1844
[Illustration: LE SECRET DE JAVOTTE
... deux jeunes gens, revenant de la chasse suivaient à cheval la route
de Noisy...]
I
L'automne dernier, vers huit heures du soir, deux jeunes gens revenant
de la chasse suivaient à cheval la route de Noisy, à quelque distance de
Luzarches. Derrière eux marchait un piqueur menant les chiens. Le soleil
se couchait et dorait au loin la belle forêt de Carenelle, où le feu duc
de Bourbon aimait à chasser. Tandis que le plus jeune des deux
cavaliers, âgé d'environ vingt-cinq ans, trottait gaiement sur sa
monture, et s'amusait à sauter les haies, l'autre paraissait distrait et
préoccupé. Tantôt il excitait son cheval et le frappait avec impatience,
tantôt il s'arrêtait tout à coup et restait au pas en arrière, comme
absorbé par ses pensées. À peine répondait-il aux joyeux discours de son
compagnon, qui, de son côté, le raillait de son silence. En un mot, il
semblait livré à cette rêverie bizarre, particulière aux savants et aux
amoureux, qui sont rarement où ils paraissent être. Arrivé à un
carrefour, il mit pied à terre, et s'avançant au bord d'un fossé, il
ramassa une petite branche de saule qui était enfoncée dans le sable
assez profondément; il détacha une feuille de cette branche, et, sans
qu'on l'aperçût, la glissa furtivement dans son sein; puis, remontant
aussitôt à cheval:
--Pierre, dit-il au piqueur, prends le tourne-bride et va-t'en aux
Clignets par le village; nous rentrerons, mon frère et moi, par la
garenne; car je vois qu'aujourd'hui Gitana n'est pas sage, elle me
ferait quelque sottise si nous rencontrions dans le chemin creux quelque
troupeau de bestiaux rentrant à la ferme.
Le piqueur obéit et prit avec ses chiens un sentier tracé dans les
roches. Voyant cela, le jeune Armand de Berville (ainsi se nommait le
moins âgé des deux frères) partit d'un grand éclat de rire:
--Parbleu! dit-il, mon cher Tristan, tu es d'une prudence admirable ce
soir. N'as-tu pas peur que Gitana ne soit dévorée par un mouton? Mais tu
as beau faire; je parierais que, malgré toutes tes précautions, cette
pauvre bête, d'ordinaire si tranquille, va te jouer quelque mauvais tour
d'ici à une demi-heure.
--Pourquoi cela? demanda Tristan d'un ton bref et presque irrité.
--Mais, apparemment, répondit Armand en se rapprochant de son frère,
parce que nous allons passer devant l'avenue de Renonval, et que ta
jument est sujette à caracoler quand elle voit la grille. Heureusement,
ajouta-t-il en riant, et de plus belle, que madame de Vernage est là, et
que tu trouveras chez elle ton couvert mis, si Gitana te casse une
jambe.
--Mauvaise langue, dit Tristan souriant à son tour un peu à contre-cœur,
qu'est-ce qui pourra donc te déshabituer de tes méchantes plaisanteries?
--Je ne plaisante pas du tout, reprit Armand; et quel mal y a-t-il à
cela? Elle a de l'esprit, cette marquise; elle aime le passe-poil, c'est
de son âge. N'as-tu pas l'honneur d'être au service du roi dans le
régiment des hussards noirs? Si, d'une autre part, elle aime aussi la
chasse, et si elle trouve que ton cor fait bon effet au soleil sur ta
veste rouge, est-ce que c'est un péché mortel?
--Écoute, écervelé, dit Tristan. Que tu badines ainsi entre nous, si
cela te plaît, rien de mieux; mais pense sérieusement à ce que tu dis
quand il y a un tiers pour l'entendre. Madame de Vernage est l'amie de
notre mère; sa maison est une des seules ressources que nous ayons dans
le pays pour nous désennuyer de cette vie monotone qui t'amuse, toi,
avocat sans causes, mais qui me tuerait si je la menais longtemps. La
marquise est presque la seule femme parmi nos rares connaissances...
--La plus agréable, ajouta Armand.
