Aujourd'hui, par la force mystérieuse des choses, la Turquie est
tombée, l'Espagne est tombée.
A l'heure où nous parlons, les assignats[4], cette dernière vermine
des vieilles sociétés pourries, dévorent l'empire turc.
[4] En Turquie, ils s'appellent _schim_.
Depuis longtemps déjà une autre nation a Gibraltar, comme le sauvage
qui coud à son manteau l'ongle du lion mort.
Ainsi, en moins de deux cents ans, les deux colosses qui épouvantaient
nos pères se sont évanouis.
L'Europe est-elle délivrée? Non.
Comme au dix-septième siècle, un double péril la menace. Les hommes
passent, mais l'homme reste; les empires tombent, les égoïsmes se
réforment. Or, à l'instant où nous sommes, de même qu'il y a deux
cents ans, deux immenses égoïsmes pressent l'Europe et la convoitent.
L'esprit de guerre, de violence et de conquête est encore debout à
l'orient; l'esprit de commerce, de ruse et d'aventure est encore
debout à l'occident. Les deux géants se sont un peu déplacés et sont
remontés vers le nord, comme pour saisir le continent de plus haut.
A la Turquie a succédé la Russie; à l'Espagne a succédé l'Angleterre.
Coupez par la pensée, sur le globe du monde, un segment qui, tournant
autour du pôle, se développe du cap Nord européen au cap Nord
asiatique, de Tornéa au Kamtchatka, de Varsovie au golfe d'Anadyr, de
la mer Noire à la mer d'Okhotsk, et qui, au couchant, entamant la
Suède, bordant la Baltique, dévorant la Pologne, au midi, échancrant
la Turquie, absorbant le Caucase et la mer Caspienne, envahissant la
Perse, suivant la longue chaîne qui commence aux monts Ourals et finit
au cap Oriental, côtoie le Turkestan et la Chine, heurte le Japon par
le cap Lopatka, et, parti du milieu de l'Europe, aille au détroit de
Behring toucher l'Amérique à travers l'Asie; outre la Pologne, jetez
pêle-mêle dans ce monstrueux segment la Crimée, la Géorgie, le
Chirvan, l'Imiretée, l'Abascie, l'Arménie et la Sibérie; groupez à
l'entour les îles de la Nouvelle-Zemble, Spitzberg, Vaigatz et
Kalgouef, Aland, Dagho et Oesel, Clarke, Saint-Mathieu, Saint-Paul,
Saint-Georges, les Aleutiennes, Kodiak, Sitka et l'archipel du
Prince-de-Galles; dispersez dans cet espace immense soixante millions
d'hommes, vous aurez la Russie.
La Russie a deux capitales: l'une coquette, élégante, encombrée des
énormes colifichets du goût pompadour qui s'y sont faits palais et
cathédrales, pavée de marbre blanc, bâtie d'hier, habitée par la cour,
épousée par l'empereur; l'autre, chargée de coupoles de cuivre et de
minarets d'étain, sombre, immémoriale et répudiée. La première, Saint
Pétersbourg, représente l'Europe; la seconde, Moscou, représente
l'Asie. Comme l'aigle d'Allemagne, l'aigle de Russie a deux têtes.
La Russie peut mettre sur pied une armée de onze cent mille hommes.
Le débordement possible des Russes fait réparer la muraille de Chine
et bâtir la muraille de Paris.
Ce qui était le grand knez de Moscovie est à présent l'empereur de
Russie. Comparez les deux figures, et mesurez les pas que Dieu fait
faire à l'homme.
Le knez s'est fait tzar, le tzar s'est fait czar, le czar s'est fait
empereur. Ces transformations, disons-le, sont de véritables avatars.
A chaque peau qu'il dépouille, le prince moscovite devient de plus en
plus semblable à l'Europe, c'est-à-dire à la civilisation.
Pourtant, que l'Europe ne l'oublie pas, ressembler ce n'est pas
s'identifier.
