Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée; nous estimons que l'Europe
doit, à toute aventure, veiller aux révolutions et se fortifier contre
les guerres; mais nous pensons en même temps que, si aucun incident
hors des prévisions naturelles ne vient troubler la marche majestueuse
du dix-neuvième siècle, la civilisation, déjà sauvée de tant d'orages
et de tant d'écueils, ira s'éloignant de plus en plus chaque jour de
cette Charybde qu'on appelle guerre et de cette Scylla qu'on appelle
révolution.
Utopie, soit. Mais qu'on ne l'oublie pas: quand elles vont au même but
que l'humanité, c'est-à-dire vers le bon, le juste et le vrai, les
utopies d'un siècle sont les faits du siècle suivant. Il y a des
hommes qui disent: _Cela sera_; et il y a d'autres hommes qui disent:
_Voici comment_. La paix perpétuelle a été un rêve jusqu'au jour où le
rêve s'est fait chemin de fer et a couvert la terre d'un réseau
solide, tenace et vivant. Watt est le complément de l'abbé de
Saint-Pierre.
Autrefois, à toutes les paroles des philosophes on s'écriait: _Songes
et chimères qui s'en iront en fumée!_--Ne rions plus de la fumée;
c'est elle qui mène le monde.
Pour que la paix perpétuelle fût possible et devînt de théorie
réalité, il fallait deux choses: un véhicule pour le service rapide
des intérêts, et un véhicule pour l'échange rapide des idées; en
d'autres termes, un mode de transport uniforme, unitaire et souverain,
et une langue générale. Ces deux véhicules, qui tendent à effacer les
frontières des empires et des intelligences, l'univers les a
aujourd'hui: le premier, c'est le chemin de fer; le second, c'est la
langue française.
Tels sont au dix-neuvième siècle, pour tous les peuples en voie de
progrès, les deux moyens de communication, c'est-à-dire de
civilisation, c'est-à-dire de paix. On va en waggon et l'on parle
français.
Le chemin de fer règne par la toute-puissance de sa rapidité; la
langue française, par sa clarté, ce qui est la rapidité d'une langue,
et par la suprématie séculaire de sa littérature.
Détail remarquable, qui sera presque incroyable pour l'avenir, et
qu'il est impossible de ne pas signaler en passant: de tous les
peuples et de tous les gouvernements qui se servent aujourd'hui de ces
deux admirables moyens de communication et d'échange, le gouvernement
de la France est celui qui paraît s'être le moins rendu compte de leur
efficacité. A l'heure où nous parlons, la France a à peine quelques
lieues de chemin de fer. En 1837, on a donné un petit rail-way comme
un joujou à ce grand enfant qui se nomme Paris; et pendant quatre ans
on s'en est tenu là. Quant à la langue française, quant à la
littérature française, elle brille et resplendit pour tous les
gouvernements et pour toutes les nations, excepté pour le gouvernement
français. La France a eu et la France a encore la première littérature
du monde. Aujourd'hui même, nous ne nous lasserons pas de le répéter,
notre littérature n'est pas seulement la première; elle est la seule.
Toute pensée qui n'est pas la sienne s'est éteinte; elle est plus
vivante et plus vivace que jamais. Le gouvernement actuel semble
l'ignorer, et se conduit en conséquence; et c'est là, nous le lui
disons avec une profonde bienveillance et une sincère sympathie, une
des plus grandes fautes qu'il ait commises depuis onze ans. Il est
temps qu'il ouvre les yeux; il est temps qu'il se préoccupe, et qu'il
se préoccupe sérieusement des nouvelles générations, qui sont
littéraires aujourd'hui comme elles étaient militaires sous l'Empire.
Elles arrivent sans colère parce qu'elles sont pleines de pensées;
elles arrivent la lumière à la main; mais, qu'on y songe, nous l'avons
dit tout à l'heure en d'autres termes, ce qui peut éclairer peut aussi
incendier. Qu'on les accueille donc et qu'on leur donne leur place.
L'art est un pouvoir; la littérature est une puissance. Or il faut
respecter ce qui est pouvoir, et ménager ce qui est puissance.
Reprenons. Dans notre pensée donc, si l'avenir amène ce que nous
attendons, les chances de guerre et de révolution iront diminuant de
jour en jour. A notre sens, elles ne disparaîtront jamais tout à fait.
