Je vous écris cette lettre, cher Louis, à peu près au hasard, ne
sachant pas où elle vous trouvera, ni même si elle vous trouvera. Où
êtes-vous en ce moment? que faites-vous? Etes-vous à Paris? êtes-vous
en Normandie? Avez-vous l'œil fixé sur les toiles que votre pensée
fait rayonner? ou visitez-vous, comme moi, la galerie de peinture du
bon Dieu? Je ne sais ce que vous faites; mais je pense à vous, je vous
écris et je vous aime.
Je voyage en ce moment comme l'hirondelle. Je vais devant moi
cherchant le beau temps. Où je vois un coin du ciel bleu, j'accours.
Les nuages, les pluies, la bise, l'hiver, viennent derrière moi comme
des ennemis qui me poursuivent, et recouvrent les pauvres pays à
mesure que je les quitte. Il pleut maintenant à verse sur Strasbourg,
que je visitais il y a quinze jours; sur Zurich, où j'étais la
semaine passée; sur Berne, où j'ai passé hier. Moi, je suis à Vévey,
jolie petite ville, blanche, propre, anglaise, confortable, chauffée
par les pentes méridionales du mont Chardonne comme par des poêles et
abritée par les Alpes comme par un paravent. J'ai devant moi un ciel
d'été, le soleil, des coteaux couverts de vignes mûres, et cette
magnifique émeraude du Léman enchâssée dans des montagnes de neige
comme dans une orfèvrerie d'argent.--Je vous regrette.
Vévey n'a que trois choses; mais ces trois choses sont charmantes: sa
propreté, son climat et son église.--Je devrais me borner à dire la
tour de son église; car l'église elle-même n'a plus rien de
remarquable. Elle a subi cette espèce de dévastation soigneuse,
méthodique et vernissée que le protestantisme inflige aux églises
gothiques. Tout est ratissé, raboté, balayé, défiguré, blanchi, lustré
et frotté. C'est un mélange stupide et prétentieux de barbarie et de
nettoyage. Plus d'autel, plus de chapelles, plus de reliquaires, plus
de figures peintes ou sculptées; une table et des stalles de bois qui
encombrent la nef, voilà l'église de Vévey.
Je m'y promenais assez maussadement, escorté de cette vieille femme,
toujours la même, qui tient lieu de bedeau aux églises calvinistes, et
me cognant les genoux aux bancs de M. le préfet, de M. le juge de
paix, de MM. les pasteurs, etc., etc., quand, à côté d'une chapelle
condamnée où m'avaient attiré quelques belles vieilles consoles du
quatorzième siècle oubliées là par l'architecte puritain, j'ai aperçu
dans un enfoncement obscur une grande lame de marbre noir appliquée au
mur. C'est la tombe d'Edmond Ludlow, un des juges de Charles Ier, mort
réfugié à Vévey en 1698. Je croyais cette tombe à Lausanne. Comme je
me baissais pour ramasser mon crayon tombé à terre, le mot
_depositorium_, gravé sur la dalle, a frappé mes yeux. Je marchais sur
une autre tombe, sur un autre régicide, sur un autre proscrit, Andrew
Broughton. Andrew Broughton était l'ami de Ludlow. Comme lui il avait
tué Charles Ier, comme lui il avait aimé Cromwell, comme lui il avait
haï Cromwell, comme lui il dort dans la froide église de Vévey.--En
1816, David, en fuite comme Ludlow et Broughton, a passé à Vévey.