L'Angleterre a l'Ecosse et l'Irlande, les Hébrides et les Orcades;
avec le groupe des îles Schetland, elle sépare le Danemark des îles
Féroé et de l'Islande, ferme la mer du Nord, et observe la Suède; avec
Jersey et Guernesey elle ferme la Manche et observe la France. Puis
elle part, elle tourne autour de la Péninsule, pose son influence sur
le Portugal et son talon sur Gibraltar, et entre dans la Méditerranée
après en avoir pris la clef. Elle enjambe les Baléares, la Corse, la
Sardaigne et la Sicile; là elle s'arrête, trouve Malte, et s'y
installe entre la Sicile et Tunis, entre l'Italie et l'Afrique; de
Malte, elle gagne Corfou, d'où elle surveille la Turquie en fermant la
mer Adriatique; Sainte-Maure, Céphalonie et Zante, d'où elle surveille
la Morée en dominant la mer Ionienne; Cérigo, d'où elle surveille
Candie en bloquant l'Archipel. Ici il faut rebrousser chemin, l'Egypte
barre le passage, l'isthme de Suez n'est pas encore coupé; elle
revient sur ses pas et rentre dans l'Océan. Elle a tourné l'Espagne,
cette petite presqu'île; elle va tourner l'Afrique, cette presqu'île
énorme. Le trajet est malaisé sur cette plage où un océan de sable se
mêle au grand océan des flots. Comme un homme qui traverse un gué avec
précaution de pierre en pierre, elle a des repos marqués pour tous les
pas qu'elle fait. Elle met d'abord le pied à Saint-James, à
l'embouchure de la Gambie, d'où elle épie le Sénégal français. Son
second pas s'imprime sur la côte, à Cachéo, le troisième à
Sierra-Leone, le quatrième au cap Corse. Puis elle se risque dans
l'océan Atlantique, et réunit sous son pavillon l'Ascension,
Sainte-Hélène et Fernando-Po, triangle d'îles qui entre profondément
dans le golfe de Guinée. Ainsi appuyée, elle atteint le Cap et
s'empare de la pointe d'Afrique comme elle s'est emparée à Gibraltar
de la pointe d'Europe. Du Cap, elle remonte, au nord, de l'autre côté
de la presqu'île africaine, aborde les Mascarenhas, l'île de France et
Port-Louis, d'où elle tient en respect Madagascar, et s'établit aux
îles Seychelles, d'où elle commande toute la côte orientale du cap
Delgado au cap Gardafu. Ici il n'y a plus que la mer Rouge qui la
sépare de la Méditerranée et de l'Archipel; elle a fait le tour de
l'Afrique; elle est presque revenue au point d'où elle était partie.
Voici la mer des Indes, voilà l'Asie.
L'Angleterre entre en Asie; des Seychelles aux Laquedives il n'y a
qu'un pas, elle prend les Laquedives; après quoi elle étend la main et
saisit l'Hindoustan, tout l'Hindoustan, Calcutta, Madras et Bombay,
ces trois provinces de la Compagnie des Indes, grandes comme des
empires, et sept royaumes, Népaul, Oude, Barode, Nagpour, Nizam,
Maïssour et Travancore. Là elle touche à la Russie; le Turkestan
chinois seul l'en sépare. Maîtresse du golfe d'Oman, que borde
l'immense côte qu'elle possède de Haydérabad à Trivanderam, elle
atteint la Perse et la Turquie par le golfe Persique, qu'elle peut
fermer, et l'Egypte par la mer Rouge, qu'elle peut bloquer également.
