FRANKENSTEIN
OU
LE PROMÉTHÉE MODERNE
DEDIÉ A WILLIAM GODWIN,
AUTEUR DE LA JUSTICE POLITIQUE, DE CALEB WILLIAMS, etc.
Par Mme SHELLY, sa nièce.
TRADUIT DE L'ANGLAIS PAS. J. S.***
Créateur, t'ai-je demandé de me tirer de
l'argile pour me faire homme? T'ai-je
sollicité de m'arracher du néant?
Milton, _Paradis perdu._
TOME DEUXIÈME
PARIS,
CHEZ CORRÉARD, LIBRAIRE
PALAIS ROYAL, GALERIE DE BOIS, N.° 258.
1821
TABLE
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
FRANKENSTEIN,
OU
LE PROMÉTHÉE MODERNE
CHAPITRE VIII
Rien n'est plus pénible pour le cœur de l'homme, que le calme glacial
qui succède aux sentiments divers soulevés par une suite rapide
d'événements, et la certitude qui enlève en même temps l'espérance
et la crainte. Justine n'était plus! Et moi je vivais! Le sang
circulait librement dans mes veines; mais mon cœur était oppressé par
le désespoir et le remords, dont rien ne pouvait me délivrer. Le
sommeil fuyait de mes yeux, j'errais comme un mauvais génie, certain
d'avoir causé d'horribles malheurs, et convaincu que j'en préparais de
plus horribles encore. Cependant je portais dans le cœur des sentiments
de bonté et l'amour de la vertu. J'avais commencé la vie avec des
intentions bienveillantes; et je désirais arriver au moment où je
pourrais en faire preuve, et me rendre utile à mes semblables.
Maintenant tout était changé: au lieu de cette paix de conscience, qui
me permettait de jeter avec satisfaction les yeux sur le passé, et qui
donnait à mes espérances une force nouvelle, j'éprouvais le remords
et le sentiment du crime, qui me livraient à des tourments affreux et
difficiles à dépeindre.
Cette situation d'esprit influa sur ma santé, dont le rétablissement
était complet. Je fuyais la présence des hommes; j'étais tourmenté
par la joie et le bonheur des autres; je ne trouvais de consolation que
dans la solitude... dans une solitude profonde, terrible, semblable à
la mort.
Mon père s'aperçut avec peine que mon caractère et mes habitudes
étaient sensiblement changés. Il essaya de me prouver, par des
raisonnements, combien j'avais tort de m'abandonner à un chagrin
immodéré. «Pensez-vous, Victor, dit-il, que je ne souffre pas comme
vous? Il est impossible d'aimer plus un enfant que je n'aimais votre
frère (des larmes vinrent mouiller ses yeux); mais n'est-t-il pas du
devoir de ceux qui survivent, de chercher à ne pas augmenter leur
malheur, en laissant paraître l'excès du chagrin? C'est aussi un
devoir pour vous-même; car la douleur excessive éteint toutes les
facultés, ou rend même incapable de remplir les devoirs journaliers,
sans lesquels l'homme n'est pas propre à la société».
Cet avis était bon; mais il n'était nullement applicable à ma
position. J'aurais été le premier à cacher mon chagrin et à consoler
mes amis, si le remords ne s'était mêlé à mes autres sentiments. Je
ne pus alors répondre à mon père qu'avec un regard de désespoir; et,
depuis, je cherchai à me dérober à sa vue.
Vers cette époque, à peu près, nous nous retirâmes à notre maison de
Belrive. Ce changement me fut particulièrement agréable. Notre
résidence à Genève n'était pas sans inconvénients; car, les portes
de la ville étant régulièrement fermées à dix heures, il était
impossible de rester plus tard sur le lac. J'étais libre alors.
Souvent, dans la nuit, quand toute la famille reposait, je prenais une
barque et passais plusieurs heures sur l'eau. Tantôt, en déployant les
voiles, j'étais poussé par le vent; tantôt, après avoir ramé
jusqu'au milieu du lac, je laissais le bateau suivre son propre cours,
en m'abandonnant à mes tristes réflexions. Souvent tout était
tranquille autour de moi; seul, j'étais agité au milieu des scènes
belles et majestueuses qui étaient sous mes yeux, et dont le silence
n'était interrompu que par le cri des chauves-souris, ou le croassement
des grenouilles voisines du rivage; eh bien! souvent j'étais tenté de
me plonger dans le lac silencieux, pour que les eaux m'engloutissent à
jamais avec tous mes malheurs; mais j'étais retenu en pensant à la
douleur de l'héroïque Élisabeth, que j'aimais tendrement, et dont
l'existence était attachée à la mienne. Je pensais aussi à mon
père, et au frère qui me restait: les laisserai-je, par une lâche
désertion, exposés, sans protection, à la méchanceté du Démon que
j'avais lancé au milieu d'eux?
Dans ces moments, des larmes amères inondaient mon visage. Je désirais
que la paix rentrât dans mon esprit, mais je ne la voulais que pour
leur offrir des consolations et le bonheur. Vains désirs! le remords
m'ôtait toute espérance. J'avais causé des maux irréparables, et
j'étais continuellement agité par la crainte, que le monstre que
j'avais créé, ne commit quelque nouveau forfait. J'avais un
pressentiment confus que tout n'était pas fini, et qu'il commettrait
encore quelque crime signalé, et dont l'énormité effacerait presque
le souvenir du passé. J'avais toujours sujet de craindre, dès qu'une
personne qui m'était chère, restait en arrière. On ne peut se figurer
l'horreur que m'inspirait ce démon. Si je pensais à lui, mes dents se
serraient, mes yeux s'enflammaient, et je brûlais d'ôter cette vie que
j'avais donnée avec tant d'imprudence. Si je pensais à ses crimes et
à sa méchanceté, ma haine et ma vengeance passaient toutes les bornes
de la modération. Je serais monté au sommet le plus élevé des Andes,
si j'avais pu, de là, le précipiter à leur pied. Je désirais le
revoir, afin de faire retomber ma colère sur sa tête, et de venger la
mort de Guillaume et de Justine.
Notre maison était celle du deuil. La santé de mon père était
fortement ébranlée par l'horreur des derniers événements. Élisabeth
était triste et découragée: elle ne trouvait plus de bonheur dans ses
occupations accoutumées; il lui semblait que tout plaisir était un
sacrilège envers les morts; elle pensait qu'une douleur éternelle et
les larmes étaient le juste tribut qu'elle devait payer à l'innocence
indignement sacrifiée. Ce n'était plus cette heureuse personne qui,
quelques années auparavant, errait avec moi sur les bords du lac, et
parlait avec ravissement de notre avenir. Elle était devenue grave, et
parlait souvent de l'inconstance de la fortune, et de l'instabilité de
la vie humaine.
