Je vis que ces personnes avaient une manière de se communiquer leurs
idées et leurs sentiments par des sons articulés. Je m'aperçus que
leurs paroles étaient suivies du plaisir ou de la peine, du sourire ou
de la tristesse, tantôt dans l'esprit, tantôt sur la physionomie de
ceux qui les entendaient. Je les croyais doués d'une science divine, je
désirais ardemment l'apprendre; mais j'étais déconcerté à chaque
essai que je tentai. Leur prononciation était vive, et les mots dont
ils se servaient, n'ayant aucune concordance apparente avec les objets
visibles, je ne pouvais trouver aucun moyen d'éclaircir le mystère de
leur rapport. Cependant, à force de persévérance, et après avoir vu
dans ma cabane plusieurs phases de la lune, je découvris les noms qui
convenaient à quelques-uns des objets les plus familiers du discours:
j'appris et appliquai les mots _feu, lait y pain_ et _bois._ J'appris
aussi les noms des habitants de la cabane eux-mêmes. Le jeune homme et
sa compagne avaient chacun plusieurs noms; mais le vieillard n'avait que
celui de _père._ La jeune fille s'appelait _sœur_ ou _Agathe_, et le
jeune homme _Félix, frère_ ou _fils._ Je ne saurais décrire le
plaisir que j'éprouvai en connaissant les idées appropriées à chacun
de ces sons, et en parvenant à les prononcer. Je distinguai plusieurs
autres mots, sans pouvoir les comprendre ou les appliquer, tels que
_bon, très-cher, malheureux._
»Je passai l'hiver ainsi. Les habitudes douces et la beauté des
habitants de la chaumière me les rendaient chers. Étaient-ils dans
l'affliction, je me sentais affligé. Étaient-ils contents, je
sympathisais avec eux. Je vis peu d'autres personnes que celles dont je
vous parle; et, si des étrangers entraient dans la cabane, leurs
manières dures et leur air grossier ne servaient qu'à relever à mes
yeux la supériorité de mes amis. Le vieillard, je pus le voir,
essayait souvent d'encourager ses enfants; et quelquefois il les
appelait pour bannir leur tristesse. Il leur parlait avec un air de
gaîté, une expression de bonté qui me faisait plaisir à moi-même.
Agathe écoutait avec respect, ses yeux se remplissaient quelquefois de
pleurs qu'elle cherchait à cacher; mais en général sa figure et son
ton étaient plus gais après les exhortations paternelles. Il n'en
était pas de même de Félix. Il était toujours le plus triste du
groupe; et il me parut, même malgré l'inexpérience de mes sens, avoir
plus souffert que ses amis. Mais si son air était plus chagrin, sa voix
était plus joyeuse que celle de sa sœur, surtout quand il s'adressait
au vieillard.
»Je pourrais rapporter des exemples sans nombre, qui ne sont pas
importants, mais qui peignent le caractère de ces aimables habitants.
Au milieu de la pauvreté et du besoin, Félix aimait à porter à sa
sœur la première petite fleur blanche qui perçait la neige. Le matin
de bonne heure, avant le lever d'Agathe, il balayait la neige qui
obstruait le chemin de la laiterie, tirait de l'eau du puits, et portait
le bois qui était au dehors de la maison, où, à son étonnement
continuel, il trouvait une provision toujours faite par une main
invisible. Pendant le jour, il travaillait quelquefois pour un fermier
voisin; du moins je l'ai pensé, en le voyant sortir souvent, et ne
revenir que pour dîner, et sans porter de bois avec lui. Quelquefois il
travaillait dans le jardin; mais il y avait peu à faire dans la saison
de la gelée; alors il lisait pour le vieillard et Agathe.
»Cette lecture m'avait d'abord extrêmement embarrassé; mais, par
degrés, je reconnus qu'il prononçait en lisant les mêmes sons que
ceux dont il faisait usage en parlant. J'en tirai la conséquence qu'il
trouvait sur le papier des signes pour des paroles, dont il avait le
sens. Je désirais vivement les connaître; mais comment le pouvais-je,
moi qui ne comprenais même pas les sons que marquaient les signes?
