Qu'on nous permette en terminant de déplacer un peu, pour donner
passage à une réflexion dernière, le point de vue spécial d'où cet
aperçu a été consciencieusement tracé. Si grandes et si nobles que
soient les idées qui font les nationalités et qui groupent les
continents, on sent pourtant, quand on les a parcourues, le besoin de
s'élever encore plus haut et d'aborder quelqu'une de ces lois
générales de l'humanité qui régissent aussi bien le monde moral que le
monde matériel, et qui fécondent, en s'y superposant çà et là, les
idées nationales et continentales.
Rien dans ce que nous allons dire ne dément et n'infirme, tout, au
contraire, corrobore ce que nous venons de dire dans les pages qu'on a
lues. Seulement nous embrassons cela, et autre chose encore. C'est,
avant de finir, un dernier conseil qui s'adresse aux esprits
spéculatifs et métaphysiques aussi bien qu'aux hommes pratiques. En
montant d'idée en idée, nous sommes arrivé au sommet de notre pensée;
c'est, avant de redescendre, un dernier coup d'œil sur cet horizon
élargi. Rien de plus.
Autrefois, du temps où vivaient les antiques sociétés, le Midi
gouvernait le monde et le Nord le bouleversait; de même dans un ordre
de faits différent, mais parallèle, l'aristocratie, riche, éclairée et
heureuse, menait l'Etat, et la démocratie, pauvre, sombre et
misérable, le troublait. Si diverses que soient en apparence, au
premier coup d'œil, l'histoire extérieure et l'histoire intérieure
des nations depuis trois mille ans, au fond de ces deux histoires il
n'y a qu'un seul fait: la lutte du malaise contre le bien-être. A de
certains moments les peuples mal situés dérangent l'ordre européen,
les classes mal partagées dérangent l'ordre social. Tantôt l'Europe,
tantôt l'Etat, sont brusquement et violemment attaqués, l'Europe par
ceux qui ont froid, l'Etat par ceux qui ont faim; c'est-à-dire l'une
par le Nord, l'autre par le peuple. Le Nord procède par invasions, et
le peuple par révolutions. De là vient qu'à de certaines époques la
civilisation s'affaisse et disparaît momentanément sous d'effrayantes
irruptions de barbares, venant les unes du dehors, les autres du
dedans; les unes accourant vers le Midi du fond du continent, les
autres montant vers le pouvoir du bas de la société. Les intervalles
qui séparent ces grandes et, disons-le, ces fécondes quoique
douloureuses catastrophes, ne sont autre chose que la mesure de la
patience humaine marquée par la Providence dans l'histoire. Ce sont
des chiffres posés là pour aider à la solution de ce sombre problème:
Combien de temps une portion de l'humanité peut-elle supporter le
froid? Combien de temps une portion de la société peut-elle supporter
la faim?
Aujourd'hui pourtant, il semble s'être révélé une loi nouvelle, qui
date, pour le premier ordre de faits, de l'abaissement de la monarchie
espagnole, et, pour le second, de la transformation de la monarchie
française. On dirait que la Providence, qui tend sans cesse vers
l'équilibre et qui corrige par des amoindrissements continuels les
oscillations trop violentes de l'humanité, veut peu à peu retirer aux
régions extrêmes dans l'Europe et aux classes extrêmes dans l'Etat cet
étrange droit de voie de fait qu'elles s'étaient arrogé jusqu'ici, les
unes pour tyranniser et pour exclure, les autres pour agiter et pour
détruire. Le gouvernement du monde semble appartenir désormais aux
régions tempérées et aux classes moyennes. Charles-Quint a été le
dernier grand représentant de la domination méridionale, comme Louis
XIV le dernier grand représentant de la monarchie exclusive.
Cependant, quoique le Midi ne règne plus sur l'Europe, quoique
l'aristocratie ne règne plus sur la société, ne l'oublions pas, les
classes moyennes et les nations intermédiaires ne peuvent garder le
pouvoir qu'à la condition d'ouvrir leurs rangs. Des masses profondes
sommeillent et souffrent dans les régions extrêmes et attendent, pour
ainsi dire, leur tour. Le Nord et le peuple sont les réservoirs de
l'humanité. Aidons-les à s'écouler tranquillement vers les lieux, vers
les choses et vers les idées qu'ils doivent féconder. Ne les laissons
pas déborder. Offrons, à la fois par prudence et par devoir, une issue
large et pacifique aux nations mal situées vers les zones favorisées
du soleil, et aux classes mal partagées vers les jouissances sociales.
Supprimons le malaise partout. Ce sera supprimer les causes de guerres
dans le continent et les causes de révolutions dans l'Etat. Pour la
politique intérieure comme pour la politique extérieure, pour les
nations entre elles comme pour les classes dans le pays, pour l'Europe
comme pour la société, le secret de la paix est peut-être dans un seul
mot: donner au Nord sa part de Midi et au peuple sa part de pouvoir.
Paris, écrit en juillet 1841.