A-t-il visité l'église? Je ne sais; mais les juges de Charles Ier
avaient bien des choses à dire au juge de Louis XVI. Ils avaient à lui
dire que tout s'écroule, même les fortunes bâties sur un échafaud; que
les révolutions ne sont que des vagues, où il ne faut être ni écume ni
fange; que toute idée révolutionnaire est un outil qui a deux
tranchants, l'un avec lequel on coupe, l'autre auquel on se coupe; que
l'exilé qui a fait des exilés, que le proscrit qui a été proscripteur,
traînent après eux une mauvaise ombre, une pitié mêlée de colère, le
reflet des misères d'autrui flamboyant comme l'épée de l'ange sur leur
propre malheur. Ils pouvaient dire aussi à ce grand peintre,--n'est-ce
pas, Louis?--que pour le penseur, en un jour de contemplation, il sort
de la sérénité du ciel et de l'azur profond du Léman plus d'idées
nobles, plus d'idées bienveillantes, plus d'idées utiles à l'humanité
qu'il n'en sort en dix siècles de vingt révolutions comme celles qui
ont égorgé Charles Ier et Louis XVI; et qu'au-dessus des agitations
politiques, éternellement au-dessus de ces tempêtes climatériques des
nations, dont le flux bourbeux apporte aussi bien Marat que Mirabeau,
il y a, pour les grandes âmes, l'art, qui contient l'intelligence de
l'homme, et la nature, qui contient l'intelligence de Dieu!
Pendant que je me laissais aller à toutes ces rêvasseries, un rayon du
soleil couchant, entré par je ne sais quelle lucarne et comme dépaysé
dans cette église nue et morne, est venu se poser sur les tombes
comme la lumière d'un flambeau, et j'ai lu les épitaphes. Ce sont de
longues et graves protestations où semble respirer l'âme des deux
vieux régicides, hommes intègres, purs et grands d'ailleurs. Tous deux
exposent les faits de leur vie et le fait de leur mort sans colère,
mais sans concession. Ce sont des phrases rigides et hautaines, dignes
en effet d'être dites par le marbre. On sent que tous deux regrettent
la patrie. La patrie est toujours belle, même Londres vue du Léman.
Mais ce qui m'a frappé, c'est que chacun des deux vieillards a pris
une posture différente dans le tombeau. Edmond Ludlow s'est envolé
joyeux vers les demeures éternelles, _sedes æternas lætus advolavit_,
dit l'épitaphe debout contre le mur. Andrew Broughton, fatigué des
travaux de la vie, s'est endormi dans le Seigneur, _in Domino
obdormivit_, dit l'épitaphe couchée à terre. Ainsi, l'un joyeux,
l'autre las. L'un a trouvé des ailes dans le sépulcre, l'autre y a
trouvé un oreiller. L'un avait tué un roi et voulait le paradis;
l'autre avait fait la même chose et demandait le repos.
Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, qu'il y a dans ces deux petites
phrases si courtes la clef des deux hommes et la nuance des deux
convictions? Ludlow était un penseur; il avait déjà oublié le roi
mort, et ne voyait plus que le peuple émancipé. Broughton était un
ouvrier; il ne songeait plus au peuple, et avait toujours présente à
l'esprit cette rude besogne de jeter bas un roi. Ludlow n'avait jamais
vu que le but, Broughton que le moyen. Ludlow regardait en avant,
Broughton regardait en arrière. L'un est mort ébloui, l'autre harassé.
Comme je quittais ces deux tombes, une troisième épitaphe m'a attiré,
longue et solennelle apostrophe au voyageur gravée en or sur marbre
noir, comme celle de Ludlow. Mon pauvre Louis, à côté de toute grande
chose il y a une parodie. Près des deux régicides il y a un
apothicaire. C'est un respectable praticien, appelé Laurent Matte,
fort honnête et fort charitable homme d'ailleurs, qui, parce qu'il lui
est arrivé de faire fortune à Libourne et de se retirer du commerce à
Vévey, veut absolument que le passant s'arrête et réfléchisse sur
l'inconstance des choses humaines: _Morare parumper, qui hàc transis,
et respice rerum humanarum inconstantiam et ludibrium_.
Si jamais tombe emphatique a été ridicule, c'est à coup sûr celle qui
coudoie les deux pierres sévères sous lesquelles Ludlow et Broughton
gisent avec leurs mains sanglantes.