L'Hindoustan lui donne Ceylan. De Ceylan elle se glisse entre les
îles Nicobar et les îles Andammans, prend terre sur la longue côte des
monts Mogs, dans l'Indo-Chine, et la voilà qui tient le golfe du
Bengale. Tenir le golfe du Bengale, c'est faire la loi à l'empire des
Birmans. Les monts Mogs lui ouvrent la presqu'île de Malacca; elle s'y
étend et s'y consolide. De Malacca elle observe Sumatra, des îles
Sincapour elle observe Bornéo. De cette façon, possédant le cap
Romania et le cap Comorin, elle a les deux grandes pointes d'Asie
comme elle a la pointe d'Europe, comme elle a la pointe d'Afrique.
A l'heure où nous sommes, elle attaque la Chine de vive force après
avoir essayé de l'empoisonner, ou du moins de l'endormir.
Ce n'est pas tout; il reste deux mondes, la Nouvelle-Hollande et
l'Amérique, elle les saisit. De Malacca, elle traverse le groupe
inextricable des îles de la Sonde, cette conquête de la vieille
navigation hollandaise, et s'empare de la Nouvelle-Hollande tout
entière, terre vierge qu'elle féconde avec des forçats, et qu'elle
garde jalousement, crénelée dans les îles Bathurst au nord et dans
l'île de Diémen au sud comme dans deux forteresses.
Puis elle suit un moment la route de Cook, laisse à sa gauche les six
archipels de l'Océanie, louvoie devant la longue muraille des
Cordilières et des Andes, double le cap Horn, remonte les côtes de la
Patagonie et du Brésil, et prend terre enfin sous l'équateur au sommet
de l'Amérique méridionale à Stabrock, où elle crée la Guyane anglaise.
Un pas, et elle est maîtresse des îles du Vent, ce cromlech d'îles qui
clôt la mer des Antilles; un autre pas, et elle est maîtresse des îles
Lucayes, longue barricade qui ferme le golfe du Mexique. Il y a
vingt-quatre petites Antilles, elle en prend douze; il y a quatre
grandes Antilles, Cuba, Saint-Domingue, la Jamaïque et Porto-Ricco,
elle se contente d'une, la Jamaïque, d'où elle gêne les trois autres.
Ensuite, au milieu même de l'isthme de Panama, à l'entrée du golfe
d'Honduras, elle découpe en terre ferme un morceau du Yucatan, et y
pose son établissement de Balize comme une vedette entre les deux
Amériques. Là, pourtant, le Mexique la tient en échec, et, au delà du
Mexique, les Etats-Unis, cette colonie dont la nationalité est un
affront pour elle. Elle se rembarque, et des îles Lucayes, s'appuyant
sur les Bermudes où elle plante son pavillon, elle atteint
Terre-Neuve, cette île qui, vue à vol d'oiseau, a la forme d'un
chameau agenouillé sur l'Océan et levant sa tête vers le pôle.
Terre-Neuve, c'est la station de son dernier effort. Il est
gigantesque. Elle allonge le bras et s'approprie d'un coup tout le
nord de l'Amérique, de l'océan Atlantique au Grand-Océan, les îles de
la Nouvelle-Ecosse, le Canada et le Labrador, la baie d'Hudson et la
mer de Baffin, le Nouveau-Norfolk, la Nouvelle-Calédonie et les
archipels de Quadra et de Vancouver, les Iroquois, les Chipeouays, les
Eskimaux, les Kristinaux, les Koliougis, et, au moment de saisir les
Ougalacmioutis et les Kitègues, elle s'arrête tout à coup: la Russie
est là. Où l'Angleterre est venue par mer, la Russie est venue par
terre, car le détroit de Behring ne compte pas, et là, sous le cercle
polaire, parmi les sauvages hideux et effarés, dans les glaces et les
banquises, à la réverbération des neiges éternelles, à la lueur des
aurores boréales, les deux colosses se rencontrent et se
reconnaissent.
