Malgré toutes les questions, toutes les instances que put faire Armand,
Tristan ne voulut donner à son frère aucune explication des étranges
paroles qu'il avait prononcées en rentrant. Le lendemain, il annonça à
sa mère que ses affaires le forçaient d'aller à Paris pour quelques
jours, et donna ses ordres en conséquence; il avait le dessein de partir
le soir même.
--Il faut convenir, disait Armand, que tu en agis avec moi d'une façon
un peu cavalière. Tu me fais la moitié d'une confidence, et tu t'en vas
d'un jour à l'autre avec le reste de ton secret. Que veux-tu que je
pense de ce départ impromptu?
--Ce qu'il te plaira, répondit Tristan avec une indifférence si
tranquille qu'elle semblait n'avoir rien d'emprunté, tu ne feras qu'y
perdre ta peine. J'ai eu un mouvement de colère, il est vrai, pour une
bagatelle, une querelle d'amour-propre, une bouderie, comme tu voudras
l'appeler. La Bretonnière m'a ennuyé; la marquise était de mauvaise
humeur; l'orage m'a contrarié; je suis revenu je ne sais pourquoi, et je
t'ai parlé sans savoir ce que je disais. Je conviendrai bien, si tu
veux, qu'il y a un peu de froid entre la marquise et moi; mais, à la
première occasion, tu nous verras amis comme devant.
--Tout cela est bel et bon, répliquait Armand, mais tu ne parlais pas
hier par énigme, quand tu m'as dit: C'est la dernière des femmes. Il n'y
a là mauvaise humeur qui tienne. Quelque chose est arrivé que tu caches.
--Et que veux-tu qu'il me soit arrivé? demandait Tristan.
À cette question, Armand baissait la tête, et restait muet; car en
pareille circonstance, du moment que son frère se taisait, toute
supposition, même faite en plaisantant, pouvait être aisément blessante.
Vers le milieu de la journée, une calèche découverte entra dans la cour
des Clignets. Un petit homme d'assez mauvaise tournure, à l'air gauche
et endimanché, descendit aussitôt de la voiture, baissa lui-même le
marchepied et présenta la main à une grande et belle femme, mise
simplement et avec goût. C'était madame de Vernage et la Bretonnière qui
venaient faire visite à la baronne. Tandis qu'ils montaient le perron,
où madame de Berville vint les recevoir, Armand observa le visage de son
frère avec un peu de surprise et beaucoup d'attention. Mais Tristan le
regarda en souriant, comme pour lui dire: Tu vois qu'il n'y a rien de
nouveau.
À la tournure aisée que prit la conversation, aux politesses froides,
mais sans nulle contrainte, qu'échangèrent Tristan et la marquise, il ne
semblait pas, en effet, que rien d'extraordinaire se fût passé la
veille. La marquise apportait à madame de Berville, qui aimait les
oiseaux, un nid de rouges-gorges; la Bretonnière l'avait dans son
chapeau. On descendit dans le jardin et on alla voir la volière. La
Bretonnière, bien entendu, donna le bras à la baronne; les deux jeunes
gens restèrent près de madame de Vernage. Elle paraissait plus gaie que
de coutume; elle marchait au hasard de côté et d'autre sans respect pour
les buis de la baronne, et tout en se faisant un bouquet au passage.
--Eh bien! messieurs, dit-elle, quand chassons-nous?
Armand attendait cette question pour entendre Tristan annoncer son
départ. Il l'annonça effectivement du ton le plus calme; mais, en même
temps, il fixa sur la marquise un regard pénétrant, presque dur et
offensif. Elle ne parut y faire aucune attention, et ne lui demanda même
pas quand il comptait revenir.
--En ce cas-là, reprit-elle, monsieur Armand, vous serez le seul
représentant des Berville que nous verrons à Renonval; car je suppose
que nous vous aurons. La Bretonnière dit qu'il a découvert, avec les
lunettes de mon garde, une espèce de cochon sauvage à qui la barbe vient
comme aux oiseaux les plumes...
--Point du tout, dit la Bretonnière, c'est une sorte de truie chinoise,
de couleur noire, appelée tonkin. Lorsque ces animaux quittent la
basse-cour et s'habituent à vivre dans les bois...
--Oui, dit la marquise, ils deviennent farouches, et, à force de manger
du gland, les défenses leur poussent au bout du museau.