«En réfléchissant, mon cher cousin, disait-elle, à la mort
malheureuse de Justine Moritz, je ne vois plus le monde et ses œuvres,
comme ils me paraissaient autrefois. Avant cette fin tragique, je ne
voyais, dans les actions vicieuses et dans les injustices, que je lisais
dans les livres ou dont j'entendais le récit, que des contes
d'autrefois, ou des maux imaginaires; du moins ils étaient éloignés,
et plus familiers à la raison qu'à l'imagination; mais maintenant le
malheur a pénétré parmi nous, et les hommes me paraissent comme
autant de monstres altérés de sang. Il faut cependant que je sois
injuste. Tout le monde a cru la pauvre fille coupable; et, certes, si
elle avait commis le crime qui l'a conduite à l'échafaud, elle serait
la plus perverse des créatures humaines. Pour quelques bijoux,
assassiner le fils de sa bienfaitrice et amie, enfant dont elle avait
pris soin depuis sa naissance, et qu'elle paraissait aimer comme le
sien! Je ne donnerais mon consentement à la mort de personne; mais je
n'aurais pas hésité à regarder un être semblable comme indigne de
rester dans le sein de la société: cependant elle était innocente. Je
sais, je sens qu'elle l'était; vous partagez cette conviction, et votre
opinion confirme la mienne. Hélas! Victor, quand le mensonge prend si
bien l'air de la vérité, qui peut être assuré d'un bonheur certain?
J'éprouve le même sentiment que si je marchais sur le bord d'un
précipice, auprès duquel mille personnes seraient rassemblées, et
chercheraient à me pousser dans l'abîme. Guillaume et Justine ont
été assassinés, et le meurtrier échappe; il reste dans le monde,
libre? et peut-être respecté. Je serais condamnée à mourir sur
l'échafaud pour les mêmes crimes, que je ne voudrais pas changer de
sort avec un être semblable».
J'écoutai ce discours dans la plus extrême agitation. J'étais le
véritable meurtrier, non par le fait, mais par l'effet. Élisabeth
remarqua facilement mon angoisse, prit ma main avec bonté, et me dit:
«Mon bien cher cousin, il faut vous calmer. Dieu sait combien j'ai
été affectée de ces événements; mais je ne suis pas aussi
malheureuse que vous. Il y a, dans votre figure, une expression de
désespoir, et quelquefois de vengeance, qui me fait trembler. Soyez
calme, mon cher Victor; je sacrifierai ma vie pour votre repos. Nous
serons certainement heureux au sein de notre pays natal, et loin du
monde, qui pourra troubler notre tranquillité»?
En parlant ainsi, elle versait des larmes, et semblait se refuser aux
consolations mêmes qu'elle me donnait; mais, en même temps, elle
sourit, afin d'écarter le sombre nuage qui m'entourait. Mon père, à
qui l'expression des malheurs, empreinte sur mon visage, ne semblait que
l'exagération de ce chagrin, que je devais naturellement éprouver,
pensa qu'un amusement conforme à mon goût, serait le meilleur moyen de
me rendre cette tranquillité d'esprit dont je jouissais auparavant.
C'est dans cette vue qu'il était venu à la campagne; ce fut dans la
même vue qu'il nous proposa de faire tous ensemble une excursion dans
la vallée de Chamouny. Je l'avais déjà parcourue; mais Élisabeth et
Ernest ne la connaissaient pas; et tous deux avaient souvent témoigné
un vif désir de voir un endroit, dont on leur avait dépeint les
merveilles et la magnificence. Nous partîmes de Genève, pour cette
tournée, vers le milieu du mois d'août, c'est-à-dire, près de deux
mois après la mort de Justine.
Le temps était singulièrement beau; et, si mon chagrin eut été de
nature à se dissiper par quelque distraction, l'excursion que nous
avions entreprise, aurait certainement eu le résultat que mon père se
proposait. Je ne pus néanmoins m'empêcher d'être touché de la
beauté de la scène; elle me faisait quelquefois oublier mon chagrin,
sans pouvoir l'effacer. Pendant le premier jour, nous voyageâmes en
voiture. Le matin nous avions aperçu, de loin, les montagnes vers
lesquelles nous nous avancions insensiblement. Nous vîmes le vallon à
travers lequel nous montions, et qui était formé par la rivière
d'Arve, dont nous suivions le cours, se refermer sur nous par degrés;
et, au coucher du soleil, nous nous trouvâmes entourés, de tous
côtés, d'immenses montagnes et de précipices; nous entendions la
rivière rouler avec fracas parmi les rochers, et les cascades jaillir
bruyamment autour de nous.
Le lendemain, nous continuâmes notre voyage sur des mules. Plus nous
nous élevions, plus l'aspect de la vallée était magnifique et
enchanteur. Les châteaux en ruine, suspendus sur les précipices, des
montagnes couvertes de pins, l'Arve impétueux, les hameaux qu'on voyait
de tous côtés parmi les arbres, tout formait une scène d'une beauté
singulière. Elle paraissait plus belle et plus sublime, vue du côté
des Alpes, dont la cime et les pyramides blanches et brillantes
s'élevaient au-dessus de nous, et semblaient appartenir à une autre
terre habitée par une autre race d'hommes.
Nous passâmes le pont de Pélissier; là, le ravin que forme la
rivière s'ouvrit devant nous, et nous nous mimes à gravir la montagne
qui le domine. Bientôt après nous entrâmes dans la vallée de
Chamouny, plus merveilleuse et plus sublime, mais non aussi belle et
aussi pittoresque que celle de Servox que nous venions de traverser.
Elle était bornée par de hautes montagnes couvertes de neige; mais
nous ne vîmes plus de châteaux en ruines, ni de campagnes fertiles.
D'immenses glaciers bordaient la route; nous entendions les avalanches
tomber avec un bruit semblable au roulement du tonnerre; nous pouvions
même distinguer l'espèce de fumée qu'elles laissaient sur leur
passage. Le mont Blanc, le suprême et magnifique mont Blanc, s'élevait
du milieu des pics dont il est entouré, et de sa cime terrible dominait
toute la vallée.
