L'obstacle matériel, c'est la Prusse.
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit à ce sujet. Il
est impossible pourtant que dans un temps donné la Prusse ne
reconnaisse pas trois choses:
La première, c'est que, le caractère personnel des princes toujours
laissé hors de question, l'alliance russe n'est pas et ne peut pas
être un fait simple et clair pour un Etat de l'Europe centrale. Ce
sont là des rapprochements dont l'arrière-pensée est transparente.
Entre royaumes et entre peuples on peut s'aimer de beaucoup de façons.
La Russie aime l'Allemagne comme l'Angleterre aime le Portugal et
l'Espagne, comme le loup aime le mouton.
La deuxième, c'est que, malgré tous les efforts de la Prusse depuis
vingt-cinq ans, malgré force concessions de bien-être, comme
l'abaissement des taxes sur le tabac, le houblon et le vin, si
paternel qu'ait été son gouvernement, et nous le reconnaissons, la
rive gauche du Rhin est restée française; tandis que la rive droite,
naturellement et nécessairement allemande, est devenue tout de suite
prussienne. Parcourez la rive droite, entrez dans les auberges, dans
les tavernes, dans les boutiques; partout vous verrez le portrait du
grand Frédéric et la bataille de Rosbach accrochés au mur. Parcourez
la rive gauche, visitez les mêmes lieux, partout vous y trouverez
Napoléon et Austerlitz, protestation muette. La liberté de la presse
n'existe pas dans les possessions prussiennes, mais la liberté de la
muraille y existe encore, et elle suffit, comme on voit, pour rendre
publiques les pensées secrètes.
En troisième lieu, la Prusse remarquera que son Etat, tel que les
congrès l'ont coupé, est mal fait. Qu'est-ce en effet que la Prusse
aujourd'hui? Trois îles en terre ferme. Chose bizarre à dire, mais
vraie. Le Rhin, et surtout le défaut de sympathie et d'unité, divisent
en deux le grand-duché du Bas-Rhin, qui est lui-même séparé de la
vieille Prusse par un détroit où passe un bras de la confédération
germanique et où le Hanovre et la Hesse électorale font leur jonction.
Entre les deux points les plus rapprochés de ce détroit, Liebenau et
Wilzenhs, est précisément situé Cassel, comme pour interdire toute
communication. Etrange sujétion presque absurde à exprimer, le roi de
Prusse ne peut aller chez lui sans sortir de chez lui.
Il est évident que ceci encore n'est qu'une situation provisoire.
La Prusse, disons-le-lui à elle-même, tend à devenir et deviendra un
grand royaume homogène, lié dans toutes ses parties, puissant sur
terre et sur mer. A l'heure qu'il est la Prusse n'a de ports que sur
la Baltique, mer dont la profondeur n'atteint pas les huit cents pieds
du lac de Constance, mer plus facile à fermer encore que la
Méditerranée et qui n'a pas, comme la Méditerranée, l'inappréciable
avantage d'être le bassin même de la civilisation. Un peuple enfermé
dans la Méditerranée a pu devenir Rome. Que deviendrait un peuple
enfermé dans la Baltique? Il faut à la Prusse des ports sur l'Océan.
Nul n'a le secret de l'avenir, et Dieu seul, de son doigt inflexible,
avance, recule, ou efface souverainement les lignes vertes et rouges
que les hommes tracent sur les mappemondes. Mais dès à présent on peut
le constater, car une partie en est déjà visible, le travail divin se
fait. Dès à présent la Providence remet en ordre, avec sa lenteur
infaillible et majestueuse, ce qu'ont dérangé les congrès. En
séparant, par l'avènement béni d'une jeune fille, la couronne de
Hanovre de la couronne d'Angleterre, en isolant le petit royaume du
grand, en frappant de diverses incapacités morales et physiques, on
pourrait dire de tous les aveuglements à la fois, la branche de
Brunswick restée allemande ou redevenue allemande, c'est-à-dire en la
marquant pour une extinction prochaine, il semble qu'elle laisse déjà
entrevoir son moyen et son but: le Hanovre à la Prusse et le Rhin à la
France.
Quand nous disons le Rhin, nous entendons la rive gauche. Or la Prusse
a plus de rive droite que de rive gauche, et elle gardera la rive
droite.
Pour le Hanovre, l'incorporation à la Prusse, c'est un grand pas vers
la liberté, la dignité et la grandeur. Pour la Prusse, la possession
du Hanovre, c'est d'abord l'homogénéité du territoire, la suppression
du détroit et de l'obstacle, la jonction du duché du Rhin à la vieille
Prusse; ensuite, c'est l'absorption inévitable de Hambourg et
d'Oldenbourg, c'est l'Océan ouvert, la navigation libre, la
possibilité d'être aussi puissante par la marine que par l'armée.
Qu'est-ce que la rive gauche du Rhin à côté de tout cela?
Quant à l'Allemagne proprement dite, c'est dans les principautés du
Danube que sont ses compensations futures. N'est-il pas évident que
l'empire ottoman diminue et s'atrophie pour que l'Allemagne
s'agrandisse?