--Mademoiselle est allée à la messe, répondit la portière aux deux
étudiants, lorsqu'ils furent arrivés chez mademoiselle Pinson.
--À la messe! dit Eugène surpris.
--À la messe! répéta Marcel. C'est impossible, elle n'est pas sortie.
Laissez-nous entrer; nous sommes de vieux amis.
--Je vous assure, monsieur, répondit la portière, qu'elle est sortie
pour aller à la messe, il y a environ trois quarts d'heure.
--Et à quelle église est-elle allée?
--À Saint-Sulpice, comme de coutume; elle n'y manque pas un matin.
--Oui, oui, je sais qu'elle prie le bon Dieu; mais cela me semble
bizarre qu'elle soit dehors aujourd'hui.
--La voici qui rentre, monsieur; elle tourne la rue; vous la voyez
vous-même.
Mademoiselle Pinson, sortant de l'église, revenait chez elle, en effet.
Marcel ne l'eut pas plus tôt aperçue, qu'il courut à elle, impatient de
voir de près sa toilette. Elle avait, en guise de robe, un jupon
d'indienne foncée, à demi caché sous un rideau de serge verte dont elle
s'était fait, tant bien que mal, un châle. De cet accoutrement
singulier, mais qui, du reste, n'attirait pas les regards, à cause de sa
couleur sombre, sortaient sa tête gracieuse coiffée de son bonnet blanc,
et ses petits pieds chaussés de brodequins. Elle s'était enveloppée dans
son rideau avec tant d'art et de précaution, qu'il ressemblait vraiment
à un vieux châle et qu'on ne voyait presque pas la bordure. En un mot,
elle trouvait moyen de plaire encore dans cette friperie, et de prouver,
une fois de plus sur terre, qu'une jolie femme est toujours jolie.
--Comment me trouvez-vous? dit-elle aux deux jeunes gens en écartant un
peu son rideau, et en laissant voir sa fine taille serrée dans son
corset. C'est un déshabillé du matin que Palmyre vient de m'apporter.
--Vous êtes charmante, dit Marcel. Ma foi, je n'aurais jamais cru qu'on
pût avoir si bonne mine avec le châle d'une fenêtre.
--En vérité? reprit mademoiselle Pinson; j'ai pourtant l'air un peu
paquet.
--Paquet de roses, répondit Marcel. J'ai presque regret maintenant de
vous avoir rapporté votre robe.
--Ma robe? Où l'avez-vous trouvée?
--Où elle était, apparemment.
--Et vous l'avez tirée de l'esclavage?
--Eh, mon Dieu! oui, j'ai payé sa rançon. M'en voulez-vous de cette
audace?
--Non pas! à charge de revanche. Je suis bien aise de revoir ma robe;
car, à vous dire vrai, voilà déjà longtemps que nous vivons toutes les
deux ensemble, et je m'y suis attachée insensiblement.
En parlant ainsi, mademoiselle Pinson montait lestement les cinq étages
qui conduisaient à sa chambrette, où les deux amis entrèrent avec elle.
--Je ne puis pourtant, reprit Marcel, vous rendre cette robe qu'à une
condition.
--Fi donc! dit la grisette. Quelque sottise! Des conditions? je n'en
veux pas.
--J'ai fait un pari, dit Marcel; il faut que vous nous disiez
franchement pourquoi cette robe était en gage.
--Laissez-moi donc d'abord la remettre, répondit mademoiselle Pinson; je
vous dirai ensuite mon pourquoi. Mais je vous préviens que, si vous ne
voulez pas faire antichambre dans mon armoire ou sur la gouttière, il
faut, pendant que je vais m'habiller, que vous vous voiliez la face
comme Agamemnon.
--Qu'à cela ne tienne, dit Marcel; nous sommes plus honnêtes qu'on ne
pense, et je ne hasarderai pas même un œil.
--Attendez, reprit mademoiselle Pinson; je suis pleine de confiance,
mais la sagesse des nations nous dit que deux précautions valent mieux
qu'une.
En même temps elle se débarrassa de son rideau, et l'étendit
délicatement sur la tête des deux amis, de manière à les rendre
complètement aveugles.
--Ne bougez pas, leur dit-elle; c'est l'affaire d'un instant.
--Prenez garde à vous, dit Marcel. S'il y a un trou au rideau, je ne
réponds de rien. Vous ne voulez pas vous contenter de notre parole, par
conséquent elle est dégagée.
--Heureusement ma robe l'est aussi, dit mademoiselle Pinson; et ma
taille aussi, ajouta-t-elle en riant et en jetant le rideau par terre.
Pauvre petite robe! il me semble qu'elle est toute neuve. J'ai un
plaisir à me sentir dedans!
--Et votre secret? nous le direz-vous maintenant? Voyons, soyez sincère,
nous ne sommes pas bavards. Pourquoi et comment une jeune personne comme
vous, sage, rangée, vertueuse et modeste, a-t-elle pu accrocher ainsi,
d'un seul coup, toute sa garde-robe à un clou?
-Pourquoi?... pourquoi?... répondit mademoiselle Pinson, paraissant
hésiter. Puis elle prit les deux jeunes gens chacun par un bras, et leur
dit en les poussant vers la porte: Venez avec moi, vous le verrez.
Comme Marcel s'y attendait, elle les conduisit rue de l'Éperon.