Pendant ce voyage, j'étais quelquefois avec Élisabeth, occupé à lui
faire remarquer les différentes beautés de la scène. Souvent je
retenais ma mule en arrière, pour me livrer à mes douloureuses
réflexions. D'autres fois, je poussais l'animal au-devant de mes
compagnons, pour les oublier, eux, le monde, et moi-même par dessus
tout. Lorsque j'étais à quelque, distance, je mettais pied à terre,
et me jetais sur le gazon, accablé par l'horreur et le désespoir. Nous
arrivâmes à Chamouny à huit heures du soir. Mon père et Élisabeth
étaient très-fatigués; Ernest, qui nous accompagnait, était content
et dispos. La seule chose qui le contrariât dans son plaisir, était le
vent du sud, et la pluie, dont ce vent semblait être le précurseur.
Nous nous retirâmes de bonne heure dans nos appartements. Je ne sais si
ma famille trouva le sommeil, du moins je ne dormis pas. Je restai
plusieurs heures à ma fenêtre, à observer la pâle lueur qui
éclairait le sommet du mont Blanc, et à écouter le bruit de l'Arve,
qui coulait sous ma fenêtre.
CHAPITRE IX
Le lendemain, malgré les prédictions de nos guides, le temps fut beau,
mais nuageux. La source de l'Arveyron fut le premier but de notre
curiosité: puis, nous parcourûmes la vallée jusqu'au soir. Ces
scènes sublimes et magnifiques étaient la plus grande consolation que
je pusse recevoir. Elles élevaient mes idées; et, si elles ne
pouvaient bannir mon chagrin, du moins elles parvenaient à le dompter
et à le calmer. Elles faisaient aussi quelque diversion dans mon
esprit, aux pensées dont il était occupé depuis un mois. Je rentrai
le soir, fatigué, mais moins malheureux, et je pus causer avec ma
famille, plus gaîment qu'il ne m'était arrivé depuis quelque temps.
Mon père était satisfait, et Élisabeth pleine de joie: «Mon cher
cousin, dit-elle, vous voyez quel bonheur vous répandez dès que vous
êtes heureux; ne succombez plus à la tristesse».
Le jour suivant, vers le matin, la pluie tomba par torrents, et d'épais
brouillards cachèrent la cime des montagnes. Je me levai de bonne
heure, avec un sentiment de mélancolie extraordinaire. Le temps me
causait une impression dont je n'étais pas le maître: je revins à mes
anciennes idées, et je retombai dans ma douleur. Je savais combien mon
père serait surpris de ce changement subit: je voulus l'éviter
jusqu'à ce que je fusse assez remis, pour pouvoir cacher les sentiments
qui m'accablaient. Je savais aussi qu'on passerait la journée dans
l'auberge; je résolus d'aller seul sur le sommet du mont Anvert, sans
craindre la pluie, l'humidité et le froid, que j'étais accoutumé à
supporter. Je me souvenais de l'effet terrible et toujours nouveau, dont
mon esprit fut frappé, lorsque je vis ce glacier pour la première
fois. Son aspect m'avait alors rempli d'un ravissement sublime, qui
donnait des ailes à l'âme, et la transportait de ce monde de
ténèbres, dans un séjour de lumière et de joie. La vue des beautés
de la nature avait toujours l'effet d'élever mon esprit, et de me faire
oublier les soucis passagers de la vie. Je connaissais le chemin: je
résolus d'aller seul; je n'aurais voulu emmener personne; car la
grandeur solitaire de la scène aurait cessé d'exister.
La pente est escarpée, mais la route est coupée de petits détours
sans fin, au moyen desquels on peut gravir la direction perpendiculaire
de la montagne. C'est une scène effrayante de désolation. On voit dans
mille endroits les traces de l'avalanche d'hiver: la terre est jonchée
d'arbres brisés et renversés; les uns sont entièrement détruits,
d'autres sont couchés sur les rochers saillants de la montagne, ou sur
d'autres arbres qu'ils traversent. Plus haut, la route est entrecoupée
par des ravins de neige, au fond desquels des pierres roulent
continuellement; l'un d'eux est surtout si dangereux, que le plus léger
bruit, par exemple, la voix d'une personne qui parle haut, donne à
l'air une commotion suffisante pour attirer la mort sur sa tête. Les
pins ne sont ni grands ni touffus, mais sombres, et ajoutent à la
sévérité de la scène. Je regardai la vallée qui était au-dessous
de moi; d'épais brouillards, s'élevant des rivières qui la
traversent, couronnaient les montagnes opposées, dont les sommets
étaient cachés dans les nuages uniformes, tandis que la pluie tombait
abondamment d'un ciel noir, et augmentait l'impression mélancolique que
je recevais de ces divers tableaux. Hélas! pourquoi l'homme se
glorifie-t-il d'avoir des sensations supérieures à celles de la brute,
puisqu'elles ne servent qu'à multiplier ses besoins? Si nous étions
bornés à éprouver la faim, la soif et le désir, nous serions presque
libres; mais nous sommes émus par le moindre vent, par un mot prononcé
au hasard, ou par le souvenir que réveille ce mot.
Voulons-nous nous reposer? un rêve a le pouvoir d'agiter notre sommeil.
Voulons-nous quitter le lit? une seule pensée peut troubler la
journée. Sentir, concevoir, ou raisonner; rire ou pleurer; s'abîmer
dans le malheur, ou bannir les soucis, n'est qu'une seule et même
chose; car il y a une fin, ou au chagrin, ou à la joie. Les jours ne
peuvent se ressembler; rien ne peut durer; tout est variable!
Il était presque midi lorsque j'arrivai au sommet de la montagne. Je
m'assis quelque temps sur le rocher qui domine la mer de glace. Elle
était couverte de brouillards; les montagnes qui l'entourent en
étaient également voilées. Dans ce moment, une brise dissipa le
nuage, et je descendis sur le glacier. Sa surface est très-inégale:
elle s'élève ou s'abaisse comme les flots d'une mer agitée, et parait
sillonnée de crevasses profondes. La plaine de glace a près d'une
lieue d'étendue: je mis près de deux heures à la traverser. La
montagne opposée est un rocher nu et perpendiculaire. En face de moi,
s'élevait le mont Anvert, à la distance d'une lieue, et au-dessus le
mont Blanc avec une majesté terrible. Je m'arrêtai dans une crevasse
du rocher, à contempler cette scène merveilleuse et effrayante. La
mer, ou plutôt le vaste fleuve de glace, était renfermé dans des
montagnes, dont les cimes aériennes dominaient les abîmes. Leurs pics,
couverts de glace et éclatants, brillaient à la lumière du soleil
parmi les nuages. Mon cœur, qui, auparavant, était plein de tristesse,
éprouva alors une sorte de joie, et je m'écriai: «Esprits errants,
s'il est vrai que vous soyez errants, et que vous ne reposiez pas dans
vos lits étroits, accordez-moi ce faible bonheur, ou enlevez-moi aux
plaisir de la vie pour me porter parmi vous».