Le soir,--c'était hier,--je me suis promené au bord du lac. J'ai bien
pensé à vous, Louis, et à nos douces promenades de 1828, quand nous
avions vingt-quatre ans, quand vous faisiez _Mazeppa_, quand je
faisais les _Orientales_, quand nous nous contentions d'un rayon
horizontal du couchant étalé sur Vaugirard. La lune était presque dans
son plein. La haute crête de Meillerie, noire au sommet et vaguement
modelée à mi-côte, emplissait l'horizon. Au fond, à ma gauche,
au-dessous de la lune, les dents d'Oche mordaient un charmant nuage
gris-perle, et toutes sortes de montagnes fuyaient tumultueusement
dans la vapeur. L'admirable clarté de la lune calmait tout ce côté
violent du paysage. Je marchais au bord même du flot. C'était la nuit
de l'équinoxe. Le lac avait cette agitation fébrile qui, à l'époque
des grandes marées, saisit toutes les masses d'eau et les fait
frissonner. De petites lames envahissaient par moments le sentier de
cailloux où j'étais, et mouillaient la semelle de mes bottes. A
l'ouest, vers Genève, le lac, perdu sous les brumes, avait l'aspect
d'une énorme ardoise. Des bruits de voix m'arrivaient de la ville, et
je voyais sortir du port de Vévey un bateau allant à la pêche. Ces
bateaux-pêcheurs du Léman ont une forme que le lac leur a donnée. Ils
sont munis de deux voiles latines attachées en sens inverse à deux
mâts différents, afin de saisir les deux grands vents qui
s'engouffrent dans le Léman par ses deux bouts, l'un par Genève, qui
vient des plaines, l'autre par Villeneuve, qui vient des montagnes. Au
jour, au soleil, le lac est bleu, les voiles sont blanches, et elles
donnent à la barque la figure d'une mouche qui courrait sur l'eau les
ailes dressées. La nuit, l'eau est grise et la mouche est noire. Je
regardais donc cette gigantesque mouche, qui marchait lentement vers
Meillerie, découpant sur la clarté de la lune ses ailes membraneuses
et transparentes. Le lac jasait à mes pieds. Il y avait une paix
immense dans cette immense nature. C'était grand et c'était doux. Un
quart d'heure après la barque avait disparu, la fièvre du lac s'était
calmée, la ville s'était endormie. J'étais seul, mais je sentais vivre
et rêver toute la création autour de moi.
Je songeais à mes deux régicides, qui prennent, eux aussi, leur part
de ce sommeil et de ce repos de toutes choses dans ce beau lieu. Je
m'abîmais dans la contemplation de ce lac que Dieu a rempli de sa paix
et que les hommes ont rempli de leurs guerres. C'est un triste
privilége des lieux les plus charmants d'attirer les invasions et les
avalanches. Les hommes sont comme la neige, ils fondent et se
précipitent dans les vallées éclairées par le soleil. Toute cette
ravissante côte basse du Léman a été, depuis trois mille ans, sans
cesse dévastée par des passants armés qui venaient, chose étrange, du
midi aussi bien que du nord. Les Romains y ont trouvé la trace des
Grecs; les Allemands y ont trouvé la trace des Arabes. La tour de
Glérolle a été bâtie par les Romains contre les Huns. Neuf cents ans
plus tard la tour de Goure a été bâtie par les Vaudois contre les
Hongrois. L'une garde Vévey; l'autre protége Lausanne. En feuilletant,
l'autre jour, dans la bibliothèque de Bâle, un assez curieux
exemplaire des _Commentaires_ de César, je suis tombé sur un passage
où César dit qu'on trouva dans le camp des Helvétiens des tablettes
écrites en caractères grecs, et j'en ai pris note: _Repertæ sunt
tabulæ litteris græcis confectæ_ (_de Bell. gall._, XL, I).
Les Romains ont laissé à ce délicieux pays deux ou trois tours de
guerre, des tombeaux, entre autres, la sombre et touchante épitaphe
de Julia Alpinula, des armes, des bornes milliaires, la grande
voie militaire qui balafre ces admirables vallées depuis le Valais
jusqu'à Avenches, par Vévey et Attalins, et dont on découvre encore
çà et là quelques arrachements. Les Grecs lui ont laissé des
processions-pantomimes qui rappellent les théories, et où il y a des
jeunes filles couronnées de lierre qu'on traîne sur des chars. Ils lui
ont laissé aussi les Koraules de la Gruyère, ces danses que leur nom
explique, [Grec: choros] et [Grec: aulê]. Ainsi des forteresses, des
sépulcres, une épitaphe qui est une élégie, une route stratégique,
voilà l'empreinte de Rome; des processions qui semblent ordonnées par
Thespis et _une danse au son de la flûte_, voilà la trace de la Grèce.