La paix universelle est une hyperbole dont le genre humain suit
l'asymptote.
Suivre cette radieuse asymptote, voilà la loi de l'humanité. Au
dix-neuvième siècle toutes les nations y marchent ou y marcheront,
même la Russie, même l'Angleterre.
Quant à nous, à la condition que l'Europe centrale fût constituée
comme nous l'avons indiqué plus haut, nous sommes de ceux qui
verraient sans jalousie et sans inquiétude la Russie, que le Caucase
arrête en ce moment, faire le tour de la mer Noire; et, comme jadis
les Turcs, ces autres hommes du Nord, arriver à Constantinople par
l'Asie Mineure. Nous l'avons déjà dit, la Russie est mauvaise à
l'Europe et bonne à l'Asie. Pour nous elle est obscure, pour l'Asie
elle est lumineuse; pour nous elle est barbare, pour l'Asie elle est
chrétienne. Les peuples ne sont pas tous éclairés au même degré et de
la même façon: il fait nuit en Asie, il fait jour en Europe. La Russie
est une lampe.
Qu'elle se tourne donc vers l'Asie, qu'elle y répande ce qu'elle a de
clarté, et, l'empire ottoman écroulé, grand fait providentiel qui
sauvera la civilisation, qu'elle rentre en Europe par Constantinople.
La France rétablie dans sa grandeur verra avec sympathie la croix
grecque remplacer le croissant sur le vieux dôme byzantin de
Sainte-Sophie. Après les Turcs, les Russes; c'est un pas.
Nous croyons que le noble et pieux empereur qui conduit, au moment où
nous sommes, tant de millions d'habitants vers de si belles destinées,
est digne de faire ce grand pas; et, quant à nous, nous le lui
souhaitons sincèrement. Mais, qu'il y songe, le traitement cruel qu'a
subi la Pologne peut être un obstacle à son peuple dans le présent et
une objection à sa gloire devant la postérité. Le cri de la Grèce a
soulevé l'Europe contre la Turquie. Ceci est pour l'empire. Le
Palatinat a terni Turenne, ceci est pour l'empereur.
Quand on approfondit le rôle que joue l'Angleterre dans les affaires
universelles et en particulier sa guerre, tantôt sourde, tantôt
flagrante, mais perpétuelle, avec la France, il est impossible de ne
pas songer à ce vieil esprit punique qui a si longtemps lutté contre
l'antique civilisation latine. L'esprit punique, c'est l'esprit de
marchandise, l'esprit d'aventure, l'esprit de navigation, l'esprit de
lucre, l'esprit d'égoïsme, et puis c'est autre chose encore, c'est
l'esprit punique. L'histoire le voit poindre au fond de la
Méditerranée, en Phénicie, à Tyr et à Sidon. Il est antipathique à la
Grèce, qui le chasse. Il part, longe la côte d'Afrique, y fonde
Carthage, et de là cherche à entamer l'Italie. Scipion le combat, en
triomphe et croit l'avoir détruit. Erreur! le talon du consul n'a
écrasé que des murailles; l'esprit punique a survécu. Carthage n'est
pas morte. Depuis deux mille ans elle rampe autour de l'Europe. Elle
s'est d'abord installée en Espagne, où elle semble avoir retrouvé dans
sa mémoire le souvenir phénicien du _monde perdu_; elle a été chercher
l'Amérique à travers les mers, s'en est emparée, et, nous avons vu
comment, crénelée dans la péninsule espagnole, elle a saisi un moment
l'univers entier. La Providence lui a fait lâcher prise. Maintenant
elle est en Angleterre; elle a de nouveau enveloppé le monde, elle le
tient, et elle menace l'Europe. Mais, si Carthage s'est déplacée, Rome
s'est déplacée aussi. Carthage l'a retrouvée vis-à-vis d'elle, comme
jadis, sur la rive opposée. Autrefois Rome s'appelait _Urbs_,
surveillait la Méditerranée et regardait l'Afrique; aujourd'hui Rome
se nomme Paris, surveille l'Océan et regarde l'Angleterre.
Cet antagonisme de l'Angleterre et de la France est si frappant, que
toutes les nations s'en rendent compte. Nous venons de le représenter
par Carthage et Rome; d'autres l'ont exprimé différemment, mais
toujours d'une manière frappante et en quelque sorte visible.