Récapitulons: l'Angleterre tient les six plus grands golfes du monde,
qui sont les golfes de Guinée, d'Oman, de Bengale, du Mexique, de
Baffin et d'Hudson; elle ouvre ou ferme à son gré neuf mers, la mer du
Nord, la Manche, la Méditerranée, l'Adriatique, la mer Ionienne, la
mer de l'Archipel, le golfe Persique, la mer Rouge, la mer des
Antilles. Elle possède en Amérique un empire, la Nouvelle-Bretagne,
en Asie un empire, l'Hindoustan, et dans le Grand-Océan un monde, la
Nouvelle-Hollande.
En outre, elle a d'innombrables îles qui sont, sur toutes les mers et
sur tous les continents, comme des vaisseaux en station et à l'ancre,
et avec lesquelles, île et navire elle-même, embossée devant l'Europe,
elle communique, pour ainsi dire sans solution de continuité, par ses
innombrables vaisseaux, îles flottantes.
Le peuple d'Angleterre n'est pas pour lui-même un peuple souverain,
mais il est pour d'autres nations un peuple suzerain. Il gouverne
féodalement deux millions trois cent soixante-dix mille Ecossais, huit
millions deux cent quatre-vingt mille Irlandais, deux cent
quarante-quatre mille Africains, soixante mille Australiens, un
million six cent mille Américains et cent vingt-quatre millions
d'Asiatiques, c'est-à-dire que quatorze millions d'Anglais possèdent
sur la terre cent trente-sept millions d'hommes.
Tous les lieux que nous avons nommés dans les quelques pages qu'on
vient de lire sont les points d'attache de l'immense filet où
l'Angleterre a pris le monde.
V
Voici ce qui a perdu la Turquie.
Premièrement, l'immensité du territoire formé d'Etats juxtaposés et
non cimentés. Le ciment des nations, c'est une pensée commune. Des
peuples ne peuvent adhérer entre eux s'ils n'ont une même langue dont
les mots circulent comme la monnaie de l'esprit de tous possédée tour
à tour par chacun. Or, ce qui fait circuler la langue, ce qui imprime
une effigie aux mots, ce qui crée la pensée commune, c'est avant tout
l'art, la poésie, la littérature, _humaniores litteræ_. Point d'art ni
de lettres en Turquie, donc point de langue circulant de peuple à
peuple, point de pensée commune, point d'unité. Ici on parlait latin,
là grec, ailleurs slave, plus loin arabe, persan ou hindou. Ce n'était
pas un empire, c'était un bloc taillé par le sabre, un composé hybride
de nations qui se touchaient, mais qui ne se pénétraient pas. Ajoutez
à cela des déserts, faits tantôt par la conquête, tantôt par le
climat, immenses solitudes que la sève sociale ne pouvait traverser.
Deuxièmement, le despotisme du prince. Le sultan était tout ensemble
pontife et empereur, souverain temporel et souverain spirituel, chef
politique, chef militaire et chef religieux. Ses sujets lui
appartenaient, biens, corps et esprit, d'une façon absolue et
terrible, comme sa chose et plus que sa chose. Il pouvait les
condamner et les damner. Sultan, il avait leur vie; commandeur des
croyants, il avait leur âme. Or, malheur à l'individu qui est en même
temps ordinaire comme homme et extraordinaire comme prince! Trop de
pouvoir est mauvais à l'homme. Etre prêtre, être roi, être Dieu, c'est
trop. Le bourdonnement confus de toutes les volontés éveillées qui
demandent à être satisfaites à la fois assourdit le pauvre cerveau de
celui qui peut tout, étourdit son intelligence, dérange la génération
de sa pensée et le rend fou. On pourrait dire et démontrer, preuves en
main, que la plupart des empereurs romains et des sultans ont été dans
une situation cérébrale particulière. Sans doute il faut admettre, et
l'histoire enregistre par intervalles l'admirable accident d'un
despote illustre, intelligent et supérieur; mais en général et presque
toujours le sultan est vulgaire. De là des désordres sans nombre;
l'effroyable oscillation d'une volonté suprême qui heurte et brise
tout au hasard dans l'Etat. Le despotisme, utile, expédient,
inspirateur, parfois nécessaire, pour les hommes de génie, effare et
trouble l'homme médiocre. Le vin des forts est le poison des faibles.
