L'obstacle moral, c'est l'inquiétude que la France éveille en Europe.
La France, en effet, pour le monde entier, c'est la pensée, c'est
l'intelligence, la publicité, le livre, la presse, la tribune, la
parole; c'est la langue, la pire des choses, dit Esope;--la meilleure
aussi.
Pour apprécier quelle est l'influence de la France dans l'atmosphère
continentale et quelle lumière et quelle chaleur elle y répand, il
suffit de comparer à l'Europe d'il y a deux cents ans, dont nous avons
crayonné le tableau en commençant, l'Europe d'aujourd'hui.
S'il est vrai que le progrès des sociétés soit, et nous le croyons
fermement, de marcher par des transformations lentes, successives et
pacifiques, du gouvernement d'un seul au gouvernement de plusieurs et
du gouvernement de plusieurs au gouvernement de tous; si cela est
vrai, au premier aspect il semble évident que l'Europe, loin
d'avancer, comme les bons esprits le pensent, a rétrogradé.
En effet, sans même pour l'instant faire figurer dans ce calcul les
monarchies secondaires de la confédération germanique, et en ne tenant
compte que des Etats absolument indépendants, on se souvient qu'au
dix-septième siècle il n'y avait en Europe que douze monarchies
héréditaires; il y en a dix-sept maintenant.
Il y avait cinq monarchies électives; il n'y en a plus qu'une, le
Saint-Siége.
Il y avait huit républiques; il n'y en a plus qu'une, la Suisse.
La Suisse, il faut d'ailleurs l'ajouter, n'a pas seulement survécu,
elle s'est agrandie. De treize cantons elle est montée à vingt-deux.
Disons-le en passant,--car, si nous insistons sur les causes morales,
nous ne voulons pas omettre les causes physiques,--toutes les
républiques qui ont disparu étaient dans la plaine ou sur la mer; la
seule qui soit restée était dans la montagne. Les montagnes conservent
les républiques. Depuis cinq siècles, en dépit des assauts et des
ligues, il y a trois républiques montagnardes dans l'ancien continent:
une en Europe, la Suisse, qui tient les Alpes; une en Afrique,
l'Abyssinie[6], qui tient les montagnes de la Lune; une en Asie, la
Circassie, qui tient le Caucase.
[6] Les Abyssins repoussent comme injurieux le nom d'_Abyssins_.
Ils s'appellent _Agassiens_, ce qui signifie _libres_.
Si, après l'Europe, nous examinons la confédération germanique, ce
microcosme de l'Europe, voici ce qui apparaît: à part la Prusse et
l'Autriche, qui comptent parmi les grandes monarchies indépendantes,
les six principaux Etats de la confédération germanique sont: la
Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, le Hanovre, la Hesse et Bade. De ces
six Etats, les quatre premiers étaient des duchés, ce sont aujourd'hui
des royaumes; les deux derniers étaient, la Hesse un landgraviat, et
Bade un margraviat; ce sont aujourd'hui des grands-duchés.
Quant aux Etats électifs et viagers du corps germanique, ils étaient
nombreux et comprenaient une foule de principautés ecclésiastiques;
tous ont cessé d'exister, et à leur tête se sont éclipsés pour jamais
les trois grands électorats archiépiscopaux du Rhin.
Si nous passons aux Etats populaires, nous trouvons ceci: il y avait
en Allemagne soixante-dix villes libres; il n'y en a plus que quatre:
Francfort-sur-le-Mein, Hambourg, Lubeck et Brême.
Et qu'on le remarque bien, pour faire ce rapprochement nous ne nous
sommes pas mis dans les conditions les plus favorables à ce que nous
voulions démontrer, car si au lieu de 1630 nous avions choisi 1650,
par exemple, nous aurions pu retrancher aux Etats monarchiques et
ajouter aux Etats démocratiques du dix-septième siècle la république
anglaise, qui a disparu aujourd'hui comme les autres.
Poursuivons.
Des cinq monarchies électives, deux étaient de premier rang, Rome et
l'Empire. La seule qui reste maintenant, Rome, est tombée au troisième
rang.
Des huit républiques, une, Venise, était une puissance de second rang.
La seule qui subsiste de nos jours, la Suisse, est, comme Rome, un
Etat de troisième ordre.
Les cinq grandes puissances actuellement dirigeantes, la France, la
Prusse, l'Autriche, la Russie et l'Angleterre, sont toutes des
monarchies héréditaires.
Ainsi, d'après cette confrontation surprenante, qui a gagné du
terrain? la monarchie. Qui en a perdu? la démocratie.
Voilà les faits.
Eh bien, les faits se trompent. Les faits ne sont que des apparences.
Le sentiment profond et unanime des nations dément les faits et dit
que c'est le contraire qui est vrai.
La monarchie a reculé, la démocratie a avancé.
