»Peu à peu, je fis une découverte d'un intérêt encore plus grand.

Je vis que ces personnes avaient une manière de se communiquer leurs

idées et leurs sentiments par des sons articulés. Je m'aperçus que

leurs paroles étaient suivies du plaisir ou de la peine, du sourire ou

de la tristesse, tantôt dans l'esprit, tantôt sur la physionomie de

ceux qui les entendaient. Je les croyais doués d'une science divine, je

désirais ardemment l'apprendre; mais j'étais déconcerté à chaque

essai que je tentai. Leur prononciation était vive, et les mots dont

ils se servaient, n'ayant aucune concordance apparente avec les objets

visibles, je ne pouvais trouver aucun moyen d'éclaircir le mystère de

leur rapport. Cependant, à force de persévérance, et après avoir vu

dans ma cabane plusieurs phases de la lune, je découvris les noms qui

convenaient à quelques-uns des objets les plus familiers du discours:

j'appris et appliquai les mots _feu, lait y pain_ et _bois._ J'appris

aussi les noms des habitants de la cabane eux-mêmes. Le jeune homme et

sa compagne avaient chacun plusieurs noms; mais le vieillard n'avait que

celui de _père._ La jeune fille s'appelait _sœur_ ou _Agathe_, et le

jeune homme _Félix, frère_ ou _fils._ Je ne saurais décrire le

plaisir que j'éprouvai en connaissant les idées appropriées à chacun

de ces sons, et en parvenant à les prononcer. Je distinguai plusieurs

autres mots, sans pouvoir les comprendre ou les appliquer, tels que

_bon, très-cher, malheureux._

»Je passai l'hiver ainsi. Les habitudes douces et la beauté des

habitants de la chaumière me les rendaient chers. Étaient-ils dans

l'affliction, je me sentais affligé. Étaient-ils contents, je

sympathisais avec eux. Je vis peu d'autres personnes que celles dont je

vous parle; et, si des étrangers entraient dans la cabane, leurs

manières dures et leur air grossier ne servaient qu'à relever à mes

yeux la supériorité de mes amis. Le vieillard, je pus le voir,

essayait souvent d'encourager ses enfants; et quelquefois il les

appelait pour bannir leur tristesse. Il leur parlait avec un air de

gaîté, une expression de bonté qui me faisait plaisir à moi-même.

Agathe écoutait avec respect, ses yeux se remplissaient quelquefois de

pleurs qu'elle cherchait à cacher; mais en général sa figure et son

ton étaient plus gais après les exhortations paternelles. Il n'en

était pas de même de Félix. Il était toujours le plus triste du

groupe; et il me parut, même malgré l'inexpérience de mes sens, avoir

plus souffert que ses amis. Mais si son air était plus chagrin, sa voix

était plus joyeuse que celle de sa sœur, surtout quand il s'adressait

au vieillard.

»Je pourrais rapporter des exemples sans nombre, qui ne sont pas

importants, mais qui peignent le caractère de ces aimables habitants.

Au milieu de la pauvreté et du besoin, Félix aimait à porter à sa

sœur la première petite fleur blanche qui perçait la neige. Le matin

de bonne heure, avant le lever d'Agathe, il balayait la neige qui

obstruait le chemin de la laiterie, tirait de l'eau du puits, et portait

le bois qui était au dehors de la maison, où, à son étonnement

continuel, il trouvait une provision toujours faite par une main

invisible. Pendant le jour, il travaillait quelquefois pour un fermier

voisin; du moins je l'ai pensé, en le voyant sortir souvent, et ne

revenir que pour dîner, et sans porter de bois avec lui. Quelquefois il

travaillait dans le jardin; mais il y avait peu à faire dans la saison

de la gelée; alors il lisait pour le vieillard et Agathe.

»Cette lecture m'avait d'abord extrêmement embarrassé; mais, par

degrés, je reconnus qu'il prononçait en lisant les mêmes sons que

ceux dont il faisait usage en parlant. J'en tirai la conséquence qu'il

trouvait sur le papier des signes pour des paroles, dont il avait le

sens. Je désirais vivement les connaître; mais comment le pouvais-je,

moi qui ne comprenais même pas les sons que marquaient les signes?

