CONCLUSION

I

Voici de quelle façon était constituée l'Europe dans la première

moitié du dix-septième siècle, il y a un peu plus de deux cents ans.

Six puissances de premier ordre: le Saint-Siége, le Saint-Empire, la

France, la Grande-Bretagne; nous dirons tout à l'heure quelles étaient

les deux autres.

Huit puissances de second ordre: Venise, les cantons suisses, les

Provinces-Unies, le Danemark, la Suède, la Hongrie, la Pologne, la

Moscovie.

Cinq puissances de troisième ordre: la Lorraine, la Savoie, la

Toscane, Gênes, Malte.

Enfin six Etats de quatrième ordre: Urbin, Mantoue, Modène, Lucques,

Raguse, Genève.

En décomposant ce groupe de vingt-cinq Etats et en le reconstituant

selon la forme politique de chacun, on trouvait: cinq monarchies

électives, le Saint-Siége, le Saint-Empire, les royaumes de Danemark,

de Hongrie et de Pologne; douze monarchies héréditaires, l'empire

turc, les royaumes de France, de Grande-Bretagne, d'Espagne et de

Suède, les grands-duchés de Moscovie et de Toscane, les duchés de

Lorraine, de Savoie, d'Urbin, de Mantoue et de Modène; sept

républiques, les Provinces-Unies, les treize cantons, Venise, Gênes,

Lucques, Raguse et Genève; enfin Malte, qui était une sorte de

république à la fois ecclésiastique et militaire, ayant un chevalier

pour évêque et pour prince, un couvent pour caserne, la mer pour

champ, une île pour abri, une galère pour arme, la chrétienté pour

patrie, le christianisme pour client, la guerre pour moyen, la

civilisation pour but.

Dans cette énumération des républiques, nous omettons les infiniment

petits du monde politique, nous ne citons ni Andorre ni San-Marino.

L'histoire n'est pas un microscope.

Comme on vient de le voir, les deux grands trônes électifs

s'appelaient _saints_: le Saint-Siége, le Saint-Empire.

La première des républiques, Venise, était un Etat de second ordre.

Dans Venise le doge était considéré comme personne privée et n'avait

rang que de simple duc souverain; hors de Venise le doge était

considéré comme personne publique, il représentait la république même

et prenait place parmi les têtes couronnées. Il est remarquable qu'il

n'y avait pas de république parmi les puissances de premier ordre,

mais qu'il y avait deux monarchies électives, Rome et l'Empire; il est

remarquable qu'il n'y avait point de monarchies électives parmi les

Etats de troisième et de quatrième rang, mais qu'il y avait cinq

républiques: Malte, Gênes, Lucques, Raguse, Genève.

Les cinq monarques électifs étaient tous limités, le pape par le sacré

collége et les conciles, l'empereur par les électeurs et les diètes,

le roi de Danemark par les cinq ordres du royaume, le roi de Hongrie

par le palatin qui jugeait le roi lorsque le peuple l'accusait, le roi

de Pologne par les palatins, les grands châtelains et les nonces

terrestres. En effet, qui dit élection dit condition.

Les douze monarchies héréditaires, les petites comme les grandes,

étaient absolues, à l'exception du roi de la Grande-Bretagne, limité

par les deux chambres du parlement, et du roi de Suède, dont le trône

avait été électif jusqu'à Gustave Wasa, et qui était limité par ses

douze conseillers, par les vicomtes des territoires et par la

bourgeoisie presque souveraine de Stockholm. A ces deux princes on

pourrait jusqu'à un certain point ajouter le roi de France, qui avait

à compter, fort rarement, il est vrai, avec les Etats généraux, et un

peu plus souvent avec les huit grands parlements du royaume. Les deux

petits parlements de Metz et de basse-Navarre ne se permettaient guère

les remontrances; d'ailleurs le roi n'eût point fait état de ces

jappements.

Des huit républiques, quatre étaient aristocratiques: Venise, Gênes,

Raguse et Malte; trois étaient bourgeoises: les Provinces-Unies,

Genève et Lucques; une seule était populaire, la Suisse. Encore y

estimait-on fort la noblesse, et y avait-il certaines villes où nul ne

pouvait être magistrat s'il ne prouvait quatre quartiers.