Pour que le côté libéral de la constitution de la vieille Europe
non-seulement n'ait rien perdu, mais encore ait prodigieusement gagné,
malgré la multiplication et l'accroissement des royautés, malgré la
chute de tous les Etats viagers et, en quelque sorte, présidentiels de
l'Allemagne, malgré la disparition de quatre grandes monarchies
électives sur cinq, de sept républiques sur huit et de soixante-six
villes libres sur soixante-dix, il suffit d'un fait: la France a passé
de l'état de monarchie pure à l'état de monarchie populaire.
Ce n'est qu'un pas, mais ce pas est fait par la France; et, dans un
temps donné, tous les pas que fait la France, le monde les fera. Ceci
est tellement vrai, que, lorsqu'elle se hâte, le monde se révolte
contre elle et la prend à partie, trouvant plus facile encore de la
combattre que de la suivre. Aussi la politique de la France doit-elle
être une politique conductrice et toujours se résumer en deux mots: ne
jamais marcher assez lentement pour arrêter l'Europe, ne jamais
marcher assez vite pour empêcher l'Europe de rejoindre.
Le tableau que nous venons de dresser dans les quelques pages qui
précèdent prouve encore, et prouve souverainement ceci: c'est que les
mots ne sont rien, c'est que les idées sont tout. A quoi bon batailler
en effet pour ou contre le mot république, par exemple, lorsqu'il est
démontré que sept _républiques_, quatre Etats électifs et soixante-six
villes franches tiennent moins de place dans la civilisation
européenne qu'une idée de liberté semée par la France à tous les
vents!
En effet, les Etats nuisent ou servent à la civilisation, non par le
nom qu'ils portent, mais par l'exemple qu'ils donnent. Un exemple est
une proclamation.
Or quel est l'exemple que donnaient les républiques disparues, et quel
est l'exemple que donne la France?
Venise aimait passionnément l'égalité. Le doge n'avait que sa voix au
sénat. La police entrait chez le doge comme chez le dernier citoyen,
et, masquée, fouillait ses papiers en sa présence sans qu'il osât dire
un mot. Les parents du doge étaient suspects à la république par cela
seul qu'ils étaient parents du doge. Les cardinaux vénitiens lui
étaient suspects comme princes étrangers. Catherine Cornaro, reine à
Chypre, n'était à Venise qu'une dame de Venise. La république avait
proscrit les titres héraldiques. Un jour un sénateur, nommé par
l'empereur comte du Saint-Empire, fit sculpter en pierre sur le
fronton de sa porte une couronne comtale au-dessus de son blason. Le
lendemain matin la couronne avait disparu. Le conseil des Dix l'avait
fait briser pendant la nuit à coups de marteau. Le sénateur dévora
l'affront et fit bien. Sous François Foscari, quand le roi de Dacie
vint séjourner à Venise, la république lui donna rang de citoyen; rien
de plus. Jusqu'ici tout va d'accord, et l'égalité la plus jalouse
n'aurait rien à reprendre. Mais au-dessous des citoyens il y avait les
citadins. Les citoyens, c'était la noblesse; les citadins, c'était le
peuple. Or les citadins, c'est-à-dire le peuple, n'avaient aucun
droit. Leur magistrat suprême, qui s'appelait le chancelier des
citadins et qui était une façon de doge plébéien, n'avait rang que
fort loin après le dernier des nobles. Il y avait entre le bas et le
haut de l'Etat une muraille infranchissable, et en aucun cas la
citadinance ne menait à la seigneurie. Une fois seulement, au
quatorzième siècle, trente bourgeois opulents se ruinèrent presque
pour sauver la république et obtinrent en récompense, ou, pour mieux
dire, en payement, la noblesse; mais cela fit presque une révolution;
et ces trente noms, aux yeux des patriciens purs, ont été jusqu'à nos
jours les trente taches du livre d'or. La seigneurie déclarait ne
devoir au peuple qu'une chose, le pain à bon marché. Joignez à cela le
carnaval de cinq mois, et Juvénal pourra dire: _Panem et circenses_.
Voilà comment Venise comprenait l'égalité.--Le droit public français a
aboli tout privilége. Il a proclamé la libre accessibilité de toutes
les aptitudes à tous les emplois, et cette parité du premier comme du
dernier regnicole devant le droit politique est la seule vraie, la
seule raisonnable, la seule absolue. Quel que soit le hasard de la
naissance, elle extrait de l'ombre, constate et consacre les
supériorités naturelles, et par l'égalité des conditions elle met en
saillie l'inégalité des intelligences.
Dans Gênes comme dans Venise il y avait deux Etats: la grande
république, régie par ce qu'on appelait le Palais, c'est-à-dire par le
doge et l'aristocratie; la petite république, régie par l'office de
Saint-Georges. Seulement, au contraire de Venise, mainte fois la
république d'en bas gênait, entravait, et même opprimait la république
d'en haut. La communauté de Saint-Georges se composait de tous les
créanciers de l'Etat, qu'on nommait les prêteurs. Elle était puissante
et avare et rançonnait fréquemment la seigneurie. Elle avait prise sur
toutes les gabelles, part à tous les priviléges, et possédait
exclusivement la Corse, qu'elle gouvernait rudement. Rien n'est plus
dur qu'un gouvernement de nobles, si ce n'est un gouvernement de
marchands. Prise absolument et en elle-même, Gênes était une nation de
débiteurs menée par une nation de créanciers. A Venise, l'impôt pesait
surtout sur la citadinance; à Gênes il écrasait souvent la
noblesse.--La France, qui a proclamé l'égalité de tous devant la loi,
a aussi proclamé l'égalité de tous devant l'impôt. Elle ne souffre
aucun compartiment dans la caisse de l'Etat. Chacun y verse et y
puise. Et ce qui prouve la bonté du principe, de même que son égalité
politique respecte l'inégalité des intelligences, son égalité devant
l'impôt respecte l'inégalité des fortunes.