Cependant, je fis des progrès sensibles dans cette science, mais je

n'en fis pas assez pour suivre aucune sorte de conversation, malgré mon

application et mes efforts. J'étais porté à ce travail par le désir

de me découvrir aux habitants de la chaumière, et par la nécessité

de n'en faire l'essai qu'après avoir appris leur langage; certain que,

si je parlais comme eux, je les effrayerais moins de la difformité de

ma figure, dont j'avais eu connaissance par le contraste que j'avais

continuellement sous les yeux.

»J'avais admiré les formes accomplies de mes voisins, leur grâce,

leur beauté, et leur teint délicat; mais combien je fus effrayé quand

je me vis dans une eau transparente! Je reculai d'abord, me refusant à

croire que je me fusse réfléchi dans ce miroir; convaincu enfin que

j'étais en réalité le monstre qui est devant vous, je fus pénétré

du plus profond désespoir et de la mortification la plus cruelle.

Hélas! je ne connaissais pas encore les funestes effets de cette

difformité!

»Le soleil devint plus chaud, et la lumière du jour plus longue. La

neige disparut, les arbres cessèrent d'en être couverts, et la terre

reprit une couleur noire. Dès-lors Félix eut beaucoup d'occupations,

et ces braves gens ne furent plus exposés à l'horrible famine dont ils

étaient menacés. Leur nourriture, comme je le remarquai depuis, était

grossière, mais abondante; ils mangeaient suivant leurs besoins.

Plusieurs nouvelles espèces de plantes vinrent dans le jardin qu'ils

cultivaient; et ces gages de consolation se multipliaient chaque jour à

mesure que la saison avançait.

»Le vieillard, appuyé sur son fils, se promenait tous les jours à

midi, lorsqu'il ne pleuvait pas; car j'entendais dire qu'il pleuvait,

quand le ciel versait ses eaux. La pluie tombait souvent; mais un vent,

qui s'élevait, séchait promptement la terre; et la saison devint enfin

bien plus agréable qu'elle n'avait été.

»Mon genre de vie dans la cabane était uniforme. Le matin, je suivais

les mouvements de mes voisins; et dès qu'ils se dispersaient pour leurs

diverses occupations, je dormais: je passais le reste du jour à

observer mes amis. Lorsqu'ils s'étaient retirés pour se livrer au

repos, j'allais dans la forêt, s'il y avait clair de lune, ou si la

nuit était étoilée, chercher ma nourriture et du bois pour la

chaumière. À mon retour, il était souvent nécessaire que je

balayasse la neige qui était sur leur chemin; je faisais aussi tous les

autres travaux auxquels j'avais vu Félix se livrer. Je remarquais

ensuite leur étonnement sur ces travaux exécutés par une main

invisible; et une ou deux fois, je les entendis dans cette occasion,

prononcer les mots _bon génie, miracle_; mais je ne comprenais pas

alors la signification de ces termes.

»Mes pensées devinrent plus actives; j'étais impatient de découvrir

les motifs et les sentiments de ces aimables créatures; je cherchais à

savoir pourquoi Félix paraissait si malheureux et Agathe si triste. Je

croyais, insensé que j'étais! que je pourrais rendre le bonheur à ces

êtres qui le méritaient si bien. Pendant mon sommeil ou loin d'eux,

les formes du vénérable aveugle, de la douce Agathe et du bon Félix,

se présentaient à mon esprit. Je les regardais comme des êtres

supérieurs, qui devaient être les arbitres de ma destinée future. Mon

imagination se figurait le moment où je me présenterais devant eux, et

la réception qu'ils me feraient. Je pensais qu'ils supporteraient

difficilement le premier abord, mais que, par une conduite douce et des

paroles conciliantes, je pourrais gagner leur faveur, et ensuite leur

amour.

»Ces pensées me réjouirent et m'animèrent d'une nouvelle ardeur. Je

m'appliquai à apprendre à parler. Mes organes étaient rudes, il est

vrai, mais souples; ma voix ressemblait fort peu à la douce musique de

leurs intonations, mais elle prononçait avec assez de facilité les

mots que je comprenais.