--Tant que tu voudras. Tu n'es pas fâché, toi-même, d'aller à Renonval,
lorsqu'on nous y invite. Ce ne serait pas un trait d'esprit de notre
part que de nous brouiller avec ces gens-là, et c'est ce que tes
discours finiront par faire, si tu continues à jaser au hasard. Tu sais
très bien que je n'ai pas plus qu'un autre la prétention de plaire à
madame de Vernage...
--Prends garde à Gitana! s'écria Armand. Regarde comme elle dresse les
oreilles; je te dis qu'elle sent la marquise d'une lieue.
--Trêve de plaisanteries. Retiens ce que je te recommande et tâche d'y
penser sérieusement.
--Je pense, dit Armand, et très sérieusement, que la marquise est très
bien en manches plates, et que le noir lui va à merveille.
--À
quel propos cela?
--À propos de manches. Est-ce que tu te figures qu'on ne voit rien dans
ce monde? L'autre jour, en causant dans le bateau, est-ce que je ne t'ai
pas entendu très clairement dire que le noir était ta couleur, et cette
bonne marquise, sur ce renseignement, n'a-t-elle pas eu la grâce de
monter dans sa chambre en rentrant, et de redescendre galamment avec la
plus noire de toutes ses robes?
--Qu'y a-t-il d'étonnant? n'est-il pas tout simple de changer de
toilette pour dîner?
--Prends garde à Gitana, te dis-je; elle est capable de s'emporter, et
de te mener tout droit, malgré toi, à l'écurie de Renonval. Et la
semaine dernière, à la fête, cette même marquise, toujours de noir
vêtue, n'a-t-elle pas trouvé naturel de m'installer dans la grande
calèche avec mon chien et monsieur le curé, pour grimper dans ton
tilbury, au risque de montrer sa jambe?
--Qu'est-ce que cela prouve? il fallait bien que l'un de nous deux subît
cette corvée?
--Oui, mais cet _un_, c'est toujours moi. Je ne m'en plains pas, je ne
suis pas jaloux; mais pas plus tard qu'hier, au rendez-vous de chasse,
n'a-t-elle pas imaginé de quitter sa voiture et de me prendre mon propre
cheval, que je lui ai cédé avec un désintéressement admirable, pour
qu'elle pût galoper dans les bois à côté de monsieur l'officier?
Plains-toi donc de moi, je suis ta providence; au lieu de te renfermer
dans tes dénégations, tu me devrais, honnêtement parlant, ta confiance
et tes secrets.
--Quelle confiance veux-tu qu'on ait dans un étourdi tel que toi, et
quels secrets veux-tu que je te dise, s'il n'y a rien de vrai dans tes
contes?
--Prends garde à Gitana, mon frère.
--Tu m'impatientes avec ton refrain. Et quand il serait vrai que j'eusse
fantaisie d'aller ce soir faire une visite à Renonval, qu'y aurait-il
d'extraordinaire? Aurais-je besoin d'un prétexte pour te prier d'y venir
avec moi ou de rentrer seul à la maison?
--Non, certainement; de même que, si nous venions à rencontrer madame de
Vernage se promenant devant son avenue, il n'y aurait non plus rien de
surprenant. Le chemin que tu nous fais prendre est bien le plus long, il
est vrai; mais qu'est-ce que c'est qu'un quart de lieue de plus ou de
moins en comparaison de l'éternité? La marquise doit nous avoir entendus
sonner du cor; il serait bien juste qu'elle prît le frais sur la route,
en compagnie de son inévitable adorateur et voisin, M. de la
Bretonnière.
--J'avoue, dit Tristan, bien aise de changer de texte, que ce M. de la
Bretonnière m'ennuie cruellement. Semble-t-il convenable qu'une femme
d'autant d'esprit que madame de Vernage se laisse accaparer par un sot
et traîne partout une pareille ombre?