Ce matin je suis allé à Chillon par un admirable soleil. Le chemin
court entre des vignes au bord du lac. Le vent faisait du Léman une
immense moire bleue; les voiles blanches étincelaient. Au bas de la
route les mouettes s'accostaient gracieusement sur des roches à fleur
d'eau. Vers Genève l'horizon imitait l'Océan.
Chillon est un bloc de tours posé sur un bloc de rochers. Tout le
château est du douzième et du treizième siècle, à l'exception de
quelques boiseries, portes, tables, plafonds, etc., qui sont du
seizième. Il sert aujourd'hui d'arsenal et de poudrière au canton de
Vaud. La bouche des canons touche l'embrasure des catapultes.
C'est une femme française qui fait faire aux visiteurs la promenade du
château avec beaucoup de bonne grâce et d'intelligence.
* * * * *
La crypte, qui est au niveau des eaux du lac, se partage en trois
souterrains principaux. Le premier, qui est ajusté comme une serrure à
l'entrée des deux autres, était la salle des gardes. C'est une vaste
nef formée de deux voûtes ogives juxtaposées, dont les retombées
s'appuient, au milieu de la salle, sur une rangée de piliers qui la
traverse. Le second souterrain, plus petit, se divise en deux chambres
fort sombres. La première était un cachot, la deuxième est un lieu
sinistre. Dans la première on entrevoit un grand lit de pierre creusé
dans le roc vif; dans la seconde, entre deux énormes piliers carrés
dont l'un est le mur même, on distingue confusément, après une station
de quelques minutes dans cette cave, un madrier scellé transversalement
par les deux bouts dans le granit brut, et dont l'arête supérieure
présente des façons de dents de scie, comme si elle avait été usée et
entaillée profondément et à différents endroits par une corde ou par
une chaîne qu'on y aurait nouée. Au milieu de cette traverse il y a un
trou carré qui laisse passer le jour, si l'on peut appeler jour la lueur
blafarde et terreuse qui s'accroche çà et là aux angles de la voûte. Ce
vague et horrible appareil est un gibet. Ces entailles ont été faites en
effet par des chaînes patibulaires. Ce trou laissait passer la corde
d'encas. Les deux échelles du patient et du bourreau, qui étaient
appliquées aux deux piliers vis-à-vis l'une de l'autre, ont disparu.
En face du gibet il y avait dans la muraille un pertuis par où l'on
jetait le cadavre au lac. Ce pertuis a été muré, et s'est changé en une
niche basse pleine de ténèbres qui fait une tache noire au pied du mur.
A deux pas de cette niche aboutit l'escalier à vis de la chambre de
justice avec sa massive porte de chêne à peine équarrie.
La troisième salle ressemble à la première; seulement elle est
beaucoup plus obscure. Les meurtrières ont été comblées et se sont
transformées en soupiraux. Dans chaque entrecolonnement il y avait un
cachot. On a jeté bas les cloisons, et les compartiments qu'avaient
remplis tant de misères diverses pendant trois siècles se sont
effacés. C'est le cinquième de ces compartiments que Bonnivard a rendu
célèbre. Il ne reste plus de son cachot que le pilier, de la chaîne de
ses pieds qu'un anneau scellé dans ce même pilier, de la chaîne de son
cou qu'un trou dans la pierre. L'anneau de cette chaîne a été arraché.