»Les ondées favorables et la chaleur vivifiante du printemps,

changèrent beaucoup l'aspect de la terre. Les hommes, qui, avant cette

métamorphose, avaient paru cachés dans des souterrains, se

dispersèrent pour s'adonner à différents genres de culture. Les

chants des oiseaux furent plus gais, et les feuilles commencèrent à

garnir les arbres. Heureuse, heureuse terre, digne d'être habitée par

des dieux, qui, un moment auparavant, était froide, humide, et

malsaine! Mes esprits étaient transportés par cet aspect enchanteur de

la nature; le passé fut effacé de ma mémoire, le présent était

tranquille, et l'avenir s'embellissait des rayons brillants de

l'espérance, et de mille joies anticipées.

CHAPITRE XII

»J'arrive maintenant à la partie la plus intéressante de mon

histoire. Je rapporterai les évènements qui ont bouleversé tous mes

sentiments, et m'ont fait tel que je suis aujourd'hui.

»Le printemps s'avançait rapidement; le temps devint beau, et le ciel

sans nuages. J'étais surpris que la terre, auparavant déserte et

triste, fût alors brillante de verdure et des fleurs les plus belles.

Mes sens étaient charmés et rafraîchis par une infinité d'odeurs

délicieuses et de vues magnifiques.

»Un jour, c'était celui consacré périodiquement au repos par mes

voisins, le vieillard jouait de la guitare, et ses enfants

l'écoutaient. Je remarquai sur la figure de Félix une expression de

mélancolie inconcevable; il soupirait fréquemment. Le père suspendit

sa musique, et, à son air, je jugeai qu'il demandait à son fils la

cause de son chagrin: Félix répondit gaîment au vieillard, qui allait

reprendre son instrument, lorsqu'on entendit frapper à la porte.

»C'était une dame à cheval, suivie d'un paysan pour guide. Elle

était vêtue de noir, et couverte d'un voile épais de la même

couleur. Agathe fit une question, à laquelle l'étrangère ne

répondit, qu'en prononçant d'une voix douce le nom de Félix. Sa voix

était harmonieuse, mais différente de celle de mes amis. À son nom,

Félix accourut promptement vers la dame, qui, en le voyant, releva son

voile, et me laissa voir une figure d'une beauté et d'une expression

angéliques. Ses cheveux étaient d'un noir brillant, et tressés avec

soin; ses yeux noirs, mais pleins de douceur et de feu; ses traits d'une

proportion régulière; son teint admirable, et ses joues embellies par

les grâces.

»Félix parut transporté de plaisir en la voyant; son visage, d'où le

chagrin fut banni, exprima sur-le-champ une joie vive, et dont je

l'aurais à peine cru capable; ses yeux étincelaient; ses joues

étaient animées par le plaisir; et, dans ce moment, il me parut aussi

beau que l'étrangère. Elle semblait livrée à divers sentiments: elle

versait des larmes, et en même temps elle tendait la main à Félix,

qui la baisait avec ravissement, et l'appelait, autant que je pus le

distinguer, sa chère Arabe. Elle ne paraissait pas le comprendre, mais

elle souriait. Il l'aida à descendre de cheval, renvoya son guide, et

la conduisit dans la chaumière. Une conversation eut lieu entre lui et

son père. La jeune étrangère se jeta aux pieds du vieillard, et

voulut baiser sa main; mais il la releva et l'embrassa avec affection.

»Je vis bientôt, que l'étrangère prononçait des sons articulés, et

faisait usage d'un langage particulier; mais qu'elle n'était pas plus

comprise par les habitants de la chaumière, qu'elle ne les comprenait

elle-même. Ils faisaient beaucoup de signes, que je ne savais pas

interpréter; mais je m'aperçus que sa présence répandait la gaîté

dans la chaumière, et dissipait leur chagrin comme le soleil dissipe le

brouillard du matin. Félix paraissait surtout heureux, et accueillait

son Arabe avec le sourire du bonheur. Agathe, la sensible Agathe,

baisait les mains de l'aimable étrangère; lui montrait son frère, et

semblait lui expliquer, par des signes, qu'il avait été triste

jusqu'au moment de son arrivée. Quelques heures se passèrent ainsi à

des démonstrations de joie dont je ne comprenais pas la cause. Je ne

tardai pas à voir, au retour fréquent d'un son que l'étrangère

répétait après eux, qu'elle cherchait à apprendre leur langue, et je

pensai aussitôt à profiter des mêmes instructions pour le même but.

L'étrangère apprit dans la première leçon à-peu-près vingt mots

dont je connaissais déjà la plupart; mais je retins les autres.