A Venise, l'Etat vendait les offices, et moyennant un droit qu'on
appelait _dépôt de conseil_, les mineurs pouvaient entrer, siéger et
voter avant l'âge dans les assemblées.--La France a aboli la vénalité
des fondions publiques.
A Venise le silence régnait.--En France la parole gouverne.
A Gênes, la justice était rendue par une rote toujours composée de
cinq docteurs étrangers. A Lucques, la rote ne contenait que trois
docteurs, le premier était podestat, le second juge civil, le
troisième juge criminel; et non-seulement ils devaient être étrangers,
mais encore il fallait qu'ils fussent nés à plus de cinquante milles
de Lucques.--La France a établi, en principe et en fait, que la seule
justice est la justice du pays.
A Gênes, le doge était gardé par cinq cents Allemands, à Venise, la
république était défendue en terre ferme par une armée étrangère,
toujours commandée par un général étranger; à Raguse, les lois étaient
placées sous la protection de cent Hongrois, menés par leur capitaine,
lesquels servaient aux exécutions; à Lucques, la seigneurie était
protégée dans son palais par cent soldats étrangers, qui, comme les
juges, ne pouvaient être nés à moins de cinquante milles de la
cité.--La France met le prince, le gouvernement et le droit public
sous la protection des gardes nationales. Les anciennes républiques
semblaient se défier d'elles-mêmes. La France se fie à la France.
A Lucques, il y avait une inquisition de la vie privée, qui
s'intitulait _conseil des discoles_. Sur une dénonciation jetée dans
la boîte du conseil, tout citoyen pouvait être déclaré discole,
c'est-à-dire homme de mauvais exemple, et banni pour trois ans, sous
peine de mort en cas de rupture de ban. De là, des abus sans
nombre.--La France a aboli tout ostracisme. La France mure la vie
privée.
En Hollande, l'exception régissait tout. Les Etats votaient par
province et non par tête. Chaque province avait ses lois spéciales,
féodales en West-Frise, bourgeoises à Groningue, populaires dans les
Ommelandes. Dans la province de Hollande, dix-huit villes seulement[7]
avaient droit d'être consultées pour les affaires générales et
ordinaires de la république; sept autres[8] pouvaient être admises à
donner leur avis, mais uniquement lorsqu'il s'agissait de la paix ou
de la guerre, ou de la réception d'un nouveau prince. Ces vingt-cinq
exceptées, aucune des autres villes n'était consultée, celles-là parce
qu'elles appartenaient à des seigneurs particuliers, celles-ci parce
qu'elles n'étaient pas villes fermées. Trois villes impériales,
battant monnaie, gouvernaient l'Over-Yssel, chacune avec une
prérogative inégale; Deventer était la première, Campen la seconde, et
Zwol la troisième. Les villes et les villages du duché de Brabant
obéissaient aux états généraux sans avoir le droit d'y être
représentés.--En France, la loi est une pour toutes les cités comme
pour tous les citoyens.
[7] Dordrecht, Harlem, Delft, Leyde, Amsterdam, Goude, Rotterdam,
Gorcum, Schiedam, Schoonhewe, Briel, Alcmar, Hoorne, Inchuisem,
Edam, Monickendam, Medemblyck, et Purmeseynde.
[8] Woordem, Oudewater, Ghertruydenberg, Heusden, Naerden, Weesp
et Muyden.
Genève était protestante, mais Genève était intolérante. Le
petillement sinistre des bûchers accompagnait la voix querelleuse de
ses docteurs. Le fagot de Calvin s'allumait aussi bien et flambait
aussi clair à Genève que le fagot de Torquemada à Madrid.--La France
professe, affirme et pratique la liberté de conscience.
Qui le croirait? la Suisse, en apparence populaire et paysanne, était
un pays de privilége, de hiérarchie et d'inégalité. La république
était partagée en trois régions. La première région comprenait les
treize cantons et avait la souveraineté. La deuxième région contenait
l'abbé et la ville de Saint-Gall, les Grisons, les Valaisans,
Richterschwyl, Biel et Mulhausen. La troisième région englobait sous
une sujétion passive les pays conquis, soumis ou achetés. Ces pays
étaient gouvernés de la façon la plus inégale et la plus singulière.