--Il est certain, répondit Armand, que le personnage est lourd et
indigeste. C'est un vrai hobereau, dans la force du terme, créé et mis
au monde pour l'état de voisin. Voisiner est son lot; c'est même presque
sa science, car il voisine comme personne ne le fait. Jamais je n'ai vu
un homme mieux établi que lui hors de chez soi. Si on va dîner chez
madame de Vernage, il est au bout de la table au milieu des enfants. Il
chuchote avec la gouvernante, il donne de la bouillie au petit; et
remarque bien que ce n'est pas un pique-assiette ordinaire et classique,
qui se croit obligé de rire si la maîtresse du logis dit un bon mot; il
serait plutôt disposé, s'il osait, à tout blâmer et tout contrecarrer.
S'il s'agit d'une partie de campagne, jamais il ne manquera de trouver
que le baromètre est à variable. Si quelqu'un cite une anecdote, ou
parle d'une curiosité, il a vu quelque chose de bien mieux; mais il ne
daigne pas dire quoi, et se contente de hocher la tête avec une modestie
à le souffleter. L'assommante créature! je ne sais pas, en vérité, s'il
est possible de causer un quart d'heure durant avec madame de Vernage,
quand il est là, sans que sa tête inquiète et effarouchée vienne se
placer entre elle et vous. Il n'est certes pas beau, il n'a pas
d'esprit; les trois quarts du temps il ne dit mot, et par une faveur
spéciale de la Providence, il trouve moyen, en se taisant, d'être plus
ennuyeux qu'un bavard, rien que par la façon dont il regarde parler les
autres. Mais que lui importe? Il ne vit pas, il assiste à la vie, et
tâche de gêner, de décourager et d'impatienter les vivants. Avec tout
cela, la marquise le supporte; elle a la charité de l'écouter, de
l'encourager; je crois, ma foi, qu'elle l'aime et qu'elle ne s'en
débarrassera jamais.
--Qu'entends-tu par là? demanda Tristan, un peu troublé à ce dernier
mot. Crois-tu qu'on puisse aimer un personnage semblable?
--Non pas d'amour, reprit Armand avec un air d'indifférence railleuse.
Mais enfin ce pauvre homme n'est pas non plus un monstre. Il est garçon
et fort à l'aise. Il a, comme nous, un petit castel, une petite meute,
et un grand vieux carrosse. Il possède sur tout autre, près de la
marquise, cet incomparable avantage que donnent une habitude de dix ans
et une obsession de tous les jours. Un nouveau venu, un officier en
congé, permets-moi de te le dire tout bas, peut éblouir et plaire en
passant; mais celui qui est là tous les jours a quinte et quatorze par
état, sans compter l'industrie, comme dit Basile.
Tandis que les deux frères causaient ainsi, ils avaient laissé les bois
derrière eux et commençaient à entrer dans les vignes. Déjà ils
apercevaient sur le coteau le clocher du village de Renonval.
--Madame de Vernage, continua Armand, a cent belles qualités; mais c'est
une coquette. Elle passe pour dévote, et elle a un chapelet bénit
accroché à son étagère; mais elle aime assez les fleurettes. Ne t'en
déplaise, c'est, à mon avis, une femme difficile à deviner et
passablement dangereuse.
--Cela est possible, dit Tristan.
--Et même probable, reprit son frère. Je ne suis pas fâché que tu le
penses comme moi, et je te dirai volontiers à mon tour: Parlons
sérieusement. J'ai depuis longtemps occasion de la connaître et de
l'étudier de près. Toi, tu viens ici pour quelques jours; tu es un jeune
et beau garçon, elle est une belle et spirituelle femme; tu ne sais que
faire, elle te plaît, tu lui en contes, et elle te laisse dire. Moi, qui
la vois l'hiver comme l'été, à Paris comme à la campagne, je suis moins
confiant, et elle le sait bien; c'est pourquoi elle me prend mon cheval
et me laisse en tête-à-tête avec le curé. Ses grands yeux noirs, qu'elle
baisse vers la terre avec une modestie parfois si sévère, savent se
relever vers toi, j'en suis bien sûr, lorsque vous courez la forêt, et
je dois convenir que cette femme a un grand charme. Elle a tourné la
tête, à ma connaissance, à trois ou quatre pauvres petits garçons qui
ont failli en perdre l'esprit; mais veux-tu que je t'exprime ma pensée?