Cependant, je fis des progrès sensibles dans cette science, mais je
n'en fis pas assez pour suivre aucune sorte de conversation, malgré mon
application et mes efforts. J'étais porté à ce travail par le désir
de me découvrir aux habitants de la chaumière, et par la nécessité
de n'en faire l'essai qu'après avoir appris leur langage; certain que,
si je parlais comme eux, je les effrayerais moins de la difformité de
ma figure, dont j'avais eu connaissance par le contraste que j'avais
continuellement sous les yeux.
»J'avais admiré les formes accomplies de mes voisins, leur grâce,
leur beauté, et leur teint délicat; mais combien je fus effrayé quand
je me vis dans une eau transparente! Je reculai d'abord, me refusant à
croire que je me fusse réfléchi dans ce miroir; convaincu enfin que
j'étais en réalité le monstre qui est devant vous, je fus pénétré
du plus profond désespoir et de la mortification la plus cruelle.
Hélas! je ne connaissais pas encore les funestes effets de cette
difformité!
»Le soleil devint plus chaud, et la lumière du jour plus longue. La
neige disparut, les arbres cessèrent d'en être couverts, et la terre
reprit une couleur noire. Dès-lors Félix eut beaucoup d'occupations,
et ces braves gens ne furent plus exposés à l'horrible famine dont ils
étaient menacés. Leur nourriture, comme je le remarquai depuis, était
grossière, mais abondante; ils mangeaient suivant leurs besoins.
Plusieurs nouvelles espèces de plantes vinrent dans le jardin qu'ils
cultivaient; et ces gages de consolation se multipliaient chaque jour à
mesure que la saison avançait.
»Le vieillard, appuyé sur son fils, se promenait tous les jours à
midi, lorsqu'il ne pleuvait pas; car j'entendais dire qu'il pleuvait,
quand le ciel versait ses eaux. La pluie tombait souvent; mais un vent,
qui s'élevait, séchait promptement la terre; et la saison devint enfin
bien plus agréable qu'elle n'avait été.
»Mon genre de vie dans la cabane était uniforme. Le matin, je suivais
les mouvements de mes voisins; et dès qu'ils se dispersaient pour leurs
diverses occupations, je dormais: je passais le reste du jour à
observer mes amis. Lorsqu'ils s'étaient retirés pour se livrer au
repos, j'allais dans la forêt, s'il y avait clair de lune, ou si la
nuit était étoilée, chercher ma nourriture et du bois pour la
chaumière. À mon retour, il était souvent nécessaire que je
balayasse la neige qui était sur leur chemin; je faisais aussi tous les
autres travaux auxquels j'avais vu Félix se livrer. Je remarquais
ensuite leur étonnement sur ces travaux exécutés par une main
invisible; et une ou deux fois, je les entendis dans cette occasion,
prononcer les mots _bon génie, miracle_; mais je ne comprenais pas
alors la signification de ces termes.
»Mes pensées devinrent plus actives; j'étais impatient de découvrir
les motifs et les sentiments de ces aimables créatures; je cherchais à
savoir pourquoi Félix paraissait si malheureux et Agathe si triste. Je
croyais, insensé que j'étais! que je pourrais rendre le bonheur à ces
êtres qui le méritaient si bien. Pendant mon sommeil ou loin d'eux,
les formes du vénérable aveugle, de la douce Agathe et du bon Félix,
se présentaient à mon esprit. Je les regardais comme des êtres
supérieurs, qui devaient être les arbitres de ma destinée future. Mon
imagination se figurait le moment où je me présenterais devant eux, et
la réception qu'ils me feraient. Je pensais qu'ils supporteraient
difficilement le premier abord, mais que, par une conduite douce et des
paroles conciliantes, je pourrais gagner leur faveur, et ensuite leur
amour.
»Ces pensées me réjouirent et m'animèrent d'une nouvelle ardeur. Je
m'appliquai à apprendre à parler. Mes organes étaient rudes, il est
vrai, mais souples; ma voix ressemblait fort peu à la douce musique de
leurs intonations, mais elle prononçait avec assez de facilité les
mots que je comprenais.