Ainsi Bade en Argovie, acquise en 1415, et la Turgovie, acquise en
1460, appartenaient aux huit premiers cantons. Les sept premiers
cantons régissaient exclusivement les Libres Provinces prises en 1415
et Sargans vendu à la Suisse en 1483 par le comte Georges de
Werdenberg. Les trois premiers cantons étaient suzerains de Bilitona
et de Bellinzona. Ragatz, Lugano, Locarno, Mendrisio, le Val-Maggia,
donnés à la Confédération en 1513 par François Sforce, duc de Milan,
obéissaient à tous les cantons, Appenzell excepté.--La France n'admet
pas de hiérarchie entre les parties du territoire. L'Alsace est égale
à la Touraine, le Dauphiné est aussi libre que le Maine, la
Franche-Comté est aussi souveraine que la Bretagne, et la Corse est
aussi française que l'Ile-de-France.
On le voit, et il suffit pour cela d'examiner la comparaison que nous
venons d'ébaucher, les anciennes républiques exprimaient des
généralités locales; la France exprime des idées générales.
Les anciennes républiques représentaient des intérêts. La France
représente des droits.
Les anciennes républiques, venues au hasard, étaient le fruit tel quel
de l'histoire, du passé et du sol. La France modifie et corrige
l'arbre, et sur un passé qu'elle subit greffe un avenir qu'elle
choisit.
L'inégalité entre les individus, entre les villes, entre les
provinces, l'inquisition sur la conscience, l'inquisition sur la vie
privée, l'exception dans l'impôt, la vénalité des charges, la division
par castes, le silence imposé à la pensée, la défiance faite loi de
l'Etat, une justice étrangère dans la cité, une armée étrangère dans
le pays, voilà ce qu'admettaient, selon le besoin de leur politique ou
de leurs intérêts, les anciennes républiques.--La nation une, le droit
égal, la conscience inviolable, la pensée reine, le privilége aboli,
l'impôt consenti, la justice nationale, l'armée nationale, voilà ce
que proclame la France.
Les anciennes républiques résultaient toujours d'un cas donné, souvent
unique, d'une coïncidence de phénomènes, d'un arrangement fortuit
d'éléments disparates, d'un accident; jamais d'un système. La France
croit en même temps qu'elle est; elle discute sa base et la critique,
et l'éprouve assise par assise; elle pose des dogmes et en conclut
l'état; elle a une foi, l'amélioration; un culte, la liberté; un
évangile, le vrai en tout. Les républiques disparues vivaient
petitement et sobrement dans leur chétif ménage politique; elles
songeaient à elles et rien qu'à elles; elles ne proclamaient rien,
elles n'enseignaient rien; elles ne gênaient ni n'enlaidissaient aucun
despotisme par le voisinage de leur liberté; elles n'avaient rien en
elles qui pût aller aux autres nations. La France, elle, stipule pour
le peuple et pour tous les peuples, pour l'homme et pour tous les
hommes, pour la conscience et pour toutes les consciences. Elle a ce
qui sauve les nations, l'unité; elle n'a pas ce qui les perd,
l'égoïsme. Pour elle, conquérir des provinces, c'est bien; conquérir
des esprits, c'est mieux. Les républiques du passé, crénelées dans
leur coin, faisaient toutes quelque chose de limité et de spécial;
leur forme, insistons sur ce point, était inapplicable à autrui; leur
but ne sortait point d'elles-mêmes. Celle-ci construisait une
seigneurie, celle-là une bourgeoisie, cette autre une commune, cette
dernière une boutique. La France construit la société humaine.
Les anciennes républiques se sont éclipsées. Le monde s'en est à peine
aperçu. Le jour où la France s'éteindrait, le crépuscule se ferait sur
la terre.
Nous sommes loin de dire pourtant que les anciennes républiques furent
inutiles au progrès de l'Europe, mais il est certain que la France est
nécessaire.
Pour tout résumer, en un mot, des anciennes républiques il ne sortait
que des faits; de la France il sort des principes.
Là est le bienfait. Là aussi est le danger.
De la mission même que la France s'est donnée, c'est-à-dire, selon
nous, a reçue d'en haut, il résulte plus d'un péril, surtout plus
d'une alarme.
L'extrême largeur des principes français fait que les autres peuples
peuvent vouloir se les essayer. Etre Venise, cela ne tenterait aucune
nation; être la France, cela les tenterait toutes. De là des
entreprises éventuelles que redoutent les couronnes.
La France parle haut, et toujours, et à tous. De là un grand bruit qui
fait veiller les uns, de là un grand ébranlement qui fait trembler les
autres.
Souvent ce qui est promesse aux peuples semble menace aux princes.
Souvent aussi qui proclame déclame.
La France propose beaucoup de problèmes à la méditation des penseurs.
Mais ce qui fait méditer les penseurs fait aussi songer les insensés.
Parmi ces problèmes, il y en a quelques-uns que les esprits puissants
et vrais résolvent par le bon sens; il y en a d'autres que les esprits
faux résolvent par le sophisme; il y en a d'autres que les esprits
farouches résolvent par l'émeute, le guet-apens ou l'assassinat.