Je te dirai, en style de Scudéry, qu'on pénètre assez facilement jusqu'à
l'antichambre de son cœur, mais que l'appartement est toujours fermé,
peut-être parce qu'il n'y a personne.
--Si tu ne te trompais pas, dit Tristan, ce serait un assez vilain
caractère.
--Non pas à son avis: qu'a-t-on à lui reprocher? Est-ce sa faute si on
devient amoureux d'elle? Bien qu'elle n'ait guère plus de trente ans,
elle dit à qui veut l'entendre qu'elle a renoncé, depuis qu'elle est
veuve, aux plaisirs du monde, qu'elle veut vivre en paix dans sa terre,
monter à cheval et prier Dieu. Elle fait l'aumône et va à confesse; or,
toute femme qui a un confesseur, si elle n'est pas sincèrement et
véritablement religieuse, est la pire espèce de coquette que la
civilisation ait inventée. Une femme pareille, sûre d'elle-même, belle
encore et jouissant volontiers des petits privilèges de la beauté, sait
composer sans cesse, non avec sa conscience, mais avec sa prochaine
confession. Aux moments mêmes où elle semble se livrer avec le plus
charmant abandon aux cajoleries qu'elle aime tout bas, elle regarde si
le bout de son pied est suffisamment caché sous sa robe, et calcule la
place où elle peut laisser prendre, sans péché, un baiser sur sa
mitaine. À quoi bon? diras-tu. Si la foi lui manque, pourquoi ne pas
être franchement coquette? Si elle croit, pourquoi s'exposer à la
tentation? Parce qu'elle la brave et s'en amuse. Et, en effet, on ne
saurait dire qu'elle soit sincère ni hypocrite; elle est ainsi et elle
plaît; ses victimes passent et disparaissent. La Bretonnière, le
silencieux, restera jusqu'à sa mort, très probablement, sur le seuil du
temple où ce sphynx aux grands yeux rend ses oracles et respire
l'encens.
Tristan, pendant que son frère parlait, avait arrêté son cheval. La
grille du château de Renonval n'était plus éloignée que d'une centaine
de pas. Devant cette grille, comme Armand l'avait prévu, madame de
Vernage se promenait sur la pelouse; mais elle était seule, contre
l'ordinaire. Tristan changea tout à coup de visage.
--Écoute, Armand, dit-il, je t'avoue que je l'aime. Tu es homme et tu as
du cœur; tu sais aussi bien que moi que devant la passion il n'y a ni
loi ni conseil. Tu n'es pas le premier qui me parle ainsi d'elle; on m'a
dit tout cela, mais je n'en puis rien croire. Je suis subjugué par cette
femme; elle est si charmante, si aimable, si séduisante, quand elle
veut...
--Je le sais très bien, dit Armand.
--Non, s'écria Tristan, je ne puis croire qu'avec tant de grâce, de
douceur, de piété, car enfin elle fait l'aumône, comme tu dis, et
remplit ses devoirs; je ne puis, je ne veux pas croire qu'avec tous les
dehors de la franchise et de la bonté, elle puisse être telle que tu te
l'imagines. Mais il n'importe; je cherchais un motif pour te laisser en
chemin, et pour rester seul; j'aime mieux m'en fier à ta parole. Je vais
à Renonval; retourne aux Clignets. Si notre bonne mère s'inquiète de ne
pas me voir avec toi, tu lui diras que j'ai perdu la chasse, que mon
cheval est malade, ce que tu voudras. Je ne veux faire qu'une courte
visite, et je reviendrai sur-le-champ.
--Pourquoi ce mystère, s'il en est ainsi?
--Parce que la marquise elle-même reconnaît que c'est le plus sage. Les
gens du pays sont bavards, sots et importuns comme trois petites villes
ensemble. Garde-moi le secret; à ce soir.
Sans attendre une réponse, Tristan partit au galop.
