--Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch, j'étais

occupé de mon service, j'instruisais mes petits soldats.

--Va, va, reprit-elle, ce n'est qu'une vanterie. Le service ne leur va

pas, et toi tu n'y comprends rien. Tu aurais dû rester à la maison, à

prier le bon Dieu; ça t'irait bien mieux. Mes chers convives, à table,

je vous prie.»

Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait pas un

moment et m'accablait de questions; qui étaient mes parents, s'ils

étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était leur fortune? Quand

elle sut que mon père avait trois cents paysans:

«Voyez-vous! s'écria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce monde! Et

nous, mon petit père, en fait d'_âmes_[33], nous n'avons que la servante

Palachka. Eh bien, grâce à Dieu, nous vivons petit à petit. Nous n'avons

qu'un souci, c'est Macha, une fille qu'il faut marier. Et quelle dot

a-t-elle? Un peigne et quatre sous vaillant pour se baigner deux fois

par an. Pourvu qu'elle trouve quelque brave homme! sinon, la voilà

éternellement fille.»

Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna; elle était devenue toute

rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son assiette. J'eus pitié

d'elle, et je m'empressai de changer de conversation.

«J'ai ouï dire, m'écriai-je avec assez d'à-propos, que les Bachkirs ont

l'intention d'attaquer votre forteresse.

--Qui t'a dit cela, mon petit père? reprit Ivan Kouzmitch.

--Je l'ai entendu dire à Orenbourg, répondis-je.

--Folies que tout cela, dit le commandant; nous n'en avons pas entendu

depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un peuple intimidé,

et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons. Ils n'oseront pas

s'attaquer à nous, et s'ils s'en avisent, je leur imprimerai une telle

terreur, qu'ils ne remueront plus de dix ans.

--Et vous ne craignez pas, continuai-je en m'adressant à la femme du

capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels dangers?

--Affaire d'habitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a de cela vingt

ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais croire comme

j'avais peur de ces maudits païens. S'il m'arrivait parfois de voir leur

bonnet à poil, si j'entendais leurs hurlements, crois bien, mon petit

père, que mon coeur se resserrait à mourir. Et maintenant j'y suis si

bien habituée, que je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me

dire que les brigands rôdent autour de la forteresse.

--Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa gravement

Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.

--Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n'est pas de la

douzaine des poltrons.

--Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle aussi hardie que

vous?

--Macha! répondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu'à présent

elle n'a pu entendre le bruit d'un coup de fusil sans trembler de tous

ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan Kouzmitch s'imagina, le

jour de ma fête, de faire tirer son canon, elle eut si peur, le pauvre

pigeonneau, qu'elle manqua de s'en aller dans l'autre monde. Depuis ce

jour-là, nous n'avons plus tiré ce maudit canon.»

Nous nous levâmes de table; le capitaine et sa femme allèrent dormir la

sieste, et j'allai chez Chvabrine, où nous passâmes ensemble la soirée.

[Illustration]

[Illustration]

IV

LE DUEL

Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la

forteresse de Bélogorsk devint non seulement supportable, mais agréable

même. J'étais reçu comme un membre de la famille dans la maison du

commandant. Le mari et la femme étaient d'excellentes gens. Ivan

Kouzmitch, qui d'enfant de troupe était parvenu au rang d'officier,

était un homme tout simple et sans éducation, mais bon et loyal. Sa

femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort à sa paresse

naturelle. Vassilissa Iégorovna dirigeait les affaires du service comme

celles de son ménage, et commandait dans toute la forteresse comme dans

sa maison. Marie Ivanovna cessa bientôt de se montrer sauvage. Nous

fîmes plus ample connaissance. Je trouvai en elle une fille pleine de

coeur et de raison. Peu à peu je m'attachai à cette bonne famille, même à

Ivan Ignatiitch, le lieutenant borgne.

Je devins officier. Mon service ne me pesait guère. Dans cette

forteresse bénie de Dieu, il n'y avait ni exercice à faire, ni garde à

monter, ni revue à passer. Le commandant instruisait quelquefois ses

soldats pour son propre plaisir. Mais il n'était pas encore parvenu à

leur apprendre quel était le côté droit, quel était le côté gauche.

Chvabrine avait quelques livres français; je me mis à lire, et le goût

de la littérature s'éveilla en moi. Le matin je lisais, et je m'essayais

à des traductions, quelquefois même à des compositions en vers. Je

dînais presque chaque jour chez le commandant, où je passais d'habitude

le reste de la journée. Le soir, le père Garasim y venait accompagné de

sa femme Akoulina, qui était la plus forte commère des environs. Il va

sans dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi. Cependant

d'heure en heure sa conversation me devenait moins agréable. Ses

perpétuelles plaisanteries sur la famille du commandant, et surtout ses

remarques piquantes sur le compte de Marie Ivanovna, me déplaisaient

fort. Je n'avais pas d'autre société que cette famille dans la

forteresse, mais je n'en désirais pas d'autre.