Et puis,--et ceci d'ailleurs est l'inconvénient des théories,--on
commence par nier le privilége, et l'on a raison tout à fait; puis on
nie l'hérédité, et l'on n'a plus raison qu'à demi; puis on nie la
propriété, et l'on n'a plus raison du tout; puis on nie la famille, et
l'on a complétement tort; puis on nie le cœur humain, et l'on est
monstrueux. Même, en niant le privilége, on a eu tort de ne point
distinguer tout d'abord entre le privilége institué dans l'intérêt de
l'individu, celui-là est mauvais, et le privilége institué dans
l'intérêt de la société, celui-ci est bon. L'esprit de l'homme, mené
par cette chose aveugle qu'on appelle la logique, va volontiers du
général à l'absolu, et de l'absolu à l'abstrait. Or, en politique,
l'abstrait devient aisément féroce. D'abstraction en abstraction on
devient Néron ou Marat. Dans le demi-siècle qui vient de s'écouler, la
France, car nous ne voulons rien atténuer, a suivi cette pente, mais
elle a fini par remonter vers le vrai. En 89 elle a rêvé un paradis,
en 93 elle a réalisé un enfer; en 1800 elle a fondé une dictature, en
1815 une restauration, en 1830 un Etat libre. Elle a composé cet Etat
libre d'élection et d'hérédité; elle a dévoré toutes les folies avant
d'arriver à la sagesse; elle a subi toutes les révolutions avant
d'arriver à la liberté. Or à sa sagesse d'aujourd'hui on reproche ses
folies d'hier; à sa liberté on reproche ses révolutions.
Qu'on nous permette ici une digression, qui d'ailleurs va
indirectement à notre but. Tout ce qu'on reproche à la France,
tout ce que la France a fait, l'Angleterre l'avait fait avant
elle.--Seulement,--est-ce pour ce motif qu'on ne reproche rien à
celle-là?--les principes qui ont surgi de la révolution anglaise sont
moins féconds que ceux qui se sont dégagés de la révolution française.
L'une, égoïste comme toutes ces autres républiques qui sont mortes,
n'a stipulé que pour le peuple anglais; l'autre, nous l'avons dit tout
à l'heure, a stipulé pour l'humanité tout entière.
Du reste, le parallèle est favorable à la France. Les massacres du
Connaught dépassent 93. La révolution anglaise a eu plus de puissance
pour le mal que la nôtre et moins de puissance pour le bien; elle a
tué un plus grand roi et produit un moins grand homme. On admire
Charles Ier, on ne peut que plaindre Louis XVI. Quant à Cromwell,
l'enthousiasme hésite devant ce grand homme difforme. Ce qu'il a de
Scarron gâte ce qu'il a de Richelieu; ce qu'il a de Robespierre gâte
ce qu'il a de Napoléon.
On pourrait dire que la révolution britannique est circonscrite dans
sa portée et dans son rayonnement par la mer, comme l'Angleterre
elle-même. La mer isole les idées et les événements comme les peuples.
Le protectorat de 1657 est à l'empire de 1811 dans la proportion d'une
île à un continent.
Si frappantes que fussent, au milieu même du dix-septième siècle, ces
aventures d'une puissante nation, les contemporains y croyaient à
peine. Rien de précis ne se dessinait dans cet étrange tumulte. Les
peuples de ce côté du détroit n'entrevoyaient les grandes et fatales
figures de la révolution anglaise que derrière l'écume des falaises et
les brumes de l'Océan. La sombre et orageuse tragédie où étincelaient
l'épée de Cromwell et la hache de Hewlet n'apparaissait aux rois du
continent qu'à travers l'éternel rideau de tempêtes que la nature
déploie entre l'Angleterre et l'Europe. A cette distance et dans ce
brouillard, ce n'étaient plus des hommes, c'étaient des ombres.
Chose bien digne de remarque et d'insistance, dans l'espace d'un
demi-siècle deux têtes royales ont pu tomber en Angleterre, l'une sous
un couperet royal, l'autre sur un échafaud populaire, sans que les
têtes royales d'Europe en fussent émues autrement que de pitié. Quand
la tête de Louis XVI tomba à Paris, la chose parut toute nouvelle et
l'attentat sembla inouï. Le coup frappé par la main vile de Marat et
de Couthon retentit plus avant dans la terreur des rois que les deux
coups frappés par le bras souverain d'Elisabeth et par le bras
formidable de Cromwell. Il serait presque exact de dire que, pour le
monde, ce qui ne s'est pas fait en France ne s'est pas encore fait.
1587 et 1649, deux dates pourtant bien lugubres, sont comme si elles
n'étaient pas et disparaissent sous le flamboiement hideux de ces
quatre chiffres sinistres: 1793.