»À la nuit, Agathe et l'Arabe se retirèrent de bonne heure. En se

séparant de l'étrangère, Félix lui baisa la main, et lui dit: «Bon

soir, chère Safie». Il resta beaucoup plus long-temps que de coutume,

à s'entretenir avec son père. Je jugeai que leur aimable hôte, dont

le nom était sans cesse prononcé, était le sujet de leur

conversation. Je désirais ardemment les comprendre, j'y employais

toutes mes facultés; mais je me consumai en vains efforts.

»Le lendemain matin, Félix alla à son ouvrage; de son côté, Agathe

ne négligea aucune de ses occupations ordinaires. Quand elle eut tout

terminé, l'Arabe s'assit aux pieds du vieillard, prit sa guitare et

joua quelques airs si beaux et si touchons, qu'ils m'arrachèrent des

larmes de chagrin et de plaisir à la fois. Elle chantait en modulant sa

voix en riche cadence, et en l'élevant ou la baissant tour à tour

comme le rossignol des bois.

»Elle cessa de chanter, et présenta la guitare à Agathe, qui la

refusa d'abord, mais qui finit par jouer un air simple, en

l'accompagnant des accents de sa voix, aussi doux, mais moins beaux que

les accords admirables de l'étrangère. Le vieillard paraissait ravi,

et dit quelques mots qu'Agathe tâcha d'expliquer à Safie, et par

lesquels il voulait témoigner tout le plaisir qu'il ressentait de sa

musique.

»Les jours se passèrent ensuite aussi tranquillement qu'avant

l'arrivée de l'étrangère; seulement depuis ce moment, la joie avait

remplacé la tristesse sur le visage de mes amis. Safie était toujours

gaie et heureuse; elle et moi nous fîmes de rapides progrès dans la

connaissance de la langue, de sorte qu'en deux mois je commençais à

comprendre la plupart des mots prononcés par mes protecteurs.

»Pendant ce temps, la terre s'était couverte d'herbage, et les

collines verdoyantes étaient parsemées de fleurs innombrables, d'une

odeur et d'une vue agréables; les étoiles pâlissaient au milieu des

bois devant la clarté de la lune; le soleil devint plus chaud, les

nuits claires et embaumées. Mes sorties nocturnes étaient pour moi

délicieuses, mais elles étaient devenues beaucoup plus courtes, depuis

qu'il n'y avait plus qu'un faible intervalle entre le coucher et le

lever du soleil; car je ne sortais jamais pendant le jour, dans la

crainte d'éprouver le traitement dont j'avais souffert précédemment,

dans le premier village où j'étais entré.

»Mes journées se passaient dans une attention continuelle, afin de

savoir plus promptement parler: je puis aussi dire avec quelqu'orgueil,

que mes progrès furent plus rapides que ceux de l'Arabe, qui comprenait

fort peu et parlait difficilement, tandis que je comprenais et pouvais

répéter presque tous les mots que j'entendais.

»En apprenant à parler, j'appris aussi la science des lettres, qu'on

enseignait à l'étrangère. C'était pour moi un grand sujet

d'étonnement et de plaisir.

»Le livre dont Félix se servait pour instruire Safie, était les

_Ruines_, ou _Méditations sur les Révolutions des Empires_, par

Volney. Je n'aurais pas compris le sens de ce livre, si Félix, en le

lisant, n'eût donné des explications très-détaillées. Il avait,

disait-il, fait choix de cet ouvrage, parce que le style déclamatoire

imitait le genre des auteurs Orientaux. Avec cet ouvrage, je parvins à

connaître un peu l'histoire, et à me représenter les différents

empires qui existent actuellement dans le monde; j'eus aussi

quelqu'idée des usages, des gouvernements, et des religions des

différentes nations de la terre. Je connus la paresse des Asiatiques,

le génie prodigieux et l'activité d'esprit des Grecs, les guerres et

les vertus admirables des anciens Romains, leur décadence, la chute de

ce puissant empire, la chevalerie, la chrétienté et les rois. Je

connus la découverte de l'hémisphère Américain, et je pleurai avec

Safie sur le malheureux sort de ses premiers habitants.