À ces mots, je vis tout à coup un homme à quelque distance, qui
s'avançait vers moi avec une rapidité surnaturelle. Il franchissait
les crevasses de glace, parmi lesquelles j'avais marché avec
précaution; il s'approcha, et me parut d'une stature qui excédait
celle d'un homme. Je fus troublé: un brouillard couvrit mes yeux, et je
me sentis évanouir; mais je fus bientôt remis par le vent froid des
montagnes. En portant les yeux sur l'être qui approchait de plus en
plus, je reconnus (objet de haine et d'effroi), celui que j'avais
créé. Je frissonnai de rage et d'horreur, décidé à attendre son
approche, et à engager avec lui un combat mortel. Il approcha; sa
figure exprimait une douleur amère, mêlée de dédain et de
perversité, et portait en même temps l'empreinte d'une laideur trop
horrible, pour être supportable aux yeux des hommes. Mais je la
remarquai à peine; la colère et la haine m'avaient d'abord privé de
l'usage de la parole, et je ne la recouvrai que pour l'accabler de
l'expression de ma fureur, de ma haine et de mon mépris.
«Démon, m'écriai-je, oses-tu venir près de moi? et ne crains-tu pas
que je fasse tomber sur ta tête, le poids de ma terrible vengeance?
Éloigne-toi, vil insecte, ou plutôt demeure, afin que je te réduise
en poudre!.... Ah! si je pouvais, en terminant ta malheureuse existence,
rendre à la vie ces victimes que tu as si méchamment immolées»!
--«Je m'attendais à cette réception, dit le démon; le monde hait les
malheureux. Combien alors je dois être détesté, moi qui suis plus
malheureux qu'aucun être vivant! Vous aussi, mon créateur, vous me
détestez, et me méprisez, moi qui vous dois l'existence, et à qui
vous êtes attaché par des liens que la mort de l'un de nous pourra
seule dissoudre. Vous voulez me tuer? Comment oser vous jouer ainsi de
la vie? Faites votre devoir envers moi; je ferai le mien envers vous et
le reste de l'espèce humaine. Si vous consentez à mes conditions, je
ne troublerai ni vous, ni elle; mais si vous vous y refusez, je
rassasierai la mort, jusqu'à ce qu'elle regorge du sang de vos derniers
amis».
--«Monstre abhorré! Démon que tu es! les tortures de l'enfer sont une
vengeance trop douce pour tes crimes. Misérable démon! tu me reproches
de t'avoir créé; viens donc, que j'arrache l'existence que je t'ai si
imprudemment donnée».
Ma rage était au comble: je m'élançai vers lui, poussé par tous les
sentiments qui peuvent animer un homme, contre l'existence d'un autre.
Il m'échappa sans peine, et me dit: «Calmez-vous! Je vous engage à
m'écouter, avant de donner cours à votre haine contre ma tête
maudite. N'ai-je pas assez souffert, sans que vous cherchiez à aggraver
mon malheur! Quoique la vie ne soit qu'une accumulation de tourments,
elle m'est chère, et je la défendrai. Souvenez-vous que vous m'avez
fait plus puissant que vous ne l'êtes vous-même; ma taille est
supérieure à la vôtre; mes membres sont plus souples; mais je
n'essaierai pas de lutter avec vous. Je suis votre créature; et je veux
être doux et docile envers le maître et le roi que la nature m'a
donné, si vous remplissez envers moi les devoirs qui vous sont
confiés. Ah! Frankenstein, ne soyez pas équitable pour les autres, et
assez injuste envers moi, pour me fouler aux pieds, moi, pour qui votre
justice, votre clémence et votre affection devraient être réservées.
Souvenez-vous que je suis votre créature. Je devrais être pour vous un
Adam; mais je suis plutôt l'ange déchu, que vous privez du bonheur,
sans que j'aie commis aucun forfait. Partout je vois le bonheur, dont je
suis seul irrévocablement exclus. J'étais bienveillant et bon; le
malheur m'a rendu semblable au génie du mal. Rendez-moi heureux, et je
pratiquerai encore la vertu».
--«Éloigne-toi, je ne veux pas t'entendre. Il ne peut y avoir rien de
commun entre toi et moi; nous sommes ennemis. Éloigne-toi, ou essayons
nos forces dans un combat, où l'un de nous devra succomber».
--«Comment pourrais-je vous émouvoir? Rien ne vous portera à jeter un
regard favorable sur votre créature, qui implore votre bonté et votre
compassion. Croyez-moi, Frankenstein: j'étais porté au bien; mon âme
respirait l'amour de l'humanité: mais ne suis-je pas isolé,
misérablement isolé dans la nature? Vous m'abhorrez, vous qui êtes
mon créateur; quel espoir puis-je avoir en vos semblables, qui ne me
doivent rien? Ils me méprisent et me haïssent. Les montagnes désertes
et les affreux glaciers sont mon refuge. J'ai erré ici pendant
plusieurs jours; les cavernes de glace, que seul je ne crains pas, sont
une demeure pour moi, et la seule que l'homme n'envie point. Je reste
dans ces climats glacés, qui me sont plus favorables que l'homme. Si
toute l'espèce humaine savait que j'existe, elle ferait comme vous, et
s'armerait pour me détruire. Ne dois-je pas haïr, à mon tour, ceux
qui m'abhorrent? Je ne garderai aucune mesure avec mes ennemis. Je suis
malheureux, et ils partageront mon malheur. Cependant, il est en votre
pouvoir d'adoucir mon sort, et de le délivrer d'un démon, qui, si vous
n'y prenez garde, peut devenir si terrible, que, non-seulement vous et
votre famille, mais mille autres seront enveloppés dans sa rage.