Je suis resté longtemps comme rivé moi même à ce pilier, autour duquel
ce libre penseur a tourné pendant six ans comme une bête fauve. Il ne
pouvait se coucher--sur le roc--qu'à grand'peine et sans pouvoir
allonger ses membres. Il n'avait en effet d'autres distractions que
les distractions des bêtes fauves renfermées. Il usait le bas du
pilier avec son talon. J'ai mis ma main dans le trou qu'il a fait
ainsi. Et il marquait, en l'usant de même avec le pied, la saillie de
granit où sa chaîne lui permettait d'atteindre. Pour tout horizon il
avait la hideuse muraille de roc vif opposée au mur qui trempe dans le
lac.--Voilà dans quelles cages on mettait la pensée en 1530.
Le premier des cinq compartiments ne m'a pas moins intéressé que le
cinquième. Dans le cachot de Bonnivard il y a eu l'intelligence, dans
celui-ci il y a eu le dévouement. Un jeune homme de Genève, nommé
Michel Cotié, avait pour le prieur de Saint-Victor un attachement mêlé
d'admiration. Quand il sut Bonnivard à Chillon, il voulut le sauver.
Il connaissait le château de Chillon pour y avoir servi; il s'y
introduisit de nouveau et s'y fit donner je ne sais quelle besogne
domestique. Quelque imprudence le trahit: il fut pris essayant de
communiquer avec Bonnivard. On le traita en espion et on le mit dans
un cachot (le premier à droite en entrant). On l'aurait bien pendu,
mais le duc de Savoie voulait des aveux qui compromissent Bonnivard.
Cotié résista vaillamment à la torture. Une nuit il tenta de
s'échapper: il scia sa chaîne et perça son mur avec un clou, il grimpa
jusqu'à un des soupiraux et arracha une barre de fer. Là il se crut
sauvé. La nuit était très-noire; il se jeta dans le lac; il n'avait
séjourné au château que l'été, et il avait remarqué que l'eau du lac
montait à quelques pieds au-dessous des soupiraux: mais c'était
l'hiver; en hiver, il n'y a plus de fontes de neige, l'eau du lac
baisse et laisse à découvert les rochers dans lesquels est enraciné
Chillon; il ne les vit pas et s'y brisa.--Voilà l'histoire de Cotié.
Rien ne reste de lui que quelques dessins charbonnés sur le mur. Ce
sont des figures demi-nature qui ne manquent pas d'un certain style:
un Christ en croix presque effacé, une sainte à genoux avec sa légende
autour de sa tête en caractères gothiques, un saint Christophe (que
j'ai copié; vous savez ma manie), et un saint Joseph. L'aventure de
Cotié dément, à mon grand regret, la tradition _Christofori faciem_,
etc. Son saint Christophe ne l'a pas sauvé de mort violente.
Le soupirail par où Michel Cotié s'est précipité fait face au
troisième pilier. C'est sur ce pilier que Byron a écrit son nom avec
un vieux poinçon à manche d'ivoire, trouvé en 1536 dans la chambre du
duc de Savoie, par les Bernois qui délivrèrent Bonnivard. Ce nom
_Byron_, gravé sur la colonne de granit, en grandes lettres un peu
inclinées, jette un rayonnement étrange dans le cachot.
Il était midi, j'étais encore dans la crypte, je dessinais le saint
Christophe;--je lève les yeux par hasard, la voûte était bleue.--Le
phénomène de la Grotte d'Azur s'accomplit dans le souterrain de
Chillon, et le lac de Genève n'y réussit pas moins bien que la
Méditerranée. Vous le voyez, Louis, la nature n'oublie personne; elle
n'oubliait pas Bonnivard dans sa basse-fosse. A midi elle changeait le
souterrain en palais; elle tendait toute la voûte de cette splendide
moire bleue dont je vous parlais tout à l'heure, et le Léman
plafonnait le cachot.
Et puis, elle envoyait au prisonnier des martins-pêcheurs qui venaient
rire et jouer dans son soupirail.--Les ducs de Savoie ont disparu du
château de Chillon, les martins-pêcheurs l'habitent toujours.
L'affreuse crypte ne leur fait pas peur; on dirait qu'ils la croient
bâtie pour eux; ils entrent hardiment par les meurtrières, et s'y
abritent, tantôt du soleil, tantôt de l'orage.
