinait à la clarté des lustres. L'une d'elles agita son
mouchoir, et l'autre partit d'un éclat de rire.
--Parbleu! dit Marcel, si tu veux leur parler, nous n'avons que faire
d'aller si loin, car les voilà, Dieu me pardonne! Je reconnais Mimi à sa
robe, et Rougette à son panache blanc, toujours sur le chemin de la
friandise. Il paraît que monsieur le baron a bien fait les choses.
--Et une pareille folie, dit Eugène, ne t'épouvante pas?
--Si fait, dit Marcel; mais, je t'en prie, quand tu diras du mal des
grisettes, fais une exception pour la petite Pinson. Elle nous a conté
une histoire à souper, elle a engagé sa robe pour quatre francs, elle
s'est fait un châle avec un rideau; et qui dit ce qu'il sait, qui donne
ce qu'il a, qui fait ce qu'il peut, n'est pas obligé à davantage.