Il est certain, quant à l'Angleterre, que le _penitus toto divisos
orbe Britannos_ a été longtemps vrai. Jusqu'à un certain point il
l'est encore. L'Angleterre est moins près du continent qu'elle ne le
croit elle-même. Le roi Canut le Grand, qui vivait au onzième siècle,
semble à l'Europe aussi lointain que Charlemagne. Pour le regard, les
chevaliers de la Table Ronde reculent dans les brouillards du moyen
âge presque au même plan que les paladins. La renommée de Shakspeare a
mis cent quarante ans à traverser le détroit. De nos jours, quatre
cents enfants de Paris, silencieusement amoncelés comme les mouches
d'octobre dans les angles noirs de la vieille Porte-Saint-Martin et
piétinant sur le pavé pendant trois soirées, troublent plus
profondément l'Europe que tout le sauvage vacarme des élections
anglaises.
Il y a donc dans la peur que la France inspire aux princes européens
un effet d'optique et un effet d'acoustique, double grossissement dont
il faudrait se défier. Les rois ne voient point la France telle
qu'elle est. L'Angleterre fait du mal; la France fait du bruit.
Les diverses objections qu'on oppose en Europe, depuis 1830 surtout, à
l'esprit français doivent, à notre avis, être toutes abordées de
front, et pour notre part nous ne reculerons devant aucune. Au
dix-neuvième siècle, nous le proclamons avec joie et avec orgueil, le
but de la France, c'est le peuple, c'est l'élévation graduelle des
intelligences, c'est l'adoucissement progressif du sort des classes
nombreuses et affligées, c'est le présent amélioré par l'éducation des
hommes, c'est l'avenir assuré par l'éducation des enfants. Voilà,
certes, une sainte et illustre mission. Nous ne nous dissimulons pas
pourtant qu'à cette heure une portion du peuple, à coup sûr la moins
digne et peut-être la moins souffrante, semble agitée de mauvais
instincts; l'envie et la jalousie s'y éveillent; le paresseux d'en bas
regarde avec fureur l'oisif d'en haut, auquel il ressemble pourtant;
et, placée entre ces deux extrêmes qui se touchent plus qu'ils ne le
croient, la vraie société, la grande société qui produit et qui pense
paraît menacée dans le conflit. Un travail souterrain de haine et de
colère se fait dans l'ombre, de temps en temps de graves symptômes
éclatent, et nous ne nions pas que les hommes sages, aujourd'hui si
affectueusement inclinés sur les classes souffrantes, ne doivent mêler
peut-être quelque défiance à leur sympathie. Selon nous, c'est le cas
de surveiller, ce n'est point le cas de s'effrayer. Ici encore, qu'on
y songe bien, dans tous ces faits dont l'Europe s'épouvante et qu'elle
déclare inouïs, il n'y a rien de nouveau. L'Angleterre avait eu avant
nous des révolutionnaires; l'Allemagne, qu'elle nous permette de le
lui dire, avait eu avant nous des communistes. Avant la France,
l'Angleterre avait décapité la royauté; avant la France, la Bohême
avait nié la société. Les Hussites, j'ignore si nos sectaires
contemporains le savent, avaient pratiqué dès le quinzième siècle
toutes leurs théories. Ils arboraient deux drapeaux: sur l'un ils
avaient écrit: _Vengeance du petit contre le grand!_ et ils
attaquaient ainsi l'ordre social momentané; sur l'autre ils avaient
écrit: _Réduire à cinq toutes les villes de la terre!_ et ils
attaquaient ainsi l'ordre social éternel. On voit que, par l'idée, ils
étaient aussi «avancés» que ce qu'on appelle aujourd'hui les
communistes; par l'action, voici où ils en étaient:--ils avaient
chassé un roi, Sigismond, de sa capitale, Prague; ils étaient maîtres
d'un royaume, la Bohême; ils avaient un général homme de génie, Ziska;
ils avaient bravé un concile, celui de Bâle, en 1431, et huit diètes,
celle de Brinn, celle de Vienne, celle de Presbourg, les deux de
Francfort et les trois de Nuremberg; ils avaient tenu eux-mêmes une
diète à Czaslau, déposé solennellement un roi et créé une régence; ils
avaient affronté deux croisades suscitées contre eux par Martin V; ils
épouvantaient l'Europe à tel point qu'on avait établi contre eux un
conseil permanent à Nuremberg, une milice perpétuelle commandée par
l'électeur de Brandebourg, une paix générale qui permettait à
l'Allemagne de réunir toutes ses forces pour leur extermination, et un
impôt universel, le _denier commun_, que le prince souverain payait
comme le paysan. La terreur de leur approche avait fait transporter la
couronne de Charlemagne et les joyaux de l'empire de Carlstein à Bude,
et de Bude à Nuremberg. Ils avaient effroyablement dévasté, en
présence de l'Allemagne armée et effarée, huit provinces: la Misnie,
la Franconie, la Bavière, la Lusace, la Saxe, l'Autriche, le
Brandebourg et la Prusse; ils avaient battu les meilleurs capitaines
de l'Europe, l'empereur Sigismond, le duc Coribut Jagellon, le
cardinal Julien, l'électeur de Brandebourg et le légat du pape. Devant
Prague, à Teutschbroda, à Saatz, à Aussig, à Riesenberg, devant Mies
et devant Taus, ils avaient exterminé huit fois l'armée du saint
empire, et, dans ces huit armées, il y en avait une de cent mille
hommes, commandée par l'empereur Sigismond, une de cent vingt mille
hommes, commandée par le cardinal Julien, et une de deux cent mille
hommes, commandée par les électeurs de Treves, de Saxe et de
Brandebourg. Cette dernière seulement, dans l'état des forces
militaires du quinzième siècle, représenterait aujourd'hui un armement
de douze cent mille soldats. Et combien de temps dura cette guerre
faite par une secte à l'Europe et au genre humain? seize ans. De 1420
à 1436. Sans nul doute, c'était là un sauvage et gigantesque ennemi.