Il y a sept colonnes dans la crypte, il y avait sept cachots. Les gens
de Berne y trouvèrent six prisonniers, parmi lesquels Bonnivard; et
les délivrèrent tous, excepté un meurtrier nommé Albrignan, qu'ils
pendirent à la traverse de la chambre noire. C'est la dernière fois
que ce gibet a servi.
Chaque tour de Chillon pourrait raconter de sombres aventures. Dans
l'une, on m'a montré trois cachots superposés; on entre dans celui du
haut par une porte, dans les deux autres par une dalle qu'on soulevait
et qu'on laissait retomber sur le prisonnier. Le cachot d'en bas
recevait un peu de lumière par une lucarne; le cachot intermédiaire
n'avait ni air ni jour. Il y a quinze mois, on y est descendu avec des
cordes, et l'on a trouvé sur le pavé un lit de paille fine où la place
d'un corps était encore marquée, et çà et là des ossements humains.
Le cachot supérieur est orné de ces lugubres peintures de prisonnier
qui semblent faites avec du sang. Ce sont des arabesques, des fleurs,
des blasons, un palais à fronton brisé dans le style de la
renaissance.--Par la lucarne le prisonnier pouvait voir un peu de
feuilles et d'herbe dans le fossé.
Dans une autre tour, après quelques pas sur un plancher vermoulu qui
menace ruine et où il est défendu de marcher, j'ai aperçu par un trou
carré un abîme creusé dans la masse même de la tour: ce sont les
oubliettes. Elles ont quatre-vingt-onze pieds de profondeur, et le
fond en était hérissé de couteaux. On y a trouvé un squelette disloqué
et une vieille couverture en poil de chèvre rayée de gris et de noir,
qu'on a jetée dans un coin, et sur laquelle j'avais les pieds tandis
que je regardais dans le gouffre.
Dans une autre tour il y avait une cave comblée. Lord Byron, en 1816,
demanda la permission d'y faire des fouilles. On la lui refusa sous je
ne sais quels prétextes d'architecte. Depuis on a déblayé le caveau.
J'y suis descendu. C'est là qu'était la sépulture du duc Pierre de
Savoie, qui fut un des grands hommes de son temps, et qu'on avait
surnommé le _petit Charlemagne_ (deux mots mal accouplés, soit dit en
passant). L'an 1268, le duc Pierre fut descendu en grande pompe dans
ce caveau. Aujourd'hui, le tombeau et le duc, tout a disparu. J'ai vu
la vieille porte pourrie du caveau, sans gonds et sans serrure,
appuyée au mur sous le hangar d'une cour voisine; et il ne reste plus
rien du grand-duc Pierre que l'empreinte carrée du chevet de son
sarcophage, arraché de la muraille par les Bernois.
Cette cour voisine était elle-même un cimetière où plusieurs grands
seigneurs savoyards avaient des tombes. Il n'y a plus maintenant qu'un
peu d'herbe et un vieux lierre mort autour d'une vieille poutre
déchaussée.
Je n'ai pu visiter la chapelle, qui est pleine de gargousses. La
chambre des ducs est au-dessus du caveau sépulcral. Les Bernois en
avaient mutilé les lambris et en avaient fait un corps de garde. La
fumée des pipes a noirci le plafond de bois à caissons fleurdelisés et
à nervures semées de croix d'argent. L'ours de Berne est peint sur la
cheminée. L'écusson de Savoie est gratté. On montre un trou dans leur
mur où, dit-on, il y avait un trésor, et d'où les gens de Berne ont
tiré avec de grands cris de joie les belles orfèvreries de M. de
Savoie. Le fait est que tous ces merveilleux vases de Benvenuto et de
Colomb ont dû faire un admirable effet en roulant pêle-mêle dans un
corps de garde. Vous voyez d'ici le tableau. Si vous le faisiez,
Louis, il serait ravissant.--La chambre était ornée d'une belle châsse
peinte à fresque, dont on voit encore quelques jambes et quelques
bras. La fenêtre est une croisée du quinzième siècle assez finement
sculptée au dehors.