»Ces récits merveilleux m'inspiraient d'étranges sentiments. Comment

l'homme était-il si puissant, si vertueux, si grand, et en même temps

si méchant et si bas? Tantôt il paraissait une véritable émanation

du mauvais principe; tantôt une conception noble et divine. La grandeur

d'âme et la vertu me parurent le plus bel ornement d'un être sensible;

la bassesse et la méchanceté, qui étaient le partage de tant de

monde, me parurent la plus triste dégradation, une condition plus

abjecte que celle de la taupe ou du vermisseau. Je fus long-temps avant

de concevoir comment un homme pouvait se porter à assassiner son

semblable, ou même pourquoi il y avait des lois et des gouvernements;

mais, en apprenant les détails des vices et des meurtres, je cessai

d'être surpris, et je reculai de dégoût et d'horreur.

»Chaque conversation des habitants de la chaumière me présentait

alors de nouveaux prodiges. Les leçons que Félix donnait à l'Arabe,

et auxquelles je prêtais toute mon attention, m'expliquèrent

l'étrange système de la société humaine. J'entendais parler de la

division des propriétés, de richesses immenses et de pauvreté

excessive, de rang, de naissance et de noblesse.

»Les mots donnaient lieu aux réflexions. J'appris que les biens les

plus estimés par vos semblables, étaient une naissance illustre et

pure avec la richesse. Un seul de ces biens suffisait pour qu'un homme

fût respecté; mais sans l'un ni l'autre, il était regardé, sauf un

petit nombre d'exceptions, comme un vagabond et un esclave, fait pour

consumer ses forces au profit d'un petit nombre d'élus. Et

qu'étais-je, moi? Je ne connaissais nullement mon origine, ni mon

créateur; mais je savais que je n'avais ni argent, ni amis, ni aucune

propriété. J'avais d'ailleurs une figure d'une difformité hideuse et

repoussante; je n'étais même pas de la même nature que l'homme.

J'étais plus agile que lui, et je pouvais subsister d'une nourriture

plus grossière; je supportais l'excès de la chaleur et du froid, sans

ressentir aucun mal; j'étais enfin d'une taille beaucoup plus élevée

que celle des hommes. En regardant autour de moi, je ne voyais et

n'entendais personne qui me ressemblât. En ces moments, je me demandais

si j'étais un monstre, une difformité que tout le monde fuyait et

désavouait.

»Je ne saurais décrire la douleur dans laquelle ces réflexions me

jetèrent: j'essayais de les éloigner, mais le chagrin s'augmentait

sans cesse avec l'instruction. Ah! que n'étais-je toujours resté dans

le bois où j'avais pris naissance, sans connaître ni éprouver

d'autres sensations que celles de la faim, de la soif et de la chaleur!

»De quelle étrange nature est l'instruction! Elle s'attache à

l'esprit, lorsqu'elle lui a été une fois inculquée, comme le lichen

au rocher. Je désirais quelquefois bannir toute pensée et tout

sentiment; mais j'appris qu'il n'y avait qu'un moyen d'étouffer toute

peine, la mort.... la mort que je craignais, sans pouvoir la comprendre.

J'admirais la vertu et les bons sentiments, j'aimais les manières

douces et les aimables qualités de mes voisins; mais j'étais privé de

communication avec eux, si ce n'est celle que j'obtenais furtivement,

sans être vu, ni connu, et qui augmentait le désir que j'avais de

compter parmi mes semblables, sans me satisfaire. Les paroles

bienveillantes d'Agathe, et le sourire animé de la charmante Arabe,

n'étaient pas pour moi. Les douces exhortations du vieillard, et la

conversation vive du bien-aimé Félix, ne s'adressaient pas à moi.

Malheureux, malheureux que j'étais!

»Je reçus de nouvelles et plus profondes leçons. J'entendis parler de

la différence des sexes, de la naissance et de la croissance des

enfants; combien le père aimait le sourire de l'enfant au berceau, et

les vives saillies d'un fils plus grand; comment la vie de la mère se

passait dans les soins précieux de leur éducation; comment l'esprit de

la jeunesse s'étendait et s'instruisait; je sus ce qu'étaient un

frère, une sœur; et je connus toutes les différentes parentés qui

lient mutuellement un être à un autre.