»Les ondées favorables et la chaleur vivifiante du printemps,
changèrent beaucoup l'aspect de la terre. Les hommes, qui, avant cette
métamorphose, avaient paru cachés dans des souterrains, se
dispersèrent pour s'adonner à différents genres de culture. Les
chants des oiseaux furent plus gais, et les feuilles commencèrent à
garnir les arbres. Heureuse, heureuse terre, digne d'être habitée par
des dieux, qui, un moment auparavant, était froide, humide, et
malsaine! Mes esprits étaient transportés par cet aspect enchanteur de
la nature; le passé fut effacé de ma mémoire, le présent était
tranquille, et l'avenir s'embellissait des rayons brillants de
l'espérance, et de mille joies anticipées.
CHAPITRE XII
»J'arrive maintenant à la partie la plus intéressante de mon
histoire. Je rapporterai les évènements qui ont bouleversé tous mes
sentiments, et m'ont fait tel que je suis aujourd'hui.
»Le printemps s'avançait rapidement; le temps devint beau, et le ciel
sans nuages. J'étais surpris que la terre, auparavant déserte et
triste, fût alors brillante de verdure et des fleurs les plus belles.
Mes sens étaient charmés et rafraîchis par une infinité d'odeurs
délicieuses et de vues magnifiques.
»Un jour, c'était celui consacré périodiquement au repos par mes
voisins, le vieillard jouait de la guitare, et ses enfants
l'écoutaient. Je remarquai sur la figure de Félix une expression de
mélancolie inconcevable; il soupirait fréquemment. Le père suspendit
sa musique, et, à son air, je jugeai qu'il demandait à son fils la
cause de son chagrin: Félix répondit gaîment au vieillard, qui allait
reprendre son instrument, lorsqu'on entendit frapper à la porte.
»C'était une dame à cheval, suivie d'un paysan pour guide. Elle
était vêtue de noir, et couverte d'un voile épais de la même
couleur. Agathe fit une question, à laquelle l'étrangère ne
répondit, qu'en prononçant d'une voix douce le nom de Félix. Sa voix
était harmonieuse, mais différente de celle de mes amis. À son nom,
Félix accourut promptement vers la dame, qui, en le voyant, releva son
voile, et me laissa voir une figure d'une beauté et d'une expression
angéliques. Ses cheveux étaient d'un noir brillant, et tressés avec
soin; ses yeux noirs, mais pleins de douceur et de feu; ses traits d'une
proportion régulière; son teint admirable, et ses joues embellies par
les grâces.
»Félix parut transporté de plaisir en la voyant; son visage, d'où le
chagrin fut banni, exprima sur-le-champ une joie vive, et dont je
l'aurais à peine cru capable; ses yeux étincelaient; ses joues
étaient animées par le plaisir; et, dans ce moment, il me parut aussi
beau que l'étrangère. Elle semblait livrée à divers sentiments: elle
versait des larmes, et en même temps elle tendait la main à Félix,
qui la baisait avec ravissement, et l'appelait, autant que je pus le
distinguer, sa chère Arabe. Elle ne paraissait pas le comprendre, mais
elle souriait. Il l'aida à descendre de cheval, renvoya son guide, et
la conduisit dans la chaumière. Une conversation eut lieu entre lui et
son père. La jeune étrangère se jeta aux pieds du vieillard, et
voulut baiser sa main; mais il la releva et l'embrassa avec affection.
»Je vis bientôt, que l'étrangère prononçait des sons articulés, et
faisait usage d'un langage particulier; mais qu'elle n'était pas plus
comprise par les habitants de la chaumière, qu'elle ne les comprenait
elle-même. Ils faisaient beaucoup de signes, que je ne savais pas
interpréter; mais je m'aperçus que sa présence répandait la gaîté
dans la chaumière, et dissipait leur chagrin comme le soleil dissipe le
brouillard du matin. Félix paraissait surtout heureux, et accueillait
son Arabe avec le sourire du bonheur. Agathe, la sensible Agathe,
baisait les mains de l'aimable étrangère; lui montrait son frère, et
semblait lui expliquer, par des signes, qu'il avait été triste
jusqu'au moment de son arrivée. Quelques heures se passèrent ainsi à
des démonstrations de joie dont je ne comprenais pas la cause. Je ne
tardai pas à voir, au retour fréquent d'un son que l'étrangère
répétait après eux, qu'elle cherchait à apprendre leur langue, et je
pensai aussitôt à profiter des mêmes instructions pour le même but.
L'étrangère apprit dans la première leçon à-peu-près vingt mots
dont je connaissais déjà la plupart; mais je retins les autres.