Troisièmement, les révolutions de sérail, les conspirations de palais;
le despote étranglant ses frères, les frères empoisonnant ou égorgeant
le despote; la défiance du père au fils et du fils au père; le soupçon
dans le foyer, la haine dans l'alcôve, des maladies inconnues, des
fièvres suspectes, des morts obscures; l'éternel complot des grands,
toujours placés entre une ascension sans terme et une chute sans fond;
l'émeute et le bouillonnement des petits, toujours malheureux,
toujours irrités; la terreur dans la famille impériale, le tremblement
dans l'empire; faits graves, tristes et permanents qui découlent du
despotisme.
Quatrièmement, un gouvernement mauvais, à la fois dur et mou, lequel
sort en chancelant de ce despote qui ne pense jamais et de ce palais
qui tremble toujours; pouvoir sans cohésion superposé à un Etat sans
unité. Les populations de cet empire à demi barbare sont dans l'ombre;
d'elles-mêmes et d'autrui, de leurs intérêts, de leur avenir, elles
distinguent et savent peu de chose; le gouvernement, qui devrait les
guider et qui s'y hasarde en effet, ignore presque tout et méconnaît
le reste. Or, pour les gouvernements comme pour les individus,
méconnaître est pire qu'ignorer. Où ira cette nation forte, puissante,
exubérante, redoutable, mais ignorante? Qui la mène et où la
mène-t-on? Elle tâtonne et voit à peine devant elle; son gouvernement
y voit moins encore. Etrange spectacle! un myope conduit par un
aveugle.
Cinquièmement, la servitude posée comme un bât sur le peuple. Sous la
domination turque, le laboureur ne s'appartenait pas; il était à un
propriétaire. Il y avait un premier bétail, le troupeau; et un
deuxième bétail, le paysan. Ainsi, la dépopulation partout, point de
vraie culture, un sillon détesté du laboureur. La propriété et la
liberté font aimer la terre à l'homme; la servitude la lui fait haïr.
Le cœur se serre en étudiant cet Etat; qu'on l'examine en haut ou
qu'on le regarde en bas, les deux extrémités se ressemblent par la
misère intellectuelle. Que peut devenir la sociabilité humaine entre
un prince que le despotisme hébête et un paysan que l'esclavage
abrutit?
Sixièmement, l'abus des colonies militaires. Les timariots étaient des
colons soldats. C'est une erreur qu'avaient les Turcs de croire qu'on
refait de la population de cette manière. Le procédé manque le but. Un
village qui est un régiment n'est plus un village. Un régiment est
toujours coupé carrément; un village doit choisir son lieu et y
germer naturellement et y croître au soleil. Un village est un arbre,
un régiment est une poutre. Pour faire le soldat, on tue le paysan.
Or, pour la vie intérieure et profonde des empires, mieux vaut un
paysan qu'un soldat.
Septièmement, l'oppression des pays conquis; une langue barbare
imposée aux vaincus; une noble nation, illustre, historique, grande
dans les souvenirs et les sympathies de l'Europe, jadis libre, jadis
républicaine, décimée, extirpée, livrée au sabre et au fouet, écrasée
dans l'homme, dans la femme et jusque dans l'enfant; déracinée de son
propre sol, transplantée au loin, jetée au vent, foulée aux pieds. Ces
voies de fait du peuple vainqueur sur le peuple vaincu sont
accompagnées de cris d'horreur, et finissent par révolter toute la
terre. Quand l'heure a enfin sonné, les peuples opprimés se lèvent, et
le monde se lève de leur côté.
Huitièmement, la religion sans l'intelligence, la foi sans la
réflexion, c'est-à-dire l'idolâtrie; un peuple, dévot sans perception
directe du beau, du juste et du vrai, qui n'a plus dans la tête que
les deux yeux louches et faux de sa croyance, le fatalisme à travers
lequel il voit l'homme, le fanatisme à travers lequel il voit Dieu.