_L'Angleterre est le chat_, disait le grand Frédéric, _la France est
le chien_. _En droit_, dit le légiste Houard, _les Anglais sont des
juifs, les Français des chrétiens_. Les sauvages mêmes semblent sentir
vaguement cette profonde antithèse des deux grandes nations policées.
_Le Christ_, disent les Indiens de l'Amérique, _était un Français que
les Anglais crucifièrent à Londres. Ponce-Pilate était un officier au
service de l'Angleterre_.
Eh bien, notre foi à l'inévitable avenir est si religieuse, nous avons
pour l'humanité de si hautes ambitions et de si fermes espérances,
que, dans notre conviction, Dieu ne peut manquer un jour de détruire,
en ce qu'il a de pernicieux du moins, cet antagonisme des deux
peuples, si radical qu'il semble et qu'il soit.
Infailliblement, ou l'Angleterre périra sous la réaction formidable de
l'univers, ou elle comprendra que le temps des Carthages n'est plus.
Selon nous, elle comprendra. Ne fût-ce qu'au point de vue de la
spéculation, la foi punique est une mauvaise enseigne; la perfidie est
un fâcheux prospectus. Prendre constamment en traître l'humanité
entière, c'est dangereux; n'avoir jamais qu'un vent dans sa voile, son
intérêt propre, c'est triste; toujours venir en aide au fort contre le
faible, c'est lâche; railler sans cesse ce qu'on appelle la _politique
sentimentale_, et ne jamais rien donner à l'honneur, à la gloire, au
dévouement, à la sympathie, à l'amélioration du sort d'autrui, c'est
un petit rôle pour un grand peuple. L'Angleterre le sentira.
Les îles sont faites pour servir les continents, non pour les dominer;
les navires sont faits pour servir les villes, qui sont le premier
chef-d'œuvre de l'homme; le navire n'est que le second. La mer est un
chemin, non une patrie. La navigation est un moyen, non un but;
surtout elle n'est pas son propre but à elle-même. Si elle ne porte
pas la civilisation, que l'Océan l'engloutisse!
Que le réseau des innombrables sillages de toutes les marines se
joigne et se soude bout à bout au réseau de tous les chemins de fer,
pour continuer sur l'Océan l'immense circulation des intérêts, des
perfectionnements et des idées; que par ces mille veines la
sociabilité européenne se répande aux extrémités de la terre; que
l'Angleterre même ait la première de ces marines, pourvu que la France
ait la seconde, rien de mieux. De cette façon l'Angleterre suivra sa
loi tout en suivant la loi générale. De cette façon, le principe
vivifiant du globe sera représenté par trois nations: l'Angleterre,
qui aura l'activité commerciale; l'Allemagne, qui aura l'expansion
morale; la France, qui aura le rayonnement intellectuel.
On le voit, notre pensée n'exclut personne. La Providence ne maudit et
ne déshérite aucun peuple. Selon nous, les nations qui perdent
l'avenir le perdent par leur faute.
Désormais, éclairer les nations encore obscures, ce sera la fonction
des nations éclairées. Faire l'éducation du genre humain, c'est la
mission de l'Europe.
Chacun des peuples européens devra contribuer à cette sainte et grande
œuvre dans la proportion de sa propre lumière. Chacun devra se mettre
en rapport avec la portion de l'humanité sur laquelle il peut agir.
Tous ne sont pas propres à tout.
La France, par exemple, saura mal coloniser et n'y réussira qu'avec
peine. La civilisation complète, à la fois délicate et pensive,
humaine en tout et, pour ainsi parler, à l'excès, n'a absolument aucun
point de contact avec l'état sauvage. Chose étrange à dire et bien
vraie pourtant, ce qui manque à la France en Alger, c'est un peu de
barbarie. Les Turcs allaient plus vite, plus sûrement et plus loin;
ils savaient mieux couper des têtes.
La première chose qui frappe le sauvage, ce n'est pas la raison, c'est
la force.
Ce qui manque à la France, l'Angleterre l'a; la Russie également.
Elles conviennent pour le premier travail de la civilisation; la
France pour le second. L'enseignement des peuples a deux degrés, la
colonisation et la civilisation. L'Angleterre et la Russie
coloniseront le monde barbare; la France civilisera le monde colonisé.