»À la nuit, Agathe et l'Arabe se retirèrent de bonne heure. En se
séparant de l'étrangère, Félix lui baisa la main, et lui dit: «Bon
soir, chère Safie». Il resta beaucoup plus long-temps que de coutume,
à s'entretenir avec son père. Je jugeai que leur aimable hôte, dont
le nom était sans cesse prononcé, était le sujet de leur
conversation. Je désirais ardemment les comprendre, j'y employais
toutes mes facultés; mais je me consumai en vains efforts.
»Le lendemain matin, Félix alla à son ouvrage; de son côté, Agathe
ne négligea aucune de ses occupations ordinaires. Quand elle eut tout
terminé, l'Arabe s'assit aux pieds du vieillard, prit sa guitare et
joua quelques airs si beaux et si touchons, qu'ils m'arrachèrent des
larmes de chagrin et de plaisir à la fois. Elle chantait en modulant sa
voix en riche cadence, et en l'élevant ou la baissant tour à tour
comme le rossignol des bois.
»Elle cessa de chanter, et présenta la guitare à Agathe, qui la
refusa d'abord, mais qui finit par jouer un air simple, en
l'accompagnant des accents de sa voix, aussi doux, mais moins beaux que
les accords admirables de l'étrangère. Le vieillard paraissait ravi,
et dit quelques mots qu'Agathe tâcha d'expliquer à Safie, et par
lesquels il voulait témoigner tout le plaisir qu'il ressentait de sa
musique.
»Les jours se passèrent ensuite aussi tranquillement qu'avant
l'arrivée de l'étrangère; seulement depuis ce moment, la joie avait
remplacé la tristesse sur le visage de mes amis. Safie était toujours
gaie et heureuse; elle et moi nous fîmes de rapides progrès dans la
connaissance de la langue, de sorte qu'en deux mois je commençais à
comprendre la plupart des mots prononcés par mes protecteurs.
»Pendant ce temps, la terre s'était couverte d'herbage, et les
collines verdoyantes étaient parsemées de fleurs innombrables, d'une
odeur et d'une vue agréables; les étoiles pâlissaient au milieu des
bois devant la clarté de la lune; le soleil devint plus chaud, les
nuits claires et embaumées. Mes sorties nocturnes étaient pour moi
délicieuses, mais elles étaient devenues beaucoup plus courtes, depuis
qu'il n'y avait plus qu'un faible intervalle entre le coucher et le
lever du soleil; car je ne sortais jamais pendant le jour, dans la
crainte d'éprouver le traitement dont j'avais souffert précédemment,
dans le premier village où j'étais entré.
»Mes journées se passaient dans une attention continuelle, afin de
savoir plus promptement parler: je puis aussi dire avec quelqu'orgueil,
que mes progrès furent plus rapides que ceux de l'Arabe, qui comprenait
fort peu et parlait difficilement, tandis que je comprenais et pouvais
répéter presque tous les mots que j'entendais.
»En apprenant à parler, j'appris aussi la science des lettres, qu'on
enseignait à l'étrangère. C'était pour moi un grand sujet
d'étonnement et de plaisir.
»Le livre dont Félix se servait pour instruire Safie, était les
_Ruines_, ou _Méditations sur les Révolutions des Empires_, par
Volney. Je n'aurais pas compris le sens de ce livre, si Félix, en le
lisant, n'eût donné des explications très-détaillées. Il avait,
disait-il, fait choix de cet ouvrage, parce que le style déclamatoire
imitait le genre des auteurs Orientaux. Avec cet ouvrage, je parvins à
connaître un peu l'histoire, et à me représenter les différents
empires qui existent actuellement dans le monde; j'eus aussi
quelqu'idée des usages, des gouvernements, et des religions des
différentes nations de la terre. Je connus la paresse des Asiatiques,
le génie prodigieux et l'activité d'esprit des Grecs, les guerres et
les vertus admirables des anciens Romains, leur décadence, la chute de
ce puissant empire, la chevalerie, la chrétienté et les rois. Je
connus la découverte de l'hémisphère Américain, et je pleurai avec
Safie sur le malheureux sort de ses premiers habitants.