Ainsi, un grand territoire mal lié, un gouvernement inintelligent, les
conspirations de palais, l'abus des colonies militaires, la servitude
du paysan, l'oppression féroce des pays conquis, le despotisme dans le
prince, le fanatisme dans le peuple: voilà ce qui a perdu la Turquie.
Que la Russie y songe.
Voici ce qui a perdu l'Espagne:
Premièrement, la manière dont le sol était possédé. En Espagne, tout
ce qui n'appartenait pas au roi appartenait à l'Eglise ou à
l'aristocratie. Le clergé espagnol était, qu'on nous permette ce mot
sévèrement évangélique, scandaleusement riche. L'archevêque de
Tolède, du temps de Philippe III, avait deux cent mille ducats de
rente, ce qui représente aujourd'hui environ cinq millions de francs.
L'abbesse de las Buelgas de Burgos était dame de vingt-quatre villes
et de cinquante villages, et avait la collation de douze commanderies.
Le clergé, sans compter les dîmes et les prébendes, possédait un tiers
du sol; la grandesse possédait le reste. Les domaines des grands
d'Espagne étaient presque de petits royaumes. Les rois de France
exilaient un duc et pair dans ses terres; les rois d'Espagne exilaient
un grand dans ses Etats, _en sus estados_. Les seigneurs espagnols
étaient les plus grands propriétaires, les plus grands cultivateurs et
les plus grands bergers du royaume. En 1617 le marquis de Gebraleon
avait un troupeau de huit cent mille moutons. De là des provinces
entières, la Vieille-Castille, par exemple, laissées en friche et
abandonnées à la vaine pâture. Sans doute la petite propriété et la
petite culture ont leurs inconvénients, mais elles ont d'admirables
avantages. Elles lient le peuple au sol individu par individu. Dans
chaque sillon, pour ainsi dire, est scellé un anneau invisible qui
attache le propriétaire à la société. L'homme aime la patrie à travers
le champ. Qu'on possède un coin de terre ou la moitié d'une province,
on possède, tout est dit, c'est là le grand fait. Or, quand l'Eglise
et l'aristocratie possèdent tout, le peuple ne possède rien; quand le
peuple ne possède rien, il ne tient à rien. A la première secousse il
laisse tomber l'Etat.
Deuxièmement, la profonde misère des classes inférieures. Quand tout
est en haut, rien n'est en bas. Le champ était aux seigneurs, par
conséquent le blé, par conséquent le pain. Ils vendaient le pain au
peuple et le lui vendaient cher. Faute affreuse, que font toujours
toutes les aristocraties. De là des famines factices. Du temps même de
Charles-Quint, dans les hivers rigoureux, les pauvres mouraient de
froid et de faim dans les rues de Madrid. Or, profonde misère,
profonde rancune. La faim fait un trou dans le cœur du peuple et y
met la haine. Au jour venu, toutes les poitrines s'ouvrent, et une
révolution en sort.
En attendant que les révolutions éclatent, le vol s'organise. Les
voleurs tenaient Madrid. Ailleurs ils forment une bande; à Madrid ils
formaient une corporation. Tout voyageur prudent capitulait avec eux,
les comptait d'avance dans les frais de sa route et leur faisait leur
part. Nul ne sortait de chez soi sans emporter la bourse des voleurs.
Pendant la minorité de Charles II, sous le ministère du second don
Juan d'Autriche, le corrégidor de Madrid adressait requête à la
régente pour la supplier d'éloigner de la ville le régiment d'Aytona,
dont les soldats, la nuit venue, aidaient les bandits à détrousser les
bourgeois.