Laissez-vous aller à la pitié, et ne me dédaignez pas. Écoutez mon
histoire: lorsque vous l'aurez entendue, abandonnez-moi, ou ayez pitié
de moi, selon que vous m'en jugerez digne; mais, écoutez-moi. Les
criminels ont obtenu des lois humaines, toutes cruelles qu'elles soient,
le droit de parler pour leur propre défense, avant d'être condamnés.
Écoutez-moi, Frankenstein. Vous m'accusez d'un meurtre; et, cependant,
vous détruiriez avec joie votre propre créature. Ah! louez
l'éternelle justice de l'homme! Cependant, je ne vous demande pas de
m'épargner: écoutez-moi; et alors, si vous pouvez, et si vous le
voulez, détruisez l'ouvrage de vos mains».
--«Pourquoi me rappelles-tu des circonstances dont la pensée me fait
frissonner, et que j'ai créées moi-même pour mon malheur? Maudit soit
le jour, Démon exécrable, où tu vis, pour la première fois, la
lumière! Maudites soient les mains qui t'ont formé! Malédiction sur
moi-même! Tu m'as rendu malheureux au-dessus de toute expression. Tu ne
m'as pas laissé la force de voir si je suis juste ou injuste envers
toi: Éloigne-toi! délivre-moi de la vue de ta forme détestée».
--«Je puis vous en délivrer, mon créateur, dit-il, en plaçant,
devant mes yeux, ses mains que je repoussai avec violence; ainsi, j'ôte
à votre vue ce que vous abhorrez. Vous pouvez encore m'écouter, et
m'accorder votre pitié: je vous la demande, au nom des vertus que j'ai
possédées autrefois. Écoutez mon histoire; elle est longue et
étrange, et la température de ce lieu n'est pas bonne pour vos
sensations délicates; venez dans ma cabane sur la montagne. Le soleil
est encore élevé dans les cieux; avant qu'il descende pour se cacher
derrière ces précipices couverts de neige, et éclairer un autre
monde, vous aurez entendu mon histoire, et vous pourrez vous décider.
Il dépend de vous que je quitte à jamais le voisinage de l'homme, et
que je mène une vie innocente, ou que je devienne le fléau de vos
semblables, et l'auteur de votre prompte ruine».
À ces mots, il marcha à travers la glace: je le suivis. Mon cœur
était gonflé, et je ne lui répondis pas; mais, en avançant je pesai
les différents motifs dont il s'était servi, et me déterminai du
moins à écouter son récit. Cette résolution, dans laquelle la
curiosité entrait pour beaucoup, fut confirmée par un sentiment de
compassion. Jusqu'à présent, j'avais cru qu'il était le meurtrier de
mon frère: je voulus connaître si cette conviction était à tort ou
à raison. Pour la première fois, aussi, je sentis quels étaient les
devoirs d'un créateur envers celui qu'il a formé; je compris que je
devais le rendre heureux, avant de me plaindre de sa méchanceté: ces
motifs m'engagèrent à consentir à sa demande. Nous nous mîmes donc
à traverser la glace y et à gravir le rocher opposé. L'air était
froid; la pluie recommençait à tomber: nous entrâmes dans la cabane;
le Démon avec un air d'allégresse, moi le cœur oppressé et l'esprit
abattu. J'avais consenti à l'écouter; je m'assis auprès du feu
qu'avait allumé mon odieux compagnon: il commença ainsi son histoire.
CHAPITRE X
«J'ai beaucoup de peine à me rappeler les premiers moments de mon
existence; tous les événements de cette époque ne se retracent à ma
mémoire qu'avec confusion et en désordre. Une étrange multiplicité
de sensations me saisit; je vis, je touchai, j'entendis et je sentis à
la fois; mais ce ne fut que long-temps après que j'appris à distinguer
les opérations de mes divers sens. Je me souviens que, par degrés, une
lumière plus forte agit sur mes nerfs, et me força de fermer les yeux.
L'obscurité qui vint à régner me troubla; mais à peine m'en
étais-je aperçu, qu'en ouvrant les yeux, comme je le suppose
maintenant, la lumière vint de nouveau m'éclairer. Je marchai, et je
crois que je descendis; mais je remarquai, dans ce moment, que mes
sensations subissaient un grand changement. Auparavant, des corps
sombres et opaques m'avaient entouré, sans que je pusse ni les toucher
ni les voir; je vis alors que je pouvais errer en liberté, sans aucun
obstacle que je ne pusse ou surmonter ou éviter. La lumière devint de
plus en plus oppressive pour moi, et la chaleur me fatiguant à mesure
que je marchais, je cherchai un endroit pour être à l'ombre. Ce fut
dans la forêt, près d'Ingolstadt, que je me reposai de ma fatigue sur
le bord d'un ruisseau, jusqu'à ce que, tourmenté par la fin et la
soif, je m'éveillai de mon assoupissement. Je mangeai quelques graines
que je trouvai sur les arbres ou sur le sol; j'étanchai ma soif au
ruisseau, je m'étendis à terre, et m'endormis. Tout me parut sombre
autour de moi lorsque je me réveillai; l'air était froid, et je fus
presque effrayé, comme par instinct, de me trouver ainsi isolé. Avant
de quitter votre appartement, j'avais ressenti le froid, et je m'étais
couvert de quelques hardes; mais elles ne pouvaient suffire pour me
protéger contre les rosées de la nuit. J'étais un malheureux sans
appui, et digne de pitié; je ne connaissais rien et ne pouvais rien
distinguer; mais, dominé par le chagrin qui me gagnait de toutes les
manières, je m'assis et pleurai.
»Bientôt une douce lumière brilla dans les cieux, et me fit éprouver
un sentiment de plaisir. Je me levai et vis un astre rayonnant sortir du
milieu des arbres. Je contemplai avec une sorte d'étonnement cet astre
dont la marche était lente, mais dont la lumière éclairait ma route,
et j'allai de nouveau chercher des graines. J'avais encore froid, mais
je trouvai, par hasard, sous un arbre un large manteau dont je me
couvris, et je m'assis à terre. Aucune idée distincte n'occupait mon
esprit; tout était confus. Je sentais la faim, la soif, la lumière et
l'obscurité; d'innombrables sons frappaient mes oreilles, et des
parfums divers mon odorat. Le seul objet que je pusse distinguer était
la brillante lune, sur laquelle je fixai mes yeux avec plaisir.