»Ces récits merveilleux m'inspiraient d'étranges sentiments. Comment
l'homme était-il si puissant, si vertueux, si grand, et en même temps
si méchant et si bas? Tantôt il paraissait une véritable émanation
du mauvais principe; tantôt une conception noble et divine. La grandeur
d'âme et la vertu me parurent le plus bel ornement d'un être sensible;
la bassesse et la méchanceté, qui étaient le partage de tant de
monde, me parurent la plus triste dégradation, une condition plus
abjecte que celle de la taupe ou du vermisseau. Je fus long-temps avant
de concevoir comment un homme pouvait se porter à assassiner son
semblable, ou même pourquoi il y avait des lois et des gouvernements;
mais, en apprenant les détails des vices et des meurtres, je cessai
d'être surpris, et je reculai de dégoût et d'horreur.
»Chaque conversation des habitants de la chaumière me présentait
alors de nouveaux prodiges. Les leçons que Félix donnait à l'Arabe,
et auxquelles je prêtais toute mon attention, m'expliquèrent
l'étrange système de la société humaine. J'entendais parler de la
division des propriétés, de richesses immenses et de pauvreté
excessive, de rang, de naissance et de noblesse.
»Les mots donnaient lieu aux réflexions. J'appris que les biens les
plus estimés par vos semblables, étaient une naissance illustre et
pure avec la richesse. Un seul de ces biens suffisait pour qu'un homme
fût respecté; mais sans l'un ni l'autre, il était regardé, sauf un
petit nombre d'exceptions, comme un vagabond et un esclave, fait pour
consumer ses forces au profit d'un petit nombre d'élus. Et
qu'étais-je, moi? Je ne connaissais nullement mon origine, ni mon
créateur; mais je savais que je n'avais ni argent, ni amis, ni aucune
propriété. J'avais d'ailleurs une figure d'une difformité hideuse et
repoussante; je n'étais même pas de la même nature que l'homme.
J'étais plus agile que lui, et je pouvais subsister d'une nourriture
plus grossière; je supportais l'excès de la chaleur et du froid, sans
ressentir aucun mal; j'étais enfin d'une taille beaucoup plus élevée
que celle des hommes. En regardant autour de moi, je ne voyais et
n'entendais personne qui me ressemblât. En ces moments, je me demandais
si j'étais un monstre, une difformité que tout le monde fuyait et
désavouait.
»Je ne saurais décrire la douleur dans laquelle ces réflexions me
jetèrent: j'essayais de les éloigner, mais le chagrin s'augmentait
sans cesse avec l'instruction. Ah! que n'étais-je toujours resté dans
le bois où j'avais pris naissance, sans connaître ni éprouver
d'autres sensations que celles de la faim, de la soif et de la chaleur!
»De quelle étrange nature est l'instruction! Elle s'attache à
l'esprit, lorsqu'elle lui a été une fois inculquée, comme le lichen
au rocher. Je désirais quelquefois bannir toute pensée et tout
sentiment; mais j'appris qu'il n'y avait qu'un moyen d'étouffer toute
peine, la mort.... la mort que je craignais, sans pouvoir la comprendre.
J'admirais la vertu et les bons sentiments, j'aimais les manières
douces et les aimables qualités de mes voisins; mais j'étais privé de
communication avec eux, si ce n'est celle que j'obtenais furtivement,
sans être vu, ni connu, et qui augmentait le désir que j'avais de
compter parmi mes semblables, sans me satisfaire. Les paroles
bienveillantes d'Agathe, et le sourire animé de la charmante Arabe,
n'étaient pas pour moi. Les douces exhortations du vieillard, et la
conversation vive du bien-aimé Félix, ne s'adressaient pas à moi.
Malheureux, malheureux que j'étais!
»Je reçus de nouvelles et plus profondes leçons. J'entendis parler de
la différence des sexes, de la naissance et de la croissance des
enfants; combien le père aimait le sourire de l'enfant au berceau, et
les vives saillies d'un fils plus grand; comment la vie de la mère se
passait dans les soins précieux de leur éducation; comment l'esprit de
la jeunesse s'étendait et s'instruisait; je sus ce qu'étaient un
frère, une sœur; et je connus toutes les différentes parentés qui
lient mutuellement un être à un autre.