--C'est de toute vérité, répondit la Bretonnière, non pas, il est vrai,
à la première, ni même à la seconde génération; mais il suffit que le
fait existe, ajouta-t-il d'un air satisfait.
--Sans doute, reprit madame de Vernage, et si un homme s'avisait de
faire comme mesdames les tonkines, de s'installer dans une forêt, il en
résulterait que ses petits-enfants auraient des cornes sur la tête. Et
c'est ce qui prouve, continua-t-elle en frappant de son bouquet sur la
main de Tristan, qu'on a grand tort de faire le sauvage: cela ne réussit
à personne.
--Cela est encore vrai, dit la Bretonnière; la sauvagerie est un grand
défaut.
--Elle vaut pourtant mieux, répondit Tristan, qu'une certaine espèce de
domesticité.
La Bretonnière ouvrait de grands yeux, ne sachant trop s'il devait se
fâcher.
--Oui, dit madame de Berville à la marquise, vous avez bien raison.
Grondez-moi ce méchant garçon, qui est toujours sur les grands chemins,
et qui veut encore nous quitter ce soir pour aller à Paris. Défendez-lui
donc de partir.
Madame de Vernage, qui, tout à l'heure, n'avait pas dit un mot pour
essayer de retenir Tristan, se voyant ainsi priée de le faire, y mit
aussitôt toute l'insistance et toute la bonne grâce dont elle était
capable. Elle prit son plus doux regard et son plus doux sourire pour
dire à Tristan qu'il se moquait, qu'il n'avait point d'affaires à Paris,
que la curiosité d'une chasse au tonkin devait l'emporter sur tout au
monde; qu'enfin elle le priait officiellement de venir déjeuner le
lendemain à Renonval. Tristan répondait à chacun de ses compliments par
un de ces petits saluts insignifiants qu'ont inventés les gens qui ne
savent quoi dire: il était clair que sa patience était mise à une
cruelle épreuve. Madame de Vernage n'attendit pas un refus qu'elle
prévoyait, et, dès qu'elle eut cessé de parler, elle se retourna et
s'occupa d'autre chose, exactement comme si elle eût répété une comédie
et que son rôle eût été fini.
--Que signifie tout cela? se disait toujours Armand. Quel est celui qui
en veut à l'autre? Est-ce mon frère? est-ce la Bretonnière? Que vient
faire ici la marquise?
La façon d'être de madame de Vernage était, en effet, difficile à
comprendre. Tantôt elle témoignait à Tristan une froideur et une
indifférence marquées; tantôt elle paraissait le traiter avec plus de
familiarité et de coquetterie qu'à l'ordinaire.--Cassez-moi donc cette
branche-là, lui disait-elle; cherchez-moi du muguet. J'ai du monde ce
soir, je veux être toute en fleurs; je compte mettre une robe
botanique, et avoir un jardin sur la tête.
Tristan obéissait: il le fallait bien. La marquise se trouva bientôt
avoir une véritable botte de fleurs, mais aucune ne lui plaisait.--Vous
n'êtes pas connaisseur, disait-elle, vous êtes un mauvais jardinier;
vous brisez tout, et vous croyez bien faire parce que vous vous piquez
les doigts; mais ce n'est pas cela, vous ne savez pas choisir.
En parlant ainsi, elle effeuillait les branches, puis les laissait
tomber à terre, et les repoussait du pied en marchant, avec ce dédain
sans souci qui fait quelquefois tant de mal le plus innocemment du
monde.
Il y avait au milieu du parc une petite rivière avec un pont de bois qui
était brisé, mais dont il restait encore quelques planches. La
Bretonnière, selon sa manie, déclara qu'il y avait danger à s'y
hasarder, et qu'il fallait revenir par un autre chemin. La marquise
voulut passer, et commençait à prendre les devants, quand la baronne lui
représenta qu'en effet ce pont était vermoulu, et qu'elle courait le
risque d'une chute assez grave.
--Bah! dit madame de Vernage. Vous calomniez vos planches pour faire les
honneurs de la profondeur de votre rivière; et si je faisais comme
Condé, qu'est-ce qu'il arriverait donc?
Devant monter à cheval, au retour, elle avait à la main une cravache.