La porte de cette chambre ducale a été arrachée après l'assaut. On me
l'a montrée dans une grande salle voisine, où il y a, par parenthèse,
quelques tables curieuses et une belle cheminée. C'est une porte de
chêne massif doublée avec des cuirasses aplaties sur l'enclume. Vers
le bas de la porte est une ouverture ronde à biseau par laquelle
passait le bec d'un fauconneau. Une balle bernoise a profondément
troué l'armature de fer et s'est arrêtée dans le chêne. En mettant le
doigt dans le trou, on sent la balle.
La salle de justice est voisine de la chambre ducale. Figurez-vous une
magnifique nef, plafonnée à caissons, chauffée par une cheminée
immense, égayée par dix ou douze fenêtres ogives trilobées du
treizième siècle, et meublée aujourd'hui de canons, ce qui ne la
dépare pas. Toutes les salles voisines sont pleines de boulets, de
bombes, d'obusiers et de canons, dont quelques-uns ont encore la belle
forme monstrueuse des derniers siècles. On entrevoit par les portes
entre-bâillées ces formidables bouches de cuivre qui reluisent dans
l'ombre.
Au bout de la salle de justice est la chambre de torture. A quelques
pieds au-dessous du plafond, une grosse poutre la traverse de part en
part. J'ai vu dans cette poutre les trois trous par où passait la
corde de l'estrapade.
Cette solive s'appuie sur un pilier de bois couronné d'un charmant
chapiteau du quatorzième siècle, qui a été peint et doré. Le bas du
pilier, auquel on attachait le patient, est déchiré par des brûlures
noires et profondes. Les instruments de torture, en se promenant sur
l'homme, rencontraient le bois de temps en temps. De là ces hideuses
cicatrices. La chambre est éclairée par une belle fenêtre ogive
qu'emplit un paysage éblouissant.
Une chose remarquable, c'est que le château de Chillon, quoique
entouré d'eau, est préservé de toute humidité à tel point qu'on en
laisse les fenêtres ouvertes hiver comme été. Au printemps, les petits
oiseaux viennent faire leur nid dans la bouche des obusiers.
Après une visite de trois heures j'ai quitté Chillon, et, rentré à
Vévey, je suis allé revoir Ludlow dans son église. C'est avec un grand
sens, selon moi, que la Providence a rapproché la tombe de Ludlow du
cachot de Bonnivard. Un fil mystérieux, qui traverse les événements de
deux siècles, lie ces deux hommes. Bonnivard et Ludlow avaient la même
pensée: l'émancipation de l'esprit et du peuple. La réforme de Luther,
à laquelle coopérait Bonnivard, est devenue en cent trente ans la
révolution de Cromwell, dans laquelle trempait Ludlow. Ce que
Bonnivard voulait pour Genève, Ludlow le voulait pour Londres.
Seulement, Bonnivard, c'est l'idée persécutée; Ludlow, c'est l'idée
persécutrice; ce que le duc de Savoie avait fait à Bonnivard, Ludlow
l'a rendu avec usure à Charles Ier. L'histoire de la pensée humaine
est pleine de ces retours surprenants. Donc, et c'est ici que se clôt
le magnifique syllogisme de la Providence, près de la prison de
Bonnivard il fallait le sépulcre de Ludlow.
Lausanne, 22 septembre, dix heures du soir.
C'est à Lausanne, cher Louis, que j'achève cette interminable lettre.
Un vent glacial me vient par ma fenêtre; mais je la laisse ouverte
pour l'amour du lac, que je vois presque entier d'ici. Chose bizarre,
Vévey est la ville la plus chaude de la Suisse, Lausanne en est la
plus froide. Quatre lieues séparent Lausanne de Vévey; la Provence
touche la Sibérie.
L'année donne en moyenne à Paris cent cinquante et un jours de pluie;
à Vévey, cinquante-six. Prenez cela comme vous voudrez et ouvrez votre
parapluie.
Lausanne n'a pas un monument que le mauvais goût puritain n'ait gâté.