»Mais où étaient mes amis et mes parents? Un père n'avait pas eu
soin des jours de mon enfance, une mère ne m'avait pas béni par son
doux sourire et ses caresses; ou bien, s'il en avait été ainsi, toute
ma vie passée n'était qu'un point, un vide dans lequel je ne
distinguais rien. Ma mémoire avait beau remonter dans le passé, il me
semblait que j'avais toujours été de la même taille et des mêmes
proportions. Je n'avais pas encore vu un être qui me ressemblât, ou
qui recherchât quelque commerce avec moi. Qu'étais-je? Cette question
revint encore; et je n'y répondis que par des gémissements.
»J'expliquerai bientôt la tendance de ces sentiments. Revenons
maintenant aux habitants de la chaumière, dont l'histoire excitait en
moi tour-à-tour des sentiments d'indignation, de plaisir et
d'étonnement, mais qui ne faisaient qu'ajouter à l'amour et au respect
que j'avais pour mes protecteurs; car j'aimais à les appeler ainsi par
une illusion innocente et presque pénible.
CHAPITRE XIII
»J'appris par la suite l'histoire de mes amis. Elle se grava
profondément dans mon esprit; car elle se composait d'une foule de
circonstances fort intéressantes et merveilleuses pour un être aussi
inexpérimenté que moi.
»Le vieillard se nommait de Lacey. Il était descendu d'une bonne
famille de France, où il avait long-temps vécu dans l'abondance,
respecté de ses supérieurs et chéri de ses égaux. Son fils avait
été au service de son pays, et Agathe avait eu rang parmi les dames de
la plus grande distinction. Peu de mois avant mon arrivée, ils avaient
vécu dans une grande et riche cité, dont le nom est Paris, entourés
d'amis, et jouissant de tous les agréments que procurent la vertu, le
bon goût, ou un esprit cultivé.
»Le père de Safie avait été la cause de leur ruine. C'était un
marchand Turc, qui avait habité Paris pendant plusieurs années; mais
qui, pour des raisons que je ne pus apprendre, devint suspect au
gouvernement. Saisi et jeté en prison le jour même où Safie arriva de
Constantinople pour le rejoindre, il fut jugé et condamné à mort.
L'injustice de cette sentence était criante; elle indigna tout Paris,
dont l'opinion générale fut que la condamnation avait pour motif,
moins le crime imputé au Turc, que sa religion et ses richesses.
»Félix avait assisté au jugement; en entendant la décision de la
cour, il ne mit aucune borne à son horreur et à son indignation. Il
fit, dès ce moment, le vœu solennel de le sauver, et il chercha alors
les moyens de réussir dans cette entreprise. Après beaucoup d'efforts
infructueux pour pénétrer dans la prison, il découvrit, dans une
partie du bâtiment, une fenêtre fortement grillée, qui n'était pas
gardée, et qui éclairait le donjon où l'infortuné Mahométan,
chargé de chaînes, attendait, dans le désespoir, l'exécution de
l'affreuse sentence. Félix visita la grille pendant la nuit, et fit
connaître au prisonnier les intentions dont il était animé.
»Le Turc, étonné et ravi, tâcha d'exciter le zèle de son
libérateur, en lui promettant des récompenses et des richesses. Félix
rejeta ses offres avec mépris; cependant, en voyant l'aimable Safie,
qui avait la permission de visiter son père, et qui, par ses gestes,
exprimait sa vive reconnaissance, le jeune homme s'avoua, que le captif
possédait un trésor qui serait le prix le plus beau de ses peines et
de ses dangers.
»Le Turc s'aperçut promptement de l'impression que sa fille avait
faite sur le cœur de Félix, et tâcha de le mettre encore plus dans
ses intérêts, en promettait de la lui donner en mariage, dès qu'il
serait parvenu en lieu de sûreté. Félix était trop délicat pour
accepter cette offre; cependant il regarda la chance de cet événement,
comme l'accomplissement de son bonheur.
»Les jours suivants, tandis que tout se préparait pour l'évasion du
marchand, le zèle de Félix fut excité par plusieurs lettres de
l'aimable Safie, qui parvint à exprimer ses idées dans le langage de
son amant, par le secours d'un vieux domestique de son père, qui
comprenait le Français. Elle le remerciait, dans les termes les plus
ardents, des services qu'il voulait rendre à son père; et en même
temps elle déplorait avec douceur son propre sort.