Demeuré seul, Armand changea de route, et prit un chemin de traverse qui
le menait plus vite chez lui. Ce n'était pas, on le pense bien, sans
déplaisir ni sans une sorte de crainte qu'il voyait son frère
s'éloigner. Jeune d'années, mais déjà mûri par une précoce expérience du
monde, Armand de Berville, avec un esprit souvent léger en apparence,
avait beaucoup de sens et de raison. Tandis que Tristan, officier
distingué dans l'armée, courait en Algérie les chances de la guerre, et
se livrait parfois aux dangereux écarts d'une imagination vive et
passionnée, Armand restait à la maison et tenait compagnie à sa vieille
mère. Tristan le raillait parfois de ses goûts sédentaires, et
l'appelait monsieur l'abbé, prétendant que, sans la Révolution, il
aurait porté la tonsure, en sa qualité de cadet; mais cela ne le fâchait
pas.--Va pour le titre, répondait-il, mais donne-moi le bénéfice. La
baronne de Berville, la mère, veuve depuis longtemps, habitait le Marais
en hiver, et dans la belle saison la petite terre des Clignets. Ce
n'était pas une maison assez riche pour entretenir un grand équipage,
mais comme les jeunes gens aimaient la chasse et que la baronne adorait
ses enfants, on avait fait venir des _foxhounds_ d'Angleterre; quelques
voisins avaient suivi cet exemple; ces petites meutes réunies formaient
de quoi composer des chasses passables dans les bois qui entouraient la
forêt de Carenelle. Ainsi s'étaient établies rapidement, entre les
habitants des Clignets et ceux de deux ou trois châteaux des environs,
des relations amicales et presque intimes. Madame de Vernage, comme on
vient de le voir, était la reine du canton. Depuis le sieur de
Franconville et le magistrat de Beauvais jusqu'à l'élégant un peu
arriéré de Luzarches, tout rendait hommage à la belle marquise, voire
même le curé de Noisy. Renonval était le rendez-vous de ce qu'il y avait
de personnes notables dans l'arrondissement de Pontoise. Toutes étaient
d'accord pour vanter, comme Tristan, la grâce et la bonté de la
châtelaine. Personne ne résistait à l'empire souverain qu'elle exerçait,
comme on dit, sur les cœurs; et c'est précisément pourquoi Armand était
fâché que son frère ne revînt pas souper avec lui.
Il ne lui fut pas difficile de trouver un prétexte pour justifier cette
absence, et de dire à la baronne en rentrant que Tristan s'était arrêté
chez un fermier, avec lequel il était en marché pour un coin de terre.
Madame de Berville, qui ne dînait qu'à neuf heures quand ses enfants
allaient à la chasse, afin de prendre son repas en famille, voulut
attendre pour se mettre à table que son fils aîné fut revenu. Armand,
mourant de faim et de soif, comme tout chasseur qui a fait son métier,
parut médiocrement satisfait de ce retard qu'on lui imposait. Peut-être
craignait-il, à part lui, que la visite à Renonval ne se prolongeât plus
longtemps qu'il n'avait été dit. Quoi qu'il en fût, il prit d'abord,
pour se donner un peu de patience, un à-compte sur le dîner, puis il
alla visiter ses chiens et jeter à l'écurie le coup d'œil du maître, et
revint s'étendre sur un canapé, déjà à moitié endormi par la fatigue de
la journée.
La nuit était venue, et le temps s'était mis à l'orage. Madame de
Berville, assise, comme de coutume, devant son métier à tapisserie,
regardait la pendule, puis la fenêtre, où ruisselait la pluie. Une
demi-heure s'écoula lentement, et bientôt vint l'inquiétude.
--Que fait donc ton frère? disait la baronne; il est impossible qu'à
cette heure et par un temps semblable il s'arrête si longtemps en route;
quelque accident lui sera arrivé: je vais envoyer à sa rencontre.
--C'est inutile, répondait Armand; je vous jure qu'il se porte aussi
bien que nous, et peut-être mieux; car, voyant cette pluie, il se sera
sans doute fait donner à souper dans quelque cabaret de Noisy, pendant
que nous sommes à l'attendre.