Elle la jeta de l'autre côté de l'eau, dans une petite
île:--Maintenant, messieurs, reprit-elle, voilà mon bâton jeté à
l'ennemi. Qui de vous ira le chercher?
--C'est fort imprudent, dit la Bretonnière; cette cravache est fort
jolie, la pomme en est très bien ciselée.
--Y aura-t-il du moins une récompense honnête? demanda Armand.
--Fi donc! s'écria la marquise. Vous marchandez avec la gloire! Et vous,
monsieur le hussard, ajouta-t-elle en se tournant vers Tristan,
qu'est-ce que vous dites? passerez-vous?
Tristan semblait hésiter, non par crainte du danger ni du ridicule, mais
par un sentiment de répugnance à se voir ainsi provoqué pour une
semblable bagatelle. Il fronça le sourcil et répondit froidement:
--Non, madame.
--Hélas! dit madame de Vernage en soupirant, si mon pauvre Phanor était
là, il m'aurait déjà rendu ma cravache.
La Bretonnière, tâtant le pont avec sa canne, le contemplait d'un air de
réflexion profonde; appuyée nonchalamment sur la poutre brisée qui
servait de rampe, la marquise s'amusait à faire plier les planches en se
balançant au-dessus de l'eau: elle s'élança tout à coup, traversa le
pont avec une vivacité et une légèreté charmantes, et se mit à courir
dans l'île. Armand avait voulu la prévenir, mais son frère lui prit le
bras, et, se mettant à marcher à grands pas, l'entraîna à l'écart dans
une allée; là, dès que les deux jeunes gens furent seuls:
--La patience m'échappe, dit Tristan. J'espère que tu ne me crois pas
assez sot pour me fâcher d'une plaisanterie; mais cette plaisanterie a
un motif. Sais-tu ce qu'elle vient chercher ici? Elle vient me braver,
jouer avec ma colère, et voir jusqu'à quel point j'endurerai son audace;
elle sait ce que signifie son froid persiflage. Misérable cœur!
méprisable femme, qui, au lieu de respecter mon silence et de me laisser
m'éloigner d'elle en paix, vient promener ici sa petite vanité, et se
faire une sorte de triomphe d'une discrétion qu'on ne lui doit pas!
--Explique-toi, dit Armand; qu'y a-t-il?
--Tu sauras tout, car, aussi bien, tu y es intéressé, puisque tu es mon
frère. Hier au soir, pendant que nous causions sur la route, et que tu
me disais tant de mal de cette femme, je suis descendu de cheval au
carrefour des Roches. Il y avait à terre une branche de saule, que tu ne
m'as pas vu ramasser; cette branche de saule, c'était madame de Vernage
qui l'avait enfoncée dans le sable, en se promenant le matin. Elle riait
tout à l'heure en m'en faisant casser d'autres aux arbres; mais celle-là
avait un sens: elle voulait dire que la gouvernante et les enfants de la
marquise étaient allés chez son oncle à Beaumont, que la Bretonnière ne
viendrait pas dîner, et que, si je craignais d'éveiller les gens en
sortant de Renonval un peu plus tard, je pouvais laisser mon cheval chez
le bonhomme du Héloy.
--Peste! dit Armand, tout cela dans un brin de saule!
--Oui, et plût à Dieu que j'eusse repoussé du pied ce brin de saule
comme elle vient de le faire pour nos fleurs! Mais, je te l'ai dit et tu
l'as vu toi-même, je l'aimais, j'étais sous le charme. Quelle
bizarrerie! Oui! hier encore je l'adorais; j'étais tout amour, j'aurais
donné mon sang pour elle, et aujourd'hui...
--Eh bien, aujourd'hui?