Malgré toutes les prophéties, les Bachkirs ne se révoltaient pas. La

tranquillité régnait autour de notre forteresse. Mais cette paix fut

troublée subitement par une guerre intestine.

J'ai déjà dit que je m'occupais un peu de littérature. Mes essais

étaient passables pour l'époque, et Soumarokoff[34] lui-même leur rendit

justice bien des années plus tard. Un jour, il m'arriva d'écrire une

petite chanson dont je fus satisfait. On sait que, sous prétexte de

demander des conseils, les auteurs cherchent volontiers un auditeur

bénévole; je copiai ma petite chanson, et la portai à Chvabrine, qui

seul, dans la forteresse, pouvait apprécier une oeuvre poétique.

Après un court préambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et lui lus

les vers suivants[35]:

«Hélas! en fuyant Macha, j'espère recouvrer ma liberté!

Mais les yeux qui m'ont fait prisonnier sont toujours devant moi.

Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet état cruel,

prends pitié de ton prisonnier.»

«Comment trouves-tu cela?» dis-je à Chvabrine, attendant une louange

comme un tribut qui m'était dû.

Mais, à mon grand mécontentement, Chvabrine, qui d'ordinaire montrait de

la complaisance, me déclara net que ma chanson ne valait rien.

«Pourquoi cela? lui demandai-je en m'efforçant de cacher mon humeur.

--Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes de mon maître

Trédiakofski[36].»

Il prit le feuillet de mes mains, et se mit à analyser impitoyablement

chaque vers, chaque mot, en me déchirant de la façon la plus maligne.

Cela dépassa mes forces; je lui arrachai le feuillet des mains, je lui

déclarai que, de ma vie, je ne lui montrerais aucune de mes

compositions. Chvabrine ne se moqua pas moins de cette menace.

«Voyons, me dit-il, si tu seras en état de tenir ta parole; les poètes

ont besoin d'un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d'un carafon d'eau-de-vie

avant dîner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas Marie Ivanovna?

--Ce n'est pas ton affaire, répondis-je en fronçant le sourcil, de

savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de tes

suppositions.

--Oh! oh! poète vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de plus en

plus. Écoute un conseil d'ami: Macha n'est pas digne de devenir ta

femme.

--Tu mens, misérable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un

effronté!»

Chvabrine changea de visage. «Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en

me serrant la main fortement; vous me donnerez satisfaction.

--Bien, quand tu voudras!» répondis-je avec joie, car dans ce moment

j'étais prêt à le déchirer.

Je courus à l'instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une aiguille

à la main. D'après l'ordre de la femme du commandant, il enfilait des

champignons qui devaient sécher pour l'hiver.

«Ah! Piôtr Andréitch, me dit-il en m'apercevant, soyez le bienvenu. Pour

quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici? oserais-je vous demander.»

Je lui déclarai en peu de mots que je m'étais pris de querelle avec

Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch, d'être mon

second. Ivan Ignatiitch m'écouta jusqu'au bout avec une grande

attention, en écarquillant son oeil unique.

«Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexéi Ivanitch, et

que j'en suis témoin? c'est là ce que vous voulez dire? oserais-je vous

demander.

--Précisément.

--Mais, mon Dieu! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vous en tête? Vous

vous êtes dit des injures avec Alexéi Ivanitch; eh bien, la belle

affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous a dit des sottises,

dites-lui des impertinences; il vous donnera une tape, rendez-lui un

soufflet; lui un second, vous un troisième; et puis allez chacun de

votre côté. Dans la suite, nous vous ferons faire la paix. Tandis que

maintenant... Est-ce une bonne action de tuer son prochain? oserais-je

vous demander. Encore si c'était vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit

avec lui, car je ne l'aime guère. Mais, si c'est lui qui vous perfore,

vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots cassés?

oserais-je vous demander.»

Les raisonnements du prudent officier ne m'ébranlèrent pas. Je restai

ferme dans ma résolution. «Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch,

faites ce qui vous plaira; mais à quoi bon serai-je témoin de votre

duel? Des gens se battent; qu'y a-t-il là d'extraordinaire? oserais-je

vous demander. Grâce à Dieu, j'ai approché de près les Suédois et les

Turcs, et j'en ai vu de toutes les couleurs.»

Je tâchai de lui expliquer le mieux qu'il me fut possible quel était le

devoir d'un second. Mais Ivan Ignatiitch était hors d'état de me

comprendre. «Faites à votre guise, dit-il. Si j'avais à me mêler de

cette affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les

règles du service, qu'il se trame dans la forteresse une action

criminelle et contraire aux intérêts de la couronne, et faire observer

au commandant combien il serait désirable qu'il avisât aux moyens de

prendre les mesures nécessaires...»

J'eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au commandant.

Je parvins à grand'peine à le calmer. Cependant il me donna sa parole de

se taire, et je le laissai en repos.