»Les jours et les nuits s'étaient déjà succédés plusieurs fois, et
l'astre de la nuit était considérablement diminué, lorsque je
commençai à démêler mes sensations les unes des autres. Je
distinguai insensiblement le clair ruisseau où j'étanchais ma soif, et
les arbres qui m'ombrageaient de leur feuillage. Je fus dans
l'enchantement d'avoir découvert qu'un son agréable, qui souvent
frappait mon oreille, sortait du gosier des petits animaux aîlés, dont
la masse innombrable avait bien souvent intercepté la lumière à mes
yeux. Je commençai aussi à observer, avec plus de soin, les formes qui
m'entouraient, et à voir les limites de la brillante voûte de lumière
qui me couvrait. Tantôt je cherchais à imiter les chants agréables
des oiseaux, sans pouvoir y réussir; tantôt je voulais exprimer mes
sensations à ma manière; mais je rendais des sons rudes et
inarticulés dont j'étais effrayé, alors même que je ne les entendais
plus.
»La lune avait cessé de paraître; mais j'étais encore dans la
forêt, quand son disque reparut de nouveau moins étendu. Pendant ce
temps, mes sensations étaient devenues plus nettes, et mon esprit
recevait chaque jour de nouvelles idées. Mes yeux s'accoutumaient à la
lumière; je voyais les objets dans leur véritable forme; je distinguai
l'insecte de l'herbe, et, par degrés, une herbe d'une autre. Le chant
du passereau me sembla grossier, tandis que celui du merle et de la
grive était doux et enchanteur.
»Un jour que j'étais transi de froid, je trouvai un feu qui avait
été laissé par quelques mendiants vagabonds, et dont la chaleur me
réchauffa agréablement. Dans ma joie, je mis la main sur les braises
ardentes, mais je la retirai sur-le-champ en laissant échapper un cri
de douleur. Combien il me sembla étrange que la même cause produisit
des effets si opposés! J'examinai les matières du feu, et à ma
satisfaction, je m'aperçus qu'il était composé de bois. Je réunis
promptement quelques branches; mais elles étaient humides et ne purent
s'allumer. J'en fus affligé, et je m'assis en examinant de nouveau
l'action du feu. Le bois mouillé que j'avais placé auprès, se sécha
et s'enflamma. Je réfléchis sur ce fait, et en touchant les branches
je découvris la cause, et m'occupai à rassembler une grande quantité
de bois que je mis à sécher, et que je destinai à l'entretien du feu.
La nuit vint, et le sommeil avec elle; j'eus la plus grande crainte que
mon feu ne s'éteignit; je le couvris avec soin de bois sec et de
feuilles, au-dessus desquelles je plaçai des branches humides;
j'étendis alors mon manteau, me couchai sur la terre, et me livrai au
sommeil.
»Réveillé dès le matin, j'eus pour premier soin de visiter le feu.
Je ne l'eus pas plutôt mis à découvert, qu'un léger vent l'enflamma
bientôt. Ce fut une nouvelle remarque pour moi; je fis avec des
branches une espèce d'éventail pour rallumer les braises, si elles
étaient près de s'éteindre. Au retour de la nuit, je vis avec plaisir
que le feu avait le double avantage d'éclairer et de chauffer, et que
la découverte de cet élément m'était utile pour ma nourriture; car
il me parut que quelques-uns des mets, que les voyageurs avaient
laissés, étaient cuits, et avaient bien meilleur goût que les graines
que je cueillais aux arbres. J'essayai donc de préparer ma nourriture
de la même manière, en la plaçant sur les charbons embrasés. Je vis
que les graines étaient dépouillées par cette opération, et que les
noix et les racines en étaient bien meilleures.
»Cependant, la nourriture devint rare, au point que je passais souvent
la journée entière à chercher vainement quelques glands pour assouvir
ma faim. Frappé de cette observation, je résolus de quitter le lieu
que j'avais habité, pour en chercher un où je pourrais plus facilement
satisfaire le petit nombre de besoins que j'éprouvais. Dans cette
émigration, je m'affligeai profondément de la perte du feu que le
hasard m'avait présenté, et que je ne savais comment rallumer. Je
passai plusieurs heures à réfléchir sérieusement à cette
difficulté; mais je fus obligé d'abandonner tous les essais que je
faisais pour la vaincre; et, enveloppé de mon manteau, je m'enfonçai
dans le bois, en me dirigeant vers le soleil couchant. Je passai trois
jours à errer de cette manière, et enfin je découvris la campagne. La
neige était tombée en abondance pendant la nuit précédente, et les
champs étaient d'une blancheur uniforme. Cette vue me parut triste, et
je sentis mes pieds glacés par la substance froide et humide qui
couvrait la terre.
»Sept heures venaient de sonner: j'étais impatient de pourvoir à ma
nourriture et de trouver un abri. Enfin, j'aperçus une petite cabane
sur un terrain élevée et qui avait sans doute été bâtie pour la
commodité de quelque berger. C'était un spectacle nouveau pour moi:
j'en examinai la structure avec beaucoup de curiosité. La porte était
ouverte; j'entrai. Un vieillard était assis près d'un feu, sur lequel
il préparait son déjeuner. Au bruit qu'il entend, il se retourne, me
voit, pousse un cri, sort de la cabane, et court à travers les champs
avec une rapidité dont il paraissait à peine capable à son extérieur
débile. Je fus un peu surpris de sa forme, qui ne ressemblait à rien
de ce que j'avais vu, et surtout de sa fuite. Mais je fus enchanté en
regardant la cabane. La neige ni la pluie n'y pouvaient pénétrer; la
terre était sèche, et elle me présentait alors une retraite aussi
délicieuse et aussi belle, que semblait le Pandémonium aux génies de
l'Enfer, après leurs souffrances dans le lac de feu. Je dévorai avec
joie les restes du déjeuner du berger, qui consistait en pain, en
fromage, en lait et en vin; mais sans être flatté de ce dernier objet;
accablé par la fatigue, je m'étendis sur la paille et je m'endormis.