Troisièmement, la manière dont étaient possédés et administrés les
pays conquis et les domaines d'outre-mer. Il n'y avait pour tout le
Nouveau-Monde que deux gouverneurs, le vice-roi du Pérou et le
vice-roi du Mexique; et ces deux gouverneurs étaient en général
mauvais. Représentants de l'Espagne, ils la calomniaient par leurs
exactions et la rendaient odieuse. Ils ne montraient à ces peuples
lointains que deux faces, la cupidité et la cruauté, pillant le bien
et opprimant l'homme. Ils détruisaient les princes naturels du pays et
exterminaient les populations indigènes. Quant aux vice-royautés
d'Europe, il y avait un proverbe italien. Le voici; il dit
énergiquement ce que c'était que la domination espagnole: _L'officier
de Sicile ronge, l'officier de Naples mange, l'officier de Milan
dévore._
Quatrièmement, l'intolérance religieuse. Nous reparlerons peut-être
plus loin de l'inquisition. Disons seulement ici que les évêques
avaient un poids immense en Espagne. Des classes entières de
regnicoles, les hérétiques et les juifs, étaient hors la loi. Tout
clergé pauvre est évangélique; tout clergé riche est mondain, sensuel,
politique, et par conséquent intolérant. Sa position est convoitée, il
a besoin de se défendre, il lui faut une arme, l'intolérance en est
une. Avec cette arme il blesse la raison humaine et tue la loi divine.
Cinquièmement, l'énormité de la dette publique. Si riche que fût
l'Espagne, ses charges l'obéraient. Les gaspillages de la cour, les
gros gages des dignitaires, les bénéfices ecclésiastiques, l'ulcère
sans cesse agrandi de la misère populaire, la guerre des Pays-Bas, les
guerres d'Amérique et d'Asie, la cherté de la politique secrète,
l'entretien des supports cachés qu'on avait partout, le travail
souterrain de l'intrigue universelle qu'il fallait payer et soutenir
dans le monde entier, ces mille causes épuisaient l'Espagne. Les
coffres étaient toujours vides. On attendait le galion, et, comme
écrivait le maréchal de Tessé, _si quelque tempête le fait périr ou si
quelque ennemi l'emporte, toute chose est au désespoir_. Sous Philippe
III, le marquis de Spinola était obligé de payer de ses deniers
l'armée des Pays-Bas. Il y a deux siècles, l'Europe, sous le rapport
financier, ressemblait à une famille mal administrée; les monarchies
étaient l'enfant prodigue, les républiques étaient l'usurier. C'est
l'éternelle histoire du gentilhomme empruntant au marchand. Nous avons
vu que la Suisse vendait des armées; la Hollande, Venise et Gênes
vendaient de l'argent. Ainsi un prince achetait aux treize cantons une
armée toute faite, les cantons livraient l'armée à jour fixe, Venise
la payait; puis, quand il fallait rembourser Venise, le prince donnait
une province, quelquefois tout son Etat y passait. L'Espagne
empruntait de tout côté et devait partout. En 1600 le roi catholique
devait, à Gênes seulement, seize millions d'or.
Sixièmement, une nation voisine, une nation sœur, pour ainsi parler,
ayant longtemps vécu à part, ayant eu ses princes et ses seigneurs
particuliers, envahie un beau matin par surprise, presque par
trahison, réunie violemment à la monarchie centrale, de royaume faite
province et traitée en pays conquis.
Septièmement, la nature de l'armement en Espagne. L'armement de terre
était peu de chose comparé à l'armement de mer. La puissance espagnole
reposait principalement sur la flotte. C'était dépendre d'un coup de
vent. L'aventure de l'armada, c'est l'histoire de l'Espagne. Un coup
de vent, qu'on l'appelle trombe, comme en Europe, ou typhon, comme en
Chine, est de tous les temps. Malheur à la puissance sur laquelle le
vent souffle!