--Écoute; il faut, pour que tu me comprennes, que tu saches d'abord une
petite aventure qui m'est arrivée l'an passé. Tu sauras donc qu'au bal
de l'Opéra j'ai rencontré une espèce de grisette, de modiste, je ne sais
quoi. Je suis venu à faire sa connaissance par un hasard assez
singulier. Elle était assise à côté de moi, et je ne faisais nulle
attention à elle, lorsque Saint-Aubin, que tu connais, vint me dire
bonsoir. Au même instant, ma voisine, comme effrayée, cacha sa tête
derrière mon épaule; elle me dit à l'oreille qu'elle me suppliait de la
tirer d'embarras, de lui donner le bras pour faire un tour de foyer; je
ne pouvais guère m'y refuser. Je me levai avec elle, et je quittai
Saint-Aubin. Elle me conta là-dessus qu'il était son amant, qu'elle
avait peur de lui, qu'il était jaloux, enfin, qu'elle le fuyait. Je me
trouvais ainsi tout à coup jouer, aux yeux de Saint-Aubin, le rôle d'un
rival heureux; car il avait reconnu sa grisette, et nous suivait d'un
air mécontent. Que te dirai-je? Il me parut plaisant de prendre à peu
près au sérieux ce rôle que l'occasion m'offrait. J'emmenai souper la
petite fille. Saint-Aubin, le lendemain, vint me trouver et voulut se
fâcher. Je lui ris au nez, et je n'eus pas de peine à lui faire entendre
raison. Il convint de bonne grâce qu'il n'était guère possible de se
couper la gorge pour une demoiselle qui se réfugiait au bal masqué pour
fuir la jalousie de son amant. Tout se passa en plaisanterie, et
l'affaire fut oubliée; tu vois que le mal n'est pas grand.
--Non, certes; il n'y a là rien de bien grave.
--Voici maintenant ce qui arrive: Saint-Aubin, comme tu sais, voit
quelquefois madame de Vernage. Il est venu ici et à Renonval. Or, cette
nuit, au moment même où la marquise, assise près de moi, écoutait de son
grand air de reine toutes les folies qui me passaient par la tête, et
essayait, en souriant, cette bague qui, grâce au ciel, est encore à mon
doigt, sais-tu ce qu'elle imagine de me dire? Que cette histoire de bal
lui a été contée, qu'elle la sait de bonne source, que Saint-Aubin
adorait cette grisette, qu'il a été au désespoir de l'avoir perdue,
qu'il a voulu se venger, qu'il m'a demandé raison, que j'ai reculé, et
qu'alors...
Tristan ne put achever. Pendant quelques minutes les deux frères
marchèrent en silence.
--Qu'as-tu répondu? dit enfin Armand.
--Je lui ai répondu une chose très simple. Je lui ai dit tout
bonnement: Madame la marquise, un homme qui souffre qu'un autre homme
lève la main sur lui impunément s'appelle un lâche, vous le savez très
bien. Mais la femme qui, sachant cela, ou le croyant, devient la
maîtresse de ce lâche, s'appelle aussi d'un certain nom qu'il est
inutile de vous dire. Là-dessus, j'ai pris mon chapeau.
--Et elle ne t'a pas retenu?
--Si fait, elle a d'abord voulu prendre les choses en riant, et me dire
que je me fâchais pour un propos en l'air. Ensuite, elle m'a demandé
pardon de m'avoir offensé sans dessein; je ne sais même pas si elle n'a
pas essayé de pleurer. À tout cela, je n'ai rien répliqué, sinon que je
n'attachais aucune importance à une indignité qui ne pouvait
m'atteindre, qu'elle était libre de croire et de penser tout ce que bon
lui semblerait, et que je ne me donnerais pas la moindre peine pour lui
ôter son opinion. Je suis, lui ai-je dit, soldat depuis dix ans, mes
camarades qui me connaissent auraient quelque peine à admettre votre
conte, et par conséquent je ne m'en soucie qu'autant qu'il faut pour le
mépriser.
--Est-ce là réellement ta pensée?
--Y songes-tu? Si je pouvais hésiter à savoir ce que j'ai à faire, c'est
précisément parce que je suis soldat que je n'aurais pas deux partis à
prendre. Veux-tu que je laisse une femme sans cœur plaisanter avec mon
honneur, et répéter demain sa misérable histoire à une coquette de son
bord, ou à quelqu'un de ces petits garçons à qui tu prétends qu'elle
tourne la tête? Supposes-tu que mon nom, le tien, celui de notre mère,
puisse devenir un objet de risée? Seigneur Dieu! cela fait frémir!
--Oui, dit Armand, et voilà cependant les petits badinages pleins de
grâce qu'inventent ces dames pour se désennuyer. Faire d'une niaiserie
un roman bien noir, bien scandaleux, voilà le bon plaisir de leur
cervelle creuse. Mais que comptes-tu faire maintenant?