»Il était midi quand je me réveillai. Excité par la chaleur du
soleil, qui se réfléchissait avec éclat sur la terre couverte de
neige, je me déterminai à recommencer mes voyages; je pris soin de
placer les restes du déjeuner du paysan dans une besace que je trouvai;
et, pendant plusieurs heures, je poursuivis ma route à travers champs,
jusqu'à un village où je parvins au coucher du soleil: je fus
émerveillé. Des cabanes, d'agréables chaumières et d'élégantes
maisons appelaient tour à tour mon admiration. Les végétaux dans les
jardins, le lait et le fromage sur les fenêtres de quelques
chaumières, excitaient mon appétit. J'entrai dans l'une des plus
apparentes; mais j'avais à peine franchi le seuil de la porte, que les
enfants jetèrent des cris, et qu'une des femmes s'évanouit. Tout le
village fut en l'air; les uns se mirent à fuir, les autres à
m'attaquer, au point que, fortement meurtri par les pierres et autres
projectiles qu'on me lançait, je m'échappai dans la campagne, et me
réfugiai, rempli d'effroi, dans une petite cabane abandonnée, et qui
me paraissait bien chétive auprès des palais que j'avais vus dans le
village. Cette cabane, cependant, était contiguë à une chaumière
d'une apparence agréable; mais, après l'expérience que je venais de
faire, et qui m'avait coûté si cher, je n'osai pas y rentrer. Le lieu
qui me servait d'asile était construit en bois; mais il était si bas,
que je ne pouvais m'y tenir debout qu'avec peine. Le sol n'était pas
recouvert d'un plancher, mais il était très-sec. J'avais l'avantage de
pouvoir me garantir dans cette enceinte de la neige et de la pluie,
malgré le vent qui y pénétrait par d'innombrables fentes.
»Dans cette retraite, je m'étendis à terre, heureux de l'avoir
trouvée, quelque mauvaise qu'elle fût, contre l'intempérie de la
saison, et encore plus contre la barbarie des hommes.
»Dès le matin, je sortis de ma cabane pour voir la chaumière
adjacente, et examiner si je pouvais rester dans l'habitation que
j'avais trouvée. Elle était adossée à la chaumière, et entourée,
sur les côtés qui étaient exposés, d'une étable à cochons et d'une
source d'eau limpide. De l'autre côté, elle présentait une ouverture
par laquelle j'étais entré. Je couvris alors de pierres et de bois
toutes les crevasses par lesquelles je pouvais être aperçu, mais de
manière à pouvoir les déranger dans l'occasion pour sortir: je ne
recevais la lumière que par l'étable, mais je n'avais pas besoin d'en
recevoir davantage.
»Je venais de disposer ainsi mon habitation, et de la garnir de paille
fraîche, quand je vis de loin la figure d'un homme. Je rentrai; car je
me souvenais trop bien du traitement que j'avais éprouvé la veille,
pour me mettre en son pouvoir. Cependant, j'avais pourvu à ma
subsistance pour ce jour-là, en enlevant un morceau de pain grossier;
je m'étais emparé aussi d'une coupe, afin de boire, plus commodément
que dans ma main, l'eau pure qui coulait auprès de ma retraite. Du
reste, j'étais à l'abri de l'humidité, et je pouvais même éprouver
quelque chaleur dans le voisinage de la cheminée de la chaumière.
»Avec ces précautions, je résolus de résider dans cette cabane,
jusqu'à ce qu'une nouvelle circonstance me détournât de cette
résolution. C'était vraiment un paradis, en comparaison de la sombre
forêt, ma première résidence, des branches à travers lesquelles je
recevais la pluie, et de la terre toujours humide. Je déjeunai avec
plaisir: après ce repas, j'allais enlever une planche pour puiser un
peu d'eau, lorsque j'entendis un pas. Je mis l'œil à une petite fente,
et je vis une jeune personne, un seau sur la tête, passer devant ma
cabane. Elle était jeune et gentille, différente de ce que m'ont paru
depuis les villageoises et les servantes de ferme. Son vêtement était
simple, et se composait d'un jupon bleu, et grossier, et d'une jaquette
de toile; sa belle chevelure était tressée, mais sans ornement; son
visage avait l'expression de la souffrance et de la tristesse. Elle
disparut; mais elle revint bientôt, portant le seau qui était alors
presque rempli de lait. Au moment où elle passa, elle parut incommodée
du fardeau. Un jeune homme, dont la figure exprimait le plus profond
désespoir, vint au devant d'elle, prononça quelques mots avec un air
de mélancolie, prit le seau sur la tête de la jeune fille, et le porta
lui-même dans la chaumière. Elle le suivit, et ils disparurent. Peu
après, je vis le jeune homme, quelques outils à la main, traverser le
champ derrière la chaumière. La jeune fille avait d'autres soins,
tantôt dans la maison, tantôt dans la basse-cour.
»En examinant mon habitation, je reconnus qu'une des fenêtres de la
chaumière en avait d'abord occupé une partie, mais les panneaux
avaient été fermés avec du bois. Il y avait cependant dans un de ces
panneaux, une petite fente presqu'imperceptible, et par laquelle l'œil
pouvait à peine pénétrer. À travers cette fente, on distinguait une
petite chambre très-propre et très-soignée, mais peu meublée. Dans
un coin, auprès d'un petit feu, était assis un vieillard, la tête
appuyée sur les mains, dans l'attitude de la douleur. La jeune fille
était occupée à arranger la chaumière; elle prit dans un tiroir un
objet qui exigea le mouvement de ses mains, et s'assit auprès du
vieillard. Celui-ci tenait un instrument, et en tira bientôt des sons
plus doux que le chant de la grive ou du rossignol. Ce tableau était
agréable, même pour moi, pauvre malheureux, qui n'avais jamais
auparavant rien vu de beau. Les cheveux blancs, et la physionomie
bienveillante du vieillard, commandaient le respect, en même temps que
les manières douces de la jeune fille inspiraient l'amour. Il joua un
air doux et triste, et je vis des larmes couler des yeux de son aimable
compagne, tandis que le vieillard n'y prit garde que lorsqu'elle poussa
des sanglots. Il prononça quelques mots auxquels la belle créature ne
répondit qu'en laissant l'ouvrage, et en tombant à ses pieds. Il la
releva, et sourit avec tant de bonté et d'affection, que j'éprouvai
des sensations d'une nature particulière et accablante: c'était un
mélange de peine et de plaisir, tel que je n'en avais encore jamais
éprouvé, soit par la faim ou le froid, soit par la chaleur ou le
plaisir de manger. J'étais incapable de soutenir ces émotions: je
quittai la fenêtre.
»Bientôt après le jeune homme revint, portant du bois sur ses
épaules. La jeune fille le reçut à la porte, aida à le décharger de
son fardeau, apporta quelques morceaux de bois, et les mit au feu; le
jeune homme l'amena dans un coin de la chaumière, et lui montra un
grand pain et un morceau de fromage. Elle parut contente, et s'empressa
d'aller chercher dans le jardin quelques racines et quelques plantes,
qu'elle plaça dans l'eau et ensuite sur le feu. Elle se remit ensuite
à son ouvrage, pendant que le jeune homme alla dans le jardin, et parut
occupé à bêcher la terre et à planter des racines. Une heure après,
la jeune femme alla le rejoindre, et ils rentrèrent ensemble dans la
chaumière.