Eh bien, la civilisation du quinzième siècle, par cela même que
c'était la barbarie et qu'elle était la civilisation, a été assez
forte pour le saisir, l'étreindre et l'étouffer. Croit-on que la
civilisation du dix-neuvième siècle doive trembler devant une douzaine
de fainéants ivres qui épellent un libelle dans un cabaret?
Quelques malheureux, mêlés à quelques misérables, voilà les Hussites
du dix-neuvième siècle. Contre une pareille secte, contre un pareil
danger, deux choses suffisent: la lumière dans les esprits, un caporal
et quatre hommes dans la rue.
Rassurons-nous donc et rassurons le continent.
La Russie et l'Angleterre laissées dans l'exception, et nous avons
assez dit pourquoi, on reconnaît en Europe, sans compter les petits
Etats, deux sortes de monarchies, les anciennes et les nouvelles. Sauf
les restrictions de détail, les anciennes déclinent, les nouvelles
grandissent. Les anciennes sont: l'Espagne, le Portugal, la Suède, le
Danemark, Rome, Naples et la Turquie. A la tête de ces vieilles
monarchies est l'Autriche, grande puissance allemande. Les nouvelles
sont: la Belgique, la Hollande, la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg, la
Sardaigne et la Grèce. A la tête de ces jeunes royaumes est la Prusse,
autre grande puissance allemande. Une seule monarchie dans ce groupe
d'Etats de tout âge jouit d'un magnifique privilége; elle est tout à
la fois vieille et jeune, elle a autant de passé que l'Autriche et
autant d'avenir que la Prusse: c'est la France.
Ceci n'indique-t-il pas clairement le rôle nécessaire de la France? La
France est le point d'intersection de ce qui a été et de ce qui sera,
le lien commun des vieilles royautés et des jeunes nations, le peuple
qui se souvient et le peuple qui espère. Le fleuve des siècles peut
couler; le passage de l'humanité est assuré; la France est le pont
granitique qui portera les générations d'une rive à l'autre.
Qui donc pourrait songer à briser ce pont providentiel? qui donc
pourrait songer à détruire ou à démembrer la France? Y échouer serait
s'avouer fou. Y réussir serait se faire parricide.
Ce qui inquiète étrangement les couronnes, c'est que la France, par
cette puissance de dilatation qui est propre à tous les principes
généreux, tend à répandre au dehors sa liberté.
Ici il est besoin de s'entendre.
La liberté est nécessaire à l'homme. On pourrait dire que la liberté
est l'air respirable de l'âme humaine. Sous quelque forme que ce soit,
il la lui faut. Certes, tous les peuples européens ne sont point
complétement libres; mais tous le sont par un côté. Ici c'est la cité
qui est libre, là c'est l'individu; ici c'est la place publique, là
c'est la vie privée; ici c'est la conscience, là c'est l'opinion. On
pourrait dire qu'il y a des nations qui ne respirent que par une de
leurs facultés comme il y a des malades qui ne respirent que d'un
poumon. Le jour où cette respiration leur serait interdite ou
impossible, la nation et le malade mourraient. En attendant, ils
vivent, jusqu'au jour où viendra la pleine santé, c'est-à-dire la
pleine liberté. Quelquefois la liberté est dans le climat; c'est la
nature qui la fait et qui la donne. Aller demi-nu, le bonnet rouge sur
la tête, avec un haillon de toile pour caleçon et un haillon de laine
pour manteau; se laisser caresser par l'air chaud, par le soleil
rayonnant, par le ciel bleu, par la mer bleue; se coucher à la porte
du palais à l'heure même où le roi s'y couche dans l'alcôve royale et
mieux dormir dehors que le roi dedans; faire ce qu'on veut; exister
presque sans travail, travailler presque sans fatigue, chanter soir et
matin, vivre comme l'oiseau, c'est la liberté du peuple à Naples.