L'orage redoublait, le temps se passait; de guerre lasse, on servit le
dîner; mais il fut triste et silencieux. Armand se reprochait de laisser
ainsi sa mère dans une incertitude cruelle, et qui lui semblait inutile;
mais il avait donné sa parole. De son côté, madame de Berville voyait
aisément, sur le visage de son fils, l'inquiétude qui l'agitait; elle
n'en pénétrait pas la cause, mais l'effet ne lui échappait pas. Habituée
à toute la tendresse et aux confidences même d'Armand, elle sentait que,
s'il gardait le silence, c'est qu'il y était obligé. Par quelle raison?
elle l'ignorait, mais elle respectait cette réserve, tout en ne pouvant
s'empêcher d'en souffrir. Elle levait les yeux vers lui d'un air
craintif et presque suppliant, puis elle écoutait gronder la foudre, et
haussait les épaules en soupirant. Ses mains tremblaient, malgré elle,
de l'effort qu'elle faisait pour paraître tranquille. À mesure que
l'heure avançait, Armand se sentait de moins en moins le courage de
tenir sa promesse. Le dîner terminé, il n'osait se lever; la mère et le
fils restèrent longtemps seuls, appuyés sur la table desservie, et se
comprenant sans ouvrir les lèvres.
Vers onze heures, la femme de chambre de la baronne étant venue apporter
les bougeoirs, madame de Berville souhaita le bonsoir à son fils, et se
retira dans son appartement pour dire ses prières accoutumées.
--Que fait-il, en effet, cet étourdi garçon? se disait Armand, tout en
se débarrassant, pour se mettre au lit, de son attirail de chasseur.
Rien de bien inquiétant, cela est probable. Il fait les yeux doux à
madame de Vernage, et subit le silence imposant de la Bretonnière.
Est-ce bien sûr? Il me semble qu'à cette heure-ci la Bretonnière doit
être dans son coche, en route pour aller se coucher. Il est vrai que
Tristan est peut-être en route aussi; j'en doute, pourtant; le chemin
n'est pas bon, il pleut bien fort pour monter à cheval. D'une autre
part, il y a d'excellents lits à Renonval, et une marquise si polie peut
certainement offrir un asile à un capitaine surpris par l'orage. Il est
probable, tout bien considéré, que Tristan ne reviendra que demain. Cela
est fâcheux, pour deux raisons: d'abord cela inquiète notre mère, et
puis, c'est toujours une chose dangereuse que ces abris trouvés chez une
voisine; il n'y a rien qui porte moins conseil qu'une nuit passée sous
le toit d'une jolie femme, et on ne dort jamais bien chez les gens dont
on rêve. Quelquefois même, on ne dort pas du tout. Que va-t-il advenir
de Tristan s'il se prend tout de bon pour cette coquette? Il a du cœur
pour deux, mais tant pis. Elle trouvera aisé de le jouer, trop aisé,
peut-être, c'est là mon espoir. Elle dédaignera d'en agir faussement
envers un si loyal caractère. Mais, après tout, se disait encore Armand,
en soufflant sur sa bougie, qu'il revienne quand il voudra, il est beau
et brave. Il s'est tiré d'affaire à Constantine, il s'en tirera à
Renonval.
Il y avait longtemps que toute la maison reposait et que le silence
régnait dans la campagne lorsque le bruit des pas d'un cheval se fit
entendre sur la route. Il était deux heures du matin; une voix
impérieuse cria qu'on ouvrît, et tandis que le garçon d'écurie levait
lourdement, l'une après l'autre, les barres de fer qui retenaient la
grande porte, les chiens se mirent, selon leur coutume, à pousser de
longs gémissements. Armand, qui dormait de tout son cœur, réveillé en
sursaut, vit tout à coup devant lui son frère tenant un flambeau et
enveloppé d'un manteau dégouttant de pluie.
--Tu rentres à cette heure-ci? lui dit-il; il est bien tard ou bien
matin.
Tristan s'approcha de lui, lui serra la main, et lui dit avec l'accent
d'une colère presque furieuse:
--Tu avais raison, c'est la dernière des femmes, et je ne la reverrai de
ma vie.
Après quoi il sortit brusquement.