»Mais où étaient mes amis et mes parents? Un père n'avait pas eu

soin des jours de mon enfance, une mère ne m'avait pas béni par son

doux sourire et ses caresses; ou bien, s'il en avait été ainsi, toute

ma vie passée n'était qu'un point, un vide dans lequel je ne

distinguais rien. Ma mémoire avait beau remonter dans le passé, il me

semblait que j'avais toujours été de la même taille et des mêmes

proportions. Je n'avais pas encore vu un être qui me ressemblât, ou

qui recherchât quelque commerce avec moi. Qu'étais-je? Cette question

revint encore; et je n'y répondis que par des gémissements.

»J'expliquerai bientôt la tendance de ces sentiments. Revenons

maintenant aux habitants de la chaumière, dont l'histoire excitait en

moi tour-à-tour des sentiments d'indignation, de plaisir et

d'étonnement, mais qui ne faisaient qu'ajouter à l'amour et au respect

que j'avais pour mes protecteurs; car j'aimais à les appeler ainsi par

une illusion innocente et presque pénible.

CHAPITRE XIII

»J'appris par la suite l'histoire de mes amis. Elle se grava

profondément dans mon esprit; car elle se composait d'une foule de

circonstances fort intéressantes et merveilleuses pour un être aussi

inexpérimenté que moi.

»Le vieillard se nommait de Lacey. Il était descendu d'une bonne

famille de France, où il avait long-temps vécu dans l'abondance,

respecté de ses supérieurs et chéri de ses égaux. Son fils avait

été au service de son pays, et Agathe avait eu rang parmi les dames de

la plus grande distinction. Peu de mois avant mon arrivée, ils avaient

vécu dans une grande et riche cité, dont le nom est Paris, entourés

d'amis, et jouissant de tous les agréments que procurent la vertu, le

bon goût, ou un esprit cultivé.

»Le père de Safie avait été la cause de leur ruine. C'était un

marchand Turc, qui avait habité Paris pendant plusieurs années; mais

qui, pour des raisons que je ne pus apprendre, devint suspect au

gouvernement. Saisi et jeté en prison le jour même où Safie arriva de

Constantinople pour le rejoindre, il fut jugé et condamné à mort.

L'injustice de cette sentence était criante; elle indigna tout Paris,

dont l'opinion générale fut que la condamnation avait pour motif,

moins le crime imputé au Turc, que sa religion et ses richesses.

»Félix avait assisté au jugement; en entendant la décision de la

cour, il ne mit aucune borne à son horreur et à son indignation. Il

fit, dès ce moment, le vœu solennel de le sauver, et il chercha alors

les moyens de réussir dans cette entreprise. Après beaucoup d'efforts

infructueux pour pénétrer dans la prison, il découvrit, dans une

partie du bâtiment, une fenêtre fortement grillée, qui n'était pas

gardée, et qui éclairait le donjon où l'infortuné Mahométan,

chargé de chaînes, attendait, dans le désespoir, l'exécution de

l'affreuse sentence. Félix visita la grille pendant la nuit, et fit

connaître au prisonnier les intentions dont il était animé.

»Le Turc, étonné et ravi, tâcha d'exciter le zèle de son

libérateur, en lui promettant des récompenses et des richesses. Félix

rejeta ses offres avec mépris; cependant, en voyant l'aimable Safie,

qui avait la permission de visiter son père, et qui, par ses gestes,

exprimait sa vive reconnaissance, le jeune homme s'avoua, que le captif

possédait un trésor qui serait le prix le plus beau de ses peines et

de ses dangers.

»Le Turc s'aperçut promptement de l'impression que sa fille avait

faite sur le cœur de Félix, et tâcha de le mettre encore plus dans

ses intérêts, en promettait de la lui donner en mariage, dès qu'il

serait parvenu en lieu de sûreté. Félix était trop délicat pour

accepter cette offre; cependant il regarda la chance de cet événement,

comme l'accomplissement de son bonheur.

»Les jours suivants, tandis que tout se préparait pour l'évasion du

marchand, le zèle de Félix fut excité par plusieurs lettres de

l'aimable Safie, qui parvint à exprimer ses idées dans le langage de

son amant, par le secours d'un vieux domestique de son père, qui

comprenait le Français. Elle le remerciait, dans les termes les plus

ardents, des services qu'il voulait rendre à son père; et en même

temps elle déplorait avec douceur son propre sort.

Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 2 (of 3) · 第 2 / 5 段