--Je compte aller ce soir à Paris. Saint-Aubin est aussi un soldat;
c'est un brave; je suis loin de croire, Dieu m'en préserve! qu'un mot de
sa part ait jamais pu donner l'idée de cette fable fabriquée par quelque
femme de chambre; mais, à coup sûr, je le ramènerai ici, et il ne lui
sera pas plus difficile de dire tout haut la vérité, qu'il ne me le
sera, à moi, de l'entendre. C'est une démarche fâcheuse, pénible, que je
ferai là, sans nul doute; c'est une triste chose que d'aller trouver un
camarade, et de lui dire: On m'accuse d'avoir manqué de cœur. Mais
n'importe, en pareille circonstance, tout est juste et doit être permis.
Je te le répète, c'est notre nom que je défends, et s'il ne devait pas
sortir de là pur comme de l'or, je m'arracherais moi-même la croix que
je porte. Il faut que la marquise entende Saint-Aubin lui dire, en ma
présence, qu'on lui a répété un sot conte, et que ceux qui l'ont forgé
en ont menti. Mais, une fois cette explication faite, il faut que la
marquise m'entende aussi à mon tour; il faut que je lui donne bien
discrètement, en termes bien polis, en tête-à-tête, une leçon qu'elle
n'oublie jamais; je veux avoir le petit plaisir de lui exprimer
nettement ce que je pense de son orgueil et de sa ridicule pruderie. Je
ne prétends pas faire comme Bussy d'Amboise, qui, après avoir exposé sa
vie pour aller chercher le bouquet de sa maîtresse, le lui jeta à la
figure: je m'y prendrai plus civilement; mais quand une bonne parole
produit son effet, il importe peu comment elle est dite, et je te
réponds que d'ici à quelque temps, du moins, la marquise sera moins
fière, moins coquette et moins hypocrite.
--Allons rejoindre la compagnie, dit Armand, et ce soir j'irai avec toi.
Je te laisserai faire tout seul, cela va sans dire; mais, si tu le
permets, je serai dans la coulisse.
La marquise se disposait à retourner chez elle lorsque les deux frères
reparurent. Elle se doutait vraisemblablement qu'elle avait été pour
quelque chose dans leur conversation, mais son visage n'en exprimait
rien; jamais, au contraire, elle n'avait semblé plus calme et plus
contente d'elle-même. Ainsi qu'il a été dit, elle s'en allait à cheval.
Tristan, faisant les honneurs de la maison, s'approcha pour lui prendre
le pied et la mettre en selle. Comme elle avait marché sur le sable
mouillé, son brodequin était humide, en sorte que l'empreinte en resta
marquée sur le gant de Tristan. Dès que madame de Vernage fut partie,
Tristan ôta ce gant et le jeta à terre.
--Hier, je l'aurais baisé, dit-il à son frère.
Le soir venu, les deux jeunes gens prirent la poste ensemble, et
allèrent coucher à Paris. Madame de Berville, toujours inquiète et
toujours indulgente, comme une vraie mère qu'elle était, fit semblant de
croire aux raisons qu'ils prétendirent avoir pour partir. Dès le
lendemain matin, comme on le pense bien, leur premier soin fut d'aller
demander M. de Saint-Aubin, capitaine de dragons, rue
Neuve-Saint-Augustin, à l'hôtel garni où il logeait habituellement quand
il était en congé.
--Dieu veuille que nous le trouvions! disait Armand. Il est peut-être en
garnison bien loin.
--Quand il serait à Alger, répondait Tristan, il faut qu'il parle, ou du
moins qu'il écrive; j'y mettrai six mois, s'il le faut, mais je le
trouverai, ou il dira pourquoi.
Le garçon de l'hôtel était un Anglais, chose fort commode peut-être pour
les sujets de la reine Victoria curieux de visiter Paris, mais assez
gênante pour les Parisiens. À la première parole de Tristan, il répondit
par l'exclamation la plus britannique:
--Oh!
--Voilà qui est bien, dit Armand, plus impatient encore que son frère;
mais M. de Saint-Aubin est-il ici?
--Oh! no.
--N'est-ce pas dans cette maison qu'il demeure?
--Oh! yes.
--Il est donc sorti?
--Oh! no.
--Expliquez-vous. Peut-on lui parler?
--No, sir, impossible.
--Pourquoi, impossible?
--Parce qu'il est... Comment dites-vous?
--Il est malade.
--Oh! no, il est mort.