Malte était gouvernée par un grand maître nommé à vie, assisté des

huit baillis conventuels qui avaient la grand'croix et soixante écus

de gages, et conseillé par les grands prieurs des vingt provinces.

Venise avait un doge nommé à vie; toute la république surveillait le

doge, le grand conseil surveillait la république, le sénat surveillait

le grand conseil, le conseil des Dix surveillait le sénat, les trois

inquisiteurs d'Etat surveillaient le conseil des Dix, la bouche de

bronze dénonçait au besoin les inquisiteurs d'Etat. Tout magistrat

vénitien avait la pâleur livide d'un espion espionné. Le doge de Gênes

durait deux ans; il avait à compter avec les vingt-huit familles ayant

six maisons, avec le conseil des Quatre-Cents, le conseil des Cent,

les huit gouverneurs, le podesta étranger, les syndics souverains, les

consuls, la rote, l'office de Saint-Georges et l'office des

quarante-quatre[2]. Les deux ans finis, on le venait chercher au

palais ducal et on le reconduisait chez lui en disant: _Vostra

Serenità ha finito suo tempo, Vostra Eccellenzà senè vada à casa._

Raguse, microcosme vénitien, espèce d'excroissance maladive de la

vieille Albanie poussée sur un rocher de l'Adriatique, aussi bien nid

de pirates que cité de gentilshommes, avait pour prince un recteur

nommé à la fois de trois façons, par le scrutin, par l'acclamation et

par le sort. Ce doge nain régnait un mois, avait pour tuteurs et

surveillants durant son autorité de trente jours le grand conseil,

composé de tous les nobles, les soixante pregadi, les onze du petit

conseil, les cinq pourvoyeurs, les six consuls, les cinq juges, les

trois officiers de la laine, le collége des Trente, les deux

camerlingues, les trois trésoriers, les six capitaines de nuit, les

trois chanceliers et les comtes du dehors; et, son règne fini, il

recevait pour sa peine cinq ducats. Les sept Provinces-Unies

s'administraient par un stathouder qui s'appelait Orange ou Nassau,

quelquefois par deux, et par leurs états généraux où siégeaient les

nobles, les bonnes villes, les paysans des Ommelandes, et d'où la

Hollande et la Frise excluaient le clergé; Utrecht l'admettait.

Lucques, que gouvernaient les dix-huit citoyens du conseil du

colloque, les cent soixante du grand conseil, et le commandeur de la

seigneurie assisté des trois tierciers de Saint-Sauveur, de

Saint-Paulin et de Saint-Martin, avait pour chef culminant un

gonfalonier élu par les assorteurs. Les vingt-cinq mille habitants

formaient une sorte de garde nationale qui défendait et pacifiait la

ville; cent soldats étrangers gardaient la seigneurie. Vingt-cinq

sénateurs, c'était tout le gouvernement de Genève. La diète générale

assemblée à Berne, c'était l'autorité suprême où ressortissaient les

treize cantons, régis chacun séparément par leur landamman ou leur

avoyer.

[2] Prononcer l'_office des quatre quatre_. Ce conseil était

ainsi nommé pour avoir été institué en 1444. Il était composé de

huit hommes.

Ces républiques, on le voit, étaient diverses. Le peuple n'existait

pas à Malte, ne comptait pas à Venise, se faisait jour à Gênes,

parlait en Hollande et régnait en Suisse. Ces deux dernières

républiques, la Suisse et la Hollande, étaient des fédérations.

Ainsi, dès le commencement du dix-septième siècle, dans les vingt-cinq

Etats du groupe européen, la puissance sociale descendait déjà de

nuance en nuance du sommet des nations à leur base, et avait pris et

pratiqué toutes les formes que la théorie peut lui donner. Pleinement

monarchique dans dix Etats, elle était monarchique, mais limitée, dans

sept, aristocratique dans quatre, bourgeoise dans trois, pleinement

populaire dans un.

Dans ce groupe construit par la Providence, la trahison des Etats

monarchiques aux Etats populaires était visible. C'était la Pologne,

sorte d'Etat mi-parti, qui tenait à la fois aux royaumes par la

couronne de son chef et aux républiques par les prérogatives de ses

citoyens.

Il est remarquable que dans cet arrangement de tout un monde, par je

ne sais quelle loi d'équilibre mystérieux, les monarchies puissantes

protégeaient les républiques faibles, et conservaient, pour ainsi

dire, curieusement ces échantillons de la bourgeoisie d'alors,

ébauches de la démocratie future, larves informes de la liberté.

Partout la Providence a soin des germes. Le grand-duc de Toscane,

voisin de Gênes, eût bien voulu lui prendre la Corse; et comme Lucques

était chez lui, il avait cette chétive république sous la main; mais

le roi d'Espagne lui défendait de toucher à Gênes, et l'empereur

d'Allemagne lui défendait de toucher à Lucques. Raguse était située

entre deux formidables voisins, Venise à l'occident, Constantinople à

l'orient. Les Ragusains, inquiets à droite et à gauche, eurent l'idée

d'offrir au Grand Seigneur quatorze mille sequins par an; le Grand

Seigneur accepta, et à dater de ce jour il protégea les franchises des

Ragusains. Une ville achetant de la liberté au sultan, c'est déjà un

fait étrange; les résultats en étaient plus étranges encore. De temps

en temps Venise rugissait vers Raguse, le sultan mettait le holà; la

grosse république voulait dévorer la petite, un despote l'en

empêchait.

Spectacle singulier! un louveteau menacé par une louve et défendu par

un tigre.

Le Saint-Empire, cœur de l'Europe, se composait comme l'Europe, qui

semblait se refléter en lui. A l'époque où nous nous sommes placés,

quatre-vingt-dix-huit Etats entraient dans cette vaste agglomération

qu'on appelait l'empire d'Allemagne, et s'étageaient sous les pieds de

l'empereur; et dans ces quatre-vingt-dix-huit Etats étaient

représentés, sans exception, tous les modes d'établissements

politiques qui se reproduisaient en Europe sur une plus grande

échelle. Il y avait les souverainetés héréditaires, au sommet

desquelles se posaient un archiduché, l'Autriche, et un royaume, la

Bohême; les souverainetés électives et viagères, parmi lesquelles les

trois électorats ecclésiastiques du Rhin occupaient le premier rang;

enfin il y avait les soixante-dix villes libres, c'est-à-dire les

républiques.

L'empereur alors, comme empereur, n'avait que sept millions de rente.

Il est vrai que l'extraordinaire était considérable, et que, comme

archiduc d'Autriche et roi de Bohême, il était plus riche. Il tirait

cinq millions de rente rien que de l'Alsace, de la Souabe et des

Grisons, où la maison d'Autriche avait sous sa juridiction quatorze

communautés. Pourtant, quoique le chef du corps germanique eût en

apparence peu de revenu, l'empire d'Allemagne au dix-septième siècle

était immense. Il atteignait la Baltique au nord, l'Océan au couchant,

l'Adriatique au midi. Il touchait l'empire ottoman de Knin à Szolnock,

la Hongrie à Boszormeny, la Pologne de Munkacz à Lauenbourg, le

Danemark à Rendburg, la Hollande à Groningue, les Flandres à

Aix-la-Chapelle, la Suisse à Constance, la Lombardie et Venise à

Roveredo, et il entamait par l'Alsace la France d'aujourd'hui.

L'Italie n'était pas moins bien construite que le Saint-Empire. Quand

on examine, siècle par siècle, ces grandes formations historiques de

peuples et d'Etats, on y découvre à chaque instant mille soudures

délicates, mille ciselures ingénieuses faites par la main d'en haut,

si bien qu'on finit par admirer un continent comme une pièce

d'orfèvrerie.

Moins grande et moins puissante que l'Allemagne, l'Italie, grâce à son

soleil, était plus alerte, plus remuante, et en apparence plus vivace.

Le réseau des intérêts y était croisé de façon à ne jamais se rompre

et à ne jamais se débrouiller. De là un balancement perpétuel et

admirable, une continuelle intrigue de tous contre chacun et de chacun

contre tous; mouvement d'hommes et d'idées qui circulait comme la vie

même dans toutes les veines de l'Italie.

Le duc de Savoie, situé dans la montagne, était fort. C'était un

très-grand seigneur; il était marquis de Suze, de Clèves et de

Saluces, comte de Nice et de Maurienne, et il avait un million d'or de

revenu. Il était l'allié des Suisses, qui désiraient un voisinage

tranquille; et il était l'allié de la France, qui avait besoin de ce

duc pour faire frontière aux princes d'Italie, et qui avait payé son

amitié au prix du marquisat de Saluces; il était l'allié de la maison

d'Autriche, à laquelle il pouvait donner ou refuser le passage dans

le cas où elle aurait voulu faire marcher ses troupes du Milanez vers

les Pays-Bas, _qui ne sont du tout paisibles et branlent toujours au

manche_, comme disait Mazarin; enfin, il était l'allié des princes

d'Allemagne, à cause de la maison de Saxe dont il descendait. Ainsi

crénelé dans cette quadruple alliance, il semblait inexpugnable; mais

comme il avait trois prétentions, l'une sur Genève contre la

république, l'autre sur Montferrat contre le duc de Mantoue, la

troisième sur l'Achaïe contre la Sublime Porte, c'était par là que la

politique le saisissait de temps en temps pour le secouer ou le

retourner. Le grand-duc de Toscane avait un pays qu'on appelait

l'_Etat de fer_, une frontière de forteresses et une frontière de

montagnes, quinze cent mille écus de revenu, dix millions d'or dans

son trésor et deux millions de joyaux, cinq cents chevaux de

cavalerie, trente-huit mille gens de pied, douze galères, cinq

galéasses et deux galions, son arsenal à Pise, son port militaire à

l'île d'Elbe, son four à biscuit à Livourne. Il était allié de la

maison d'Autriche par mariage, et du duc de Mantoue par parenté; mais

la Corse le brouillait avec Gênes, la question des limites avec le duc

d'Urbin, moindre que lui, la jalousie avec le duc de Savoie, plus

grand que lui. Le défaut de ses montagnes, c'était d'être ouvertes du

côté du pape; le défaut de ses forteresses, c'était d'être des

forteresses de guerre civile, plutôt faites contre le peuple que

contre l'étranger; le défaut de son autorité, c'était d'être assise

sur trois anciennes républiques, Florence, Sienne et Pise, fondues et

réduites en une monarchie. Le duc de Mantoue était Gonzague; outre

Mantoue, très-forte cité bâtie avant Troie, et où l'on ne peut entrer

que par des ponts, il avait soixante-cinq villes, cinq cent mille écus

de revenu, et la meilleure cavalerie de l'Italie; mais, comme marquis

de Montferrat, il sentait le poids du duc de Savoie. Le duc de Modène

était Est; il avait Modène et Reggio; mais, comme duc prétendant de

Ferrare, il sentait le poids du pape. Le duc d'Urbin était

Montefeltro; il s'étendait sur soixante milles de longueur et sur

trente-cinq de largeur, avait un peu d'Ombrie et un peu de Marche,

sept villes, trois cents châteaux et douze cents soldats aguerris;

mais, comme voisin d'Ancône, il sentait le poids du pape et lui payait

chaque année deux mille deux cent quarante écus. Au centre même de

l'Italie, dans un Etat de forme bizarre qui coupait la presqu'île en

deux comme une écharpe, résidait le pape, dont nous esquisserons

peut-être plus loin en détail la puissance comme prince temporel. Le

pape tenait dans sa main droite les clefs du paradis, ce qui ne

l'empêchait pas d'avoir sous sa main gauche la clef de l'Italie

inférieure, Gaëte. Indépendamment de l'Etat de l'Eglise, il était

souverain et seigneur direct des royaumes de Naples et de Sicile, des

duchés d'Urbin et de Parme, et, jusqu'à Henri VIII, il avait reçu

l'hommage des rois bretons pour l'Angleterre et l'Irlande. Il était

d'autant plus maître en Italie, que Naples et Milan étaient à un roi

absent. Sa grandeur morale était immense. Respecté de près, vénéré de

loin, conférant sans s'amoindrir des dignités égales aux royautés,

couronnant ses cardinaux de cet hexamètre hautain: _Principibus

præstant et regibus æquiparantur_, pouvant donner sans perte,

récompenser sans dépense et châtier sans guerre, il gouvernait toutes

les princesses de la chrétienté avec la rose d'or, qui lui revenait à

deux cent trente écus, et tous les princes avec l'épée d'or, qui lui

revenait à deux cent quarante; et, pour faire humblement agenouiller

les empereurs d'Allemagne, lesquels pouvaient mettre sur pied deux

cent mille hommes, ce qui représente aujourd'hui un million de

soldats, il suffisait qu'il leur montrât les bonnets et les panaches

de sa garde suisse, qui lui coûtait deux cents écus par an.

Au nord de l'Europe végétaient dans la pénombre polaire deux

monarchies trop lointaines en apparence pour agiter le centre.

Pourtant, au seizième siècle, à la demande de Henri II, Christiern II,

roi de Danemark, avait pu envoyer en Ecosse dix mille soldats sur cent

navires. La Suède avait trente-deux enseignes de sept cents hommes de

pied chacune, treize compagnies ordinaires de cavalerie, cinquante

voiles en temps de paix, soixante-dix en temps de guerre, et versait

par an sept tonnes d'or, environ cent mille thalers, au trésor royal.

La Suède parut peu brillante jusqu'au jour où Charles XII résuma toute

sa lumière en un éclair éblouissant.

A cette époque, la France militaire parlait haut en Europe; mais la

France littéraire bégayait encore. L'Angleterre, pour les nations du

continent, n'était qu'une île considérable occupée d'un commencement

obscur de troubles intérieurs. La Suisse, c'est là sa tâche aux yeux

de l'historien, vendait des armées à qui en voulait. Celui qui écrit

ces lignes visitait il y a quelques années l'arsenal de Lucerne. Tout

en admirant les vitraux du seizième siècle que le sénat lucernois a

failli, dit-on, laisser emporter par un financier étranger moyennant

mille francs par croisée, il arriva dans une salle où son guide lui

montra deux choses: une grossière veste de montagnard auprès d'une

pique, et une magnifique souquenille rouge galonnée d'or auprès d'une

hallebarde. La grosse veste, c'était l'habit des paysans de Sempach;

la souquenille galonnée, c'était l'uniforme de la garde suisse de

l'empereur d'Allemagne. Le visiteur s'arrêta devant cette triste et

saisissante antithèse. Ce haillon populaire, cette défroque impériale,

ce sayon de pâtre, cette livrée de laquais, c'était toute la gloire et

toute la honte d'un peuple pendues à deux clous.

Des voyageurs étrangers qui parcouraient aussi l'arsenal de Lucerne

s'écrièrent en passant près de l'auteur de ce livre: _Que fait cette

hallebarde à côté de cette pique?_ Il ne put s'empêcher de leur

répondre: _Elle fait l'histoire de la Suisse_[3].

[3] Les blâmes généraux de l'histoire admettent toujours les

restrictions individuelles. Il faut circonscrire la sévérité pour

rester dans le juste et dans le vrai. Sans contredit, et

nonobstant tous les motifs d'économie politique pris dans un

excédant de population qui se fût plus honorablement écoulé en

émigrations ou en colonies, sans contredit, ces ventes d'armées

faites par un peuple libre à tous les despotismes qui avaient

besoin de soldats sont une chose immorale et honteuse. C'était,

redisons-le, transformer des citoyens en condottieri, un homme

libre en lansknecht, l'uniforme en livrée. Il est malheureusement

vrai de dire qu'au dix-septième et même au dix-huitième siècle

l'habit militaire des Suisses capitulés avait cet aspect. Il est

triste également que le mot _Suisse_, qui éveille dans l'esprit

une idée d'indépendance, puisse y éveiller aussi une idée de

domesticité. Nous avons encore le _suisse_ des hôtels, le

_suisse_ des cathédrales. _Il m'avait fait venir d'Amiens pour

être_ suisse. Mais il serait inique d'étendre la réprobation que

soulève un fait de nation, considéré dans son ensemble, à tous

les individus, souvent honorables et purs, qui ont participé à ce

fait ou l'ont subi. Hâtons-nous de le proclamer, sous cette

livrée il y a eu des héros. Les Suisses, même capitulés, ont été

souvent sublimes. Après avoir vendu leur service, qui pouvait

s'acheter, ils ont donné leur dévouement, qui ne pouvait se

payer. Abstraction faite de l'origine fâcheuse des concordats

militaires, à un certain point de vue historique que l'auteur de

ce livre est loin de répudier, les Suisses, par exemple, ont été

admirables aux Tuileries. Il est beau peut-être que la nation

qui, la première en Europe, a donné son sang pour la liberté

naissante, l'ait donné la dernière pour la royauté mourante; et

sous ce rapport le 10 août 1792 n'est pas indigne du 17 novembre

1307.

L'esquisse qu'on peut faire en son esprit de l'Europe à cette époque

ne serait pas complète si l'on ne se figurait au Nord, dans le

crépuscule d'un hiver éternel, une étrange figure assise, un peu en

deçà du Don, sur la frontière de l'Asie. Ce fantôme, qui occupait les

imaginations au dix-septième siècle, comme un génie, moitié dieu,

moitié prince, des _Mille et une Nuits_, s'appelait le grand knez de

Moscovie.

Ce personnage, plutôt asiatique qu'européen, plutôt fabuleux que réel,

régnait sur un vaste pays périodiquement dépeuplé par les courses des

Tartares. Le roi de Pologne avait la Russie noire, c'est-à-dire la

terre; lui, il avait la Russie blanche, c'est-à-dire la neige. On

faisait cent récits et cent contes de lui dans les salons de Paris,

et, tout en s'extasiant sur les sixains de Benserade à Julie

d'Angennes, on se demandait, pour varier la conversation, s'il était

bien prouvé que le grand knez pût mettre en campagne trois cent mille

chevaux. La chose paraissait chimérique, et ceux qui la déclaraient

impossible rappelaient que le roi de Pologne Etienne était entré

victorieusement en Moscovie et avait failli la conquérir avec soixante

mille hommes, et qu'en 1560 le roi de Mongul était venu à Moscou avec

quatre-vingt mille chevaux et l'avait brûlée. _Le knez est fort

riche_, écrivait madame Pilou, _il est seigneur et maître absolu de

toutes choses. Ses sujets chassent aux fourrures. Il prend pour lui

les meilleures peaux et les plus chères, et se fait sa portion à sa

volonté._ Les princes d'Europe, par curiosité plus encore que par

politique, envoyaient au knez des ambassades presque ironiques. Le roi

de France hésitait à le traiter d'altesse. C'était le temps où

l'empereur d'Allemagne ne donnait au roi de Pologne que de la

sérénité, et où le marquis de Brandebourg tenait à insigne honneur

d'être archichambellan de l'empire. Philippe Pernistern, que

l'empereur avait envoyé à Moscou pour savoir ce que c'était, était

revenu épouvanté de la couronne du knez, qui surpassait en valeur,

disait-il, les quatre couronnes réunies du pape, du roi de France, du

roi catholique et de l'empereur. Sa robe était _toute semée de

diamants, rubis, émeraudes et autres pierres grosses comme des

noisettes_. Pernistern avait rapporté en présent à l'empereur

d'Allemagne _huit quarantaines de zoboles et de martres zibelines,

dont chacune fut estimée à Vienne deux cents livres_. Il ajoutait, du

reste, que _les Circassiens des cinq montagnes étaient pour ce prince

un grand embarras_. Il estimait l'infanterie moscovite à _vingt mille

hommes_. Quoi qu'il en fût de ces narrations orientales, c'était une

distraction pour l'Europe, occupée alors de tant de grosses guerres,

d'écouter de temps en temps le petit cliquetis d'épées divertissant et

lointain que faisait dans son coin le knez de Moscovie ferraillant

avec le précop, prince des Tartares.

On n'avait sur sa puissance et sa force que des idées

très-incertaines. Quant à lui, plus loin que le roi de Pologne, plus

loin que le roi de Hongrie, majesté à tête rasé et à moustaches

longues, plus loin que le grand-duc de Lithuanie, prince déjà fort

sauvage à voir, habillé d'une pelisse et coiffé d'un bonnet de

fourrures, on l'apercevait assez nettement, immobile sur une sorte de

chaire-trône, entre l'image de Jésus et l'image de la Vierge, crossé,

mitré, les mains pleines de bagues, vêtu d'une longue robe blanche

comme le pape, et entouré d'hommes couverts d'or de la tête aux pieds.

Quand des ambassadeurs européens étaient chez lui, il changeait de

mitre tous les jours pour les éblouir.

Au delà de la Moscovie et du grand knez, dans plus d'éloignement et

dans moins de lumière, on pouvait distinguer un pays immense au centre

duquel brillait dans l'ombre le lac de Caniclu, plein de perles, et où

fourmillaient, échangeant entre eux des monnaies d'écorce d'arbres et

de coquilles de mer, des femmes fardées, habillées, comme la terre non

cultivée, de noir en été et de blanc en hiver, et des hommes vêtus de

peaux humaines écorchées sur leurs ennemis morts. Dans l'épaisseur de

ce peuple qui pratiquait farouchement une religion composée de

Mahomet, de Jésus-Christ et de Jupiter, dans la ville monstrueuse de

Cambalusa, habitée par cinq mille astrologues et gardée par une

innombrable cavalerie, on entrevoyait, au milieu des foudres et des

vents, assis, jambes croisées, sur un tapis circulaire de feutre noir,

le grand khan de Tartarie, qui répétait par intervalles d'un air

terrible ces paroles gravées sur son sceau: _Dieu au ciel, le grand

khan sur terre._

Les oisifs parisiens racontaient du khan, comme du knez, force choses

merveilleuses. L'empire du khan des Tartares avait été fondé,

disait-on, par le maréchal Canguiste, que nous nommons aujourd'hui

Gengis-Khan. L'autorité de ce maréchal était telle, qu'il fut obéi un

jour par sept princes auxquels il avait commandé de tuer leurs

enfants. Ses successeurs n'étaient pas moindres que lui. Le nom du

grand khan régnant était écrit au fronton de tous les temples en

lettres d'or, et le dernier des titres de ce prince était _âme de

Dieu_. Il partageait avec le grand knez la royauté des hordes. Un

jour, apprenant par les astrologues que la ville de Cambalusa devait

se révolter, Cublai-Khan en fit faire une autre à côté, qu'il appela

Taïdu. Voilà ce que c'était que le grand khan.

Au dix-septième siècle, n'oublions pas qu'il n'y a de cela que deux

cents ans, il y avait hors d'Europe, au Nord et à l'Orient, une série

fantastique de princes prodigieux et incroyables, échelonnés dans

l'ombre; mirage étrange, fascination des poëtes et des aventuriers,

qui au treizième siècle avait fait rêver Dante et partir Marco Polo.

Quand on allait vers ces princes, ils semblaient reculer dans les

ténèbres; mais en cherchant leur empire on trouvait tantôt un

monde, comme Colomb, tantôt une épopée, comme Camoens. Vers la

frontière septentrionale de l'Europe, la première de ces figures

extraordinaires, la plus rapprochée et la mieux éclairée, c'était le

grand-duc de Lithuanie; la deuxième, distincte encore, c'était le

grand knez de Moscovie; la troisième, déjà confuse, c'était le grand

khan de Tartarie; et au delà de ces trois visions, le grand shérif sur

son trône d'argent, le grand sophi sur son trône d'or, le grand

zamorin sur son trône d'airain, le grand mogol entouré d'éléphants et

de canons de bronze, le sceptre étendu sur quarante-sept royaumes; le

grand lama, le grand cathay, le grand daïr, de plus en plus vagues, de

plus en plus étranges, de plus en plus énormes, allaient se perdant

les uns derrière les autres dans les brumes profondes de l'Asie.

Le Rhin, Tome IV · 第 29 / 53 题