Comme d'habitude, je passai la soirée chez le commandant. Je m'efforçais

de paraître calme et gai, pour n'éveiller aucun soupçon et éviter les

questions importunes. Mais j'avoue que je n'avais pas le sang-froid dont

se vantent les personnes qui se sont trouvées dans la même position.

Toute cette soirée, je me sentis disposé à la tendresse, à la

sensibilité. Marie Ivanovna me plaisait plus qu'à l'ordinaire. L'idée

que je la voyais peut-être pour la dernière fois lui donnait à mes yeux

une grâce touchante. Chvabrine entra. Je le pris à part, et l'informai

de mon entretien avec Ivan Ignatiitch.

«Pourquoi des seconds? me dit-il sèchement. Nous nous passerons d'eux.»

Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, le lendemain

matin, à six heures. À nous voir causer ainsi amicalement, Ivan

Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.

«Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela, me dit-il d'un

air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.

--Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui faisait

une patience dans un coin; je n'ai pas bien entendu.»

Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise

humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que

répondre. Chvabrine le tira d'embarras.

«Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.

--Et avec qui, mon petit père, t'es-tu querellé?

--Mais avec Piôtr Andréitch, et jusqu'aux gros mots.

--Pourquoi cela?

--Pour une véritable misère, pour une chansonnette.

--Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c'est-il arrivé?

--Voici comment. Piôtr Andréitch a composé récemment une chanson, et il

s'est mis à me la chanter ce matin. Comme je la trouvais mauvaise, Piôtr

Andréitch s'est fâché. Mais ensuite il a réfléchi que chacun est libre

de son opinion et tout est dit.»

L'insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi ne

comprit ses grossières allusions. Personne au moins ne les releva. Des

poésies, la conversation passa aux poètes en général, et le commandant

fit l'observation qu'ils étaient tous des débauchés et des ivrognes

finis; il me conseilla amicalement de renoncer à la poésie, comme chose

contraire au service et ne menant à rien de bon.

La présence de Chvabrine m'était insupportable. Je me hâtai de dire

adieu au commandant et à sa famille. En rentrant à la maison, j'examinai

mon épée, j'en essayai la pointe, et me couchai après avoir donné

l'ordre à Savéliitch de m'éveiller le lendemain à six heures.

Le lendemain, à l'heure indiquée, je me trouvais derrière les meules de

foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas à paraître. «On peut

nous surprendre, me dit-il; il faut se hâter.» Nous mîmes bas nos

uniformes, et, restés en gilet, nous tirâmes nos épées du fourreau. En

ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de cinq invalides, sortit de derrière

un tas de foin. Il nous intima l'ordre de nous rendre chez le

commandant. Nous obéîmes de mauvaise humeur. Les soldats nous

entourèrent, et nous suivîmes Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en

triomphe, marchant au pas militaire avec une majestueuse gravité.

Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit les

portes à deux battants, et s'écria avec emphase: «Ils sont pris!»

Vassilissa Iégorovna accourut à notre rencontre:

«Qu'est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre

forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrêts... Piôtr

Andréitch, Alexéi Ivanitch, donnez vos épées, donnez, donnez...

Palachka, emporte les épées dans le grenier... Piôtr Andréitch, je

n'attendais pas cela de toi; comment n'as-tu pas honte? Alexéi Ivanitch,

c'est autre chose; il a été transféré de la garde pour avoir fait périr

une âme. Il ne croit pas en Notre-Seigneur. Mais toi, tu veux en faire

autant?»

Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant de

répéter: «Vois-tu bien! Vassilissa Iégorovna dit la vérité; les duels

sont formellement défendus par le code militaire.»

Cependant Palachka nous avait pris nos épées et les avait emportées au

grenier. Je ne pus m'empêcher de rire; Chvabrine conserva toute sa

gravité.

«Malgré tout le respect que j'ai pour vous, dit-il avec sang-froid à la

femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire observer que

vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant à votre tribunal.

Abandonnez ce soin à Ivan Kouzmitch: c'est son affaire.

--Comment, comment, mon petit père! répliqua la femme du commandant.

Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la même chair et le même

esprit? Ivan Kouzmitch, qu'est-ce que tu baguenaudes? Fourre-les à

l'instant dans différents coins, au pain et à l'eau, pour que cette bête

d'idée leur sorte de la tête. Et que le père Garasim les mette à la

pénitence, pour qu'ils demandent pardon à Dieu et aux hommes.»

Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna était extrêmement

pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme du capitaine devint plus

accommodante. Elle nous ordonna de nous embrasser l'un l'autre. Palachka

nous rapporta nos épées. Nous sortîmes, ayant fait la paix en apparence.

Ivan Ignatiitch nous reconduisit.

«Comment n'avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colère, de nous

dénoncer au commandant après m'avoir donné votre parole de n'en rien

faire?

--Comme Dieu est saint, répondit-il