Quelquefois la liberté est dans le caractère même de la nation; c'est
encore là un don du ciel. S'accouder tout le jour dans une taverne,
aspirer le meilleur tabac, humer la meilleure bière, boire le meilleur
vin, n'ôter sa pipe de sa bouche que pour y porter son verre, et
cependant ouvrir toutes grandes les ailes de son âme, évoquer dans son
cerveau les poëtes et les philosophes, dégager de tout la vertu,
construire des utopies, déranger le présent, arranger l'avenir, faire
éveiller tous les beaux songes qui voilent la laideur des réalités,
oublier et se souvenir à la fois, et vivre ainsi, noble, grave,
sérieux, le corps dans la fumée, l'esprit dans les chimères: c'est la
liberté de l'Allemand. Le Napolitain a la liberté matérielle,
l'Allemand a la liberté morale. La liberté du lazzarone a fait
Rossini, la liberté de l'allemand a fait Hoffmann. Nous Français, nous
avons la liberté morale comme l'Allemand et la liberté politique comme
l'Anglais; mais nous n'avons pas la liberté matérielle. Nous sommes
esclaves du climat; nous sommes esclaves du travail. Ce mot doux et
charmant, _libre comme l'air_, on peut le dire du lazzarone, on ne
peut le dire de nous. Ne nous plaignons pas, car la liberté matérielle
est la seule qui puisse se passer de dignité; et en France, à ce point
d'initiative civilisatrice où la nation est parvenue, il ne suffit pas
que l'individu soit libre, il faut encore qu'il soit digne. Notre
partage est beau. La France est aussi noble que la noble Allemagne;
et, de plus que l'Allemagne, elle a le droit d'appliquer directement
la force fécondante de son esprit à l'amélioration des réalités. Les
Allemands ont la liberté de la rêverie; nous avons la liberté de la
pensée.
Mais, pour que la libre pensée soit contagieuse, il faut que les
peuples aient subi de longues préparations, plus divines encore
qu'humaines. Ils n'en sont pas là. Le jour où ils en seront là, la
pensée française, mûrie par tout ce qu'elle aura vu et tout ce qu'elle
aura fait, loin de perdre les rois, les sauvera.
C'est du moins notre conviction profonde.
A quoi bon donc gêner et amoindrir cette France, qui sera peut-être
dans l'avenir la providence des nations?
A quoi bon lui refuser ce qui lui appartient?
On se souvient que nous n'avons voulu chercher de ce problème que la
solution pacifique; mais, à la rigueur, n'y en aurait-il pas une
autre? Il y a déjà dans le plateau de la balance où se pèsera un jour
la question du Rhin un grand poids, le bon droit de la France.
Faudra-t-il donc y jeter aussi cet autre poids terrible, la colère de
la France?
Nous sommes de ceux qui pensent fermement et qui espèrent qu'on n'en
viendra point là.
Qu'on songe à ce que c'est que la France.
Vienne, Berlin, Saint-Pétersbourg, Londres, ne sont que des villes;
Paris est un cerveau.
Depuis vingt-cinq ans, la France mutilée n'a cessé de grandir de cette
grandeur qu'on ne voit pas avec les yeux de la chair, mais qui est la
plus réelle de toutes, la grandeur intellectuelle. Au moment où nous
sommes, l'esprit français se substitue peu à peu à la vieille âme de
chaque nation.
Les plus hautes intelligences qui, à l'heure qu'il est, représentent
pour l'univers entier la politique, la littérature, la science et
l'art, c'est la France qui les a et qui les donne à la civilisation.
La France aujourd'hui est puissante autrement, mais autant
qu'autrefois.
Qu'on la satisfasse donc. Surtout qu'on réfléchisse à ceci:
L'Europe ne peut être tranquille tant que la France n'est pas
contente.
Et après tout enfin, quel intérêt pourrait avoir l'Europe à ce que la
France, inquiète, comprimée, à l'étroit dans des frontières contre
nature, obligée de chercher une issue à la séve qui bouillonne en
elle, devint forcément, à défaut d'autre rôle, une Rome de la
civilisation future, affaiblie matériellement, mais moralement
agrandie; métropole de l'humanité, comme l'autre Rome l'est de la
chrétienté, regagnant en influence plus qu'elle n'aurait perdu en
territoire, retrouvant sous une autre forme la suprématie qui lui
appartient et qu'on ne lui enlèvera pas, remplaçant sa vieille
prépondérance militaire par un formidable pouvoir spirituel qui ferait
palpiter le monde, vibrer les fibres de chaque homme et trembler les
planches de chaque trône; toujours inviolable par son épée, mais reine
désormais par son clergé littéraire, par sa langue universelle au
dix-neuvième siècle comme le latin l'était au douzième, par ses
journaux, par ses livres, par son initiative centrale, par les
sympathies, secrètes ou publiques, mais profondes, des nations; ayant
ses grands écrivains pour papes, et quel pape qu'un Pascal! ses grands
sophistes pour antechrists, et quel antechrist qu'un Voltaire! tantôt
éclairant, tantôt éblouissant, tantôt embrasant le continent avec sa
presse comme le faisait Rome avec sa chaire, comprise parce qu'elle
serait écoutée, obéie parce qu'elle serait crue, indestructible parce
qu'elle aurait une racine dans le cœur de chacun, déposant des
dynasties au nom de la liberté, excommuniant des rois de la grande
communion humaine, dictant des chartes-évangiles, promulguant des
brefs populaires, lançant des idées et fulminant des révolutions!