Huitièmement, l'éparpillement du territoire. Les vastes possessions de
l'Espagne, disséminées sur toutes les mers et dans tous les coins de
la terre, n'avaient aucune adhérence avec elle. Quelques-unes, les
Indes, par exemple, étaient à quatre mille lieues d'elle, et, comme
nous l'avons dit, ne se liaient à la métropole que par le sillage de
ses vaisseaux. Or, qu'est-ce que le sillage d'un vaisseau? Un fil. Et
combien de temps croit-on que puisse tenir un monde attaché par un
fil?
L'an passé, nous trouvâmes dans je ne sais plus quelle poussière un
vieux livre que personne ne lit aujourd'hui et que personne n'a lu
peut-être quand il a paru. C'est un in-quarto intitulé: _Discours de
la monarchie d'Espagne_, publié sans nom d'auteur, en 1617, à Paris,
chez Pierre Chevalier, rue Saint-Jacques, à l'enseigne de Saint
Pierre, près les Mathurins. Nous ouvrîmes ce livre au hasard, et nous
tombâmes, page 152, sur le passage que nous transcrivons
textuellement: «Quelques-uns tiennent que cette monarchie ne peut
estre de longue durée, à cause que ses terres sont tellement séparées
et esparses, et qu'il faut des despences incroyables pour enuoyer
partout et des vaisseaux et des hommes, et mesme que ceux qui sont
natifs des païs esloignés peuvent enfin entrer en considération du
petit nombre des Espagnols, prendre courage, et se liguer contre eux,
et les chasser.» C'est en 1617, à l'époque où l'Europe tremblait
devant l'Espagne, à l'apogée de la monarchie castillane, qu'un inconnu
osait écrire et imprimer cette folle prophétie. Cette folle prophétie,
c'était l'avenir. Deux cents ans plus tard, elle s'accomplissait dans
tous ses détails, et aujourd'hui chaque mot de l'anonyme de 1617 est
devenu un fait: les _terres éparses_ ont amené les _dépenses
incroyables_, la métropole s'est épuisée _en hommes et en vaisseaux,
les natifs des pays éloignés_ sont _entrés en considération du petit
nombre des Espagnols_, ont _pris courage_, se sont _ligués contre
eux_, et les ont _chassés_. On pourrait dire que le messie Bolivar est
ici prédit tout entier.--Il y a deux siècles, toute l'Amérique était
un groupe de colonies; aujourd'hui, réaction frappante, toute
l'Amérique, au Brésil près, est un groupe de républiques.
Ainsi, une riche aristocratie possédant le sol et vendant le pain au
peuple; un clergé opulent, prépondérant et fanatique, mettant hors la
loi des classes entières de regnicoles; l'intolérance épiscopale; la
misère du peuple; l'énormité de la dette; la mauvaise administration
des vice-rois lointains; une nation sœur traitée en pays conquis; la
fragilité d'une puissance toute maritime assise sur la vague de
l'Océan; la dissémination du territoire sur tous les points du globe;
le défaut d'adhérence des possessions avec la métropole; la tendance
des colonies à devenir nations: voilà ce qui a perdu l'Espagne. Que
l'Angleterre y songe.
Enfin, pour résumer ce qui est commun à l'empire ottoman et à la
monarchie espagnole, l'égoïsme, un égoïsme implacable et
profond,--chose étrange, de l'égoïsme et point d'unité!--Une
politique immorale, violente ici, fourbe là, trahissant les alliances
pour servir les intérêts; être, l'un, l'esprit militaire sans les
qualités chevaleresques qui font du soldat l'appui de la sociabilité;
être, l'autre, l'esprit mercantile sans l'intelligente probité qui
fait du marchand le lien des Etats; représenter, comme nous l'avons
dit, le premier, la barbarie; le second, la corruption; en un mot,
être, l'un, la guerre, l'autre, le commerce, n'être ni l'un ni l'autre
la civilisation: voilà ce qui a fait choir les deux colosses
d'autrefois. Avis aux deux colosses d'aujourd'hui.