»Pendant ce temps, le vieillard était resté pensif; mais à
l'approche de ses compagnons il prit un air plus gai. Ils se mirent à
table: le repas fut promptement terminé. La jeune femme fut encore
occupée à arranger la chaumière; le vieillard se promena en dehors au
soleil, pendant quelques minutes, appuyé sur le bras du jeune homme.
Rien ne pouvait surpasser la beauté du contraste qu'offraient ces deux
excellentes créatures. L'un était vieux, avait des cheveux blancs, et
une physionomie qui respirait la bienveillance et la tendresse. La
figure du jeune homme était douce et gracieuse, et ses traits de la
plus belle régularité; cependant ses yeux et son attitude exprimaient
le plus profond chagrin et le désespoir. Le vieillard rentra dans la
chaumière; et le jeune homme, avec des outils différents de ceux dont
il s'était servi le matin, dirigea ses pas à travers les champs.
»La nuit arriva bientôt; mais à mon grand étonnement, je vis que les
habitants de la chaumière avaient un moyen de prolonger le jour par
l'usage des lumières; et je fus charmé de voir que le coucher du
soleil ne mettait pas fin au plaisir que j'éprouvais à observer mes
voisins. Pendant la soirée, la jeune fille et son compagnon se
livrèrent à différentes occupations que je ne comprenais pas; et le
vieillard reprit l'instrument, qui produisit les sons divins qui
m'avaient enchanté le matin. Dès qu'il eût cessé, le jeune homme se
mit, non pas à chanter; mais à prononcer des sons monotones, qui ne
ressemblaient nullement à l'harmonie de l'instrument du vieillard, ni
aux chants des oiseaux; je sus depuis qu'il lisait à haute voix, mais
alors je ne connaissais pas la science des mots ou des lettres.
»La famille donna quelques moments à ces différentes occupations,
éteignit ses lumières, et se retira, suivant mes conjectures, pour se
livrer au repos.
CHAPITRE XI
»Je m'étendis sur la paille sans pouvoir dormir. Je pensais à tout ce
dont j'avais été témoin pendant le jour. J'étais surtout frappé des
manières douces de ces gens; et je désirais aller les trouver, mais je
n'osais m'y résoudre. Je me souvenais trop bien du traitement que
j'avais éprouvé le soir précédent de la part des barbares
villageois, et je me déterminai, quelque fût la conduite que je dusse
tenir par la suite, à rester tranquille dans ma cabane, à observer, et
à essayer de découvrir les motifs qui dirigeaient leurs actions.
»Les habitants de la chaumière se levèrent le lendemain matin avant
le soleil. La jeune femme arrangea la chaumière et prépara à manger;
le jeune homme partit après le premier repas.
»Cette journée se passa de même que la précédente. Le jeune homme
était constamment occupé au dehors, et la jeune fille à différents
travaux dans l'intérieur: Le vieillard, que je reconnus bientôt
aveugle, passait ses heures de loisir avec son instrument, ou en
contemplation. Rien ne pouvait surpasser l'amour et le respect, que les
jeunes habitants de la chaumière montraient envers leur vénérable
compagnon. Ils lui rendaient avec grâce tous les petits services
d'affection et de devoir; et ils en étaient récompensés par son
bienveillant sourire.
»Ils n'étaient pas entièrement heureux. Le jeune homme et sa compagne
se retiraient souvent à l'écart, et avaient l'air de pleurer. Je ne
connaissais pas le motif de leur malheur; mais j'en étais profondément
affecté. Si ces aimables créatures étaient malheureuses, il était
moins étrange que je le fusse, moi qui étais un être imparfait et
isolé. Cependant, pourquoi ces êtres charmants étaient-ils
malheureux? Ils possédaient une maison délicieuse qui, du moins,
était telle à mes yeux; ils n'éprouvaient aucun besoin: ils avaient
un feu pour les réchauffer lorsqu'ils ressentaient le froid, et des
viandes exquises pour apaiser leur faim; ils étaient couverts de hardes
excellentes; et, de plus, ils jouissaient de la société et de la
conversation l'un de l'autre, en échangeant chaque jour des regards
d'affection et de bonté. Que voulaient dire leurs larmes?
Exprimaient-elles réellement la douleur? Je ne pus d'abord résoudre
ces questions; mais une attention suivie et le temps m'expliquèrent
beaucoup de choses qui paraissaient d'abord énigmatiques.
»Il se passa beaucoup de temps avant que je découvrisse l'unique cause
de l'inquiétude de cette aimable famille; c'était la pauvreté dont
ils avaient à supporter toute l'horreur. Ils n'avaient d'autre
nourriture que les végétaux de leur jardin, et le lait d'une vache,
qui en avait fort peu pendant l'hiver, et que ses maîtres pouvaient à
peine soutenir. Il leur est arrivé souvent, je crois, de souffrir des
atteintes poignantes de la faim, surtout aux deux plus jeunes habitants
de la chaumière, qui, plusieurs fois, plaçaient à manger devant le
vieillard, sans se rien réserver.
»Ce trait de bonté me toucha sensiblement. J'avais l'habitude, pendant
la nuit, de dérober une partie de leurs provisions pour ma propre
consommation; mais, touché de la peine que je faisais à ces
excellentes gens, je cessai, et me nourris de graines, de noix, et de
racines, que je cueillais dans un bois voisin.
»Je découvris aussi d'autres moyens de les aider dans leurs travaux.
Je vis que le jeune homme passait une grande partie de ses journées à
ramasser du bois pour le feu de la famille; pendant la nuit je prenais
souvent ses outils, dont je connus bientôt l'usage, et je rapportais
assez de bois pour la consommation de plusieurs jours.
»Je me souviens qu'à la première fois, la jeune femme en ouvrant la
porte le matin, parut très-étonnée de voir une grande pile de bois.
Elle dit quelques mots à haute voix, et le jeune homme accourut, en
exprimant aussi sa surprise. Je remarquai, avec plaisir, qu'il n'alla
pas à la forêt ce jour là, mais qu'il le passa à réparer la
chaumière et à cultiver le jardin.