UN MONUMENT À VAUBAN.

La petite ville de Saint-Léger-Vauban, dans l'Yonne, pays natal du

maréchal de Vauban, a inauguré, le dimanche 10 septembre, une statue

élevée au grand ingénieur militaire. La cérémonie était présidée par M.

Bienvenu-Martin, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts.

[Illustration: Statue de Vauban, par Guillot.]

La statue, oeuvre du statuaire Guillot, enfant de l'Yonne, lui aussi, se

dresse sur un piédestal en granit du Morvan, figurant un pan de

fortification, une contrescarpe inventée par Vauban. Le maréchal est

représenté debout, dirigeant les opérations d'un siège, la main gauche

posée sur une carte; de la droite, qui tient une canne, il indique les

travaux à effectuer.

L'ORIGINAL DE SHYLOCK. On ignore peut-être, même parmi les médecins, que

le Shylock mis en scène par Shakespeare n'a point été une imagination du

dramaturge. L'original de Shylock a existé; et c'était un médecin.

C'était un juif portugais, du nom de Buy, ou Boderigo Lopez, qui, grâce

à son habileté médicale et aussi à son esprit d'intrigue, avait gagné la

confiance de la reine Elisabeth. Il se fixa à Londres en 1559 et fut

plusieurs années le médecin principal de la reine, jusqu'au moment où il

se laissa séduire par la politique. Il fut médecin de l'hôpital

Saint-Bartholomew, où il était logé, étant peu payé sans doute, mais

ayant su se faire attribuer plusieurs petits profits. Peu estimé de ses

confrères qui l'accusaient d'indélicatesses diverses, il sut gagner

l'amitié de quelques grands personnages, grâce à qui il obtint de la

reine le privilège et le monopole de l'importation de l'anis et du sumac

en Angleterre. Ce médecin était en même temps un brocanteur dans l'âme.

Harvey a écrit de Lopez: «Ce n'est point un des plus savants, ou des

plus experts des médecins de la cour; mais il fait un grand plat de

lui-même et a su se faire passer pour le meilleur, et, grâce à des

pratiques juives, il a su accumuler une grosse fortune et même se faire

quelque réputation auprès de la reine même et de quelques-uns des grands

seigneurs et des grandes dames.» Des conspirateurs ayant offert 50.000

couronnes à Lopez pour assassiner la reine et participer à un complot

espagnol, la cupidité du médecin fut éveillée; il écouta et discuta la

proposition et se compromit assez pour qu'on le mît en prison, le

complot ayant été découvert.

Son procès fut instruit, et il fut condamné à mort et exécuté en 1594, à

la vive satisfaction de beaucoup de ses contemporains. De leur avis,

rien n'était trop odieux pour n'avoir pas été fait par Lopez. Il était

capable de tout pour de l'argent: sa réputation, à cet égard, était

faite. Aussi a-t-il figuré dans plus d'une pièce, après sa mort.

Shakespeare s'en est emparé et en a fait Shylock; Marlowe l'a utilisé

dans le _Juif de Malte_ et _Faust_; Dekker et Middleton l'ont fait

figurer dans deux autres pièces. Shakespeare arriva premier: _le

Marchand de Venise_ fut joué deux mois après l'exécution de Lopez, alors

que l'histoire de celui-ci était encore le thème de toutes les

conversations. Lopez était soupçonné d'empoisonnements et l'on savait sa

passion pour l'argent.

Il avait, pour avancer ses affaires, feint d'embrasser le christianisme

et ne manquait pas une occasion de proclamer la sincérité de sa

croyance. C'est à quoi pensait Shakespeare, sans doute, quand Antonio

compare Shylock à «une pomme de belle apparence, dont le coeur est

pourri».

L'Illustration, No. 3264, 16 Septembre 1905 · 第 24 / 37 题