Toutes les délicieuses fontaines du quinzième siècle ont été
remplacées par d'affreux cippes de granit, bêtes et laids comme des
cippes qu'ils sont. L'hôtel de ville a son beffroi, son toit et ses
gargouilles de fer brodé, découpé et peint; mais les fenêtres et les
portes ont été fâcheusement retouchées. Le vieux château des baillis,
cube de pierre rehaussé par des mâchicoulis en briques, avec quatre
tourelles aux quatre angles, est d'une fort belle masse; mais toutes
les baies ont été refaites; les contrevents verts de Jean-Jacques se
sont stupidement cramponnés aux vénérables croisées à croix de
Guillaume de Challant. La cathédrale est un noble édifice du treizième
et du quatorzième siècle; mais presque toutes les figures ont été
soigneusement amputées; mais il n'y a plus un tableau; mais il n'y a
plus une verrière; mais elle est badigeonnée en gris de papier à
sucre; mais ils ont pauvrement remis à neuf la flèche du clocher de la
croisée, et ils ont posé sur le clocher du portail le bonnet pointu
du magicien Rothomago. Cependant il y a encore de superbes statues
sous le portail méridional, et, à quelques figurines près, on a laissé
intacte la belle porte flamboyante de M. de Montfaucon, le dernier
évêque qu'ait eu Lausanne. Dans l'intérieur, je me trompais, il reste
un vitrail, celui de la rosace. Ils ont respecté aussi un charmant
banc d'œuvre de la transition, mêlé de gothique fleuri et de
renaissance, don de ce même M. de Montfaucon; un grand nombre de
chapiteaux romans, d'une complication exquise, et quelques tombeaux
admirables, entre autres celui du chevalier de Granson, qui est couché
sur sa tombe, les mains coupées, ayant été vaincu dans un duel.
Au-dessous du chevalier, vêtu de sa chemise de fer, j'ai remarqué la
pierre mortuaire de M. de Rebecque, aïeul de Benjamin Constant.
Quand je suis sorti de l'église, la nuit tombait, et j'ai encore pensé
à vous, mon grand peintre. Lausanne est un bloc de maisons
pittoresques, répandu sur deux ou trois collines, qui partent du même
nœud central, et coiffé de la cathédrale comme d'une tiare. J'étais
sur l'esplanade de l'église devant le portail, et pour ainsi dire sur
la tête de la ville. Je voyais le lac au-dessus des toits, les
montagnes au-dessus du lac, les nuages au-dessus des montagnes, et les
étoiles au-dessus des nuages. C'était comme un escalier où ma pensée
montait de marche en marche et s'agrandissait à chaque degré. Vous
avez remarqué comme moi que, le soir, les nuées refroidies
s'allongent, s'aplatissent et prennent des formes de crocodiles. Un de
ces grands crocodiles noirs nageait lentement dans l'air, vers
l'ouest; sa queue obstruait un porche lumineux bâti par les nuages au
couchant; une pluie tombait de son ventre sur Genève, ensevelie dans
les brumes; deux ou trois étoiles éblouissantes sortaient de sa gueule
comme des étincelles. Au-dessous de lui, le lac, sombre et métallique,
se répandait dans les terres comme une flaque de plomb fondu.
Quelques fumées rampaient sur les toits de la ville. Au midi,
l'horizon était horrible. On n'entrevoyait que les larges bases des
montagnes enfouies sous une monstrueuse excroissance de vapeurs. Il y
aura une tempête cette nuit.
Je rentre et je vous écris. J'aimerais bien mieux vous serrer la main
et vous parler. Je tâche que ma lettre soit une sorte de fenêtre par
laquelle vous puissiez voir ce que je vois.
Adieu, Louis, à bientôt. Vous savez comme je suis à vous; soyez à moi
de votre côté.
Vous faites de belles choses, j'en suis sûr; moi j'en pense de bonnes,
et elles sont pour vous; car vous êtes au premier rang de ceux que
j'aime. Vous le savez bien, n'est-ce pas?
Je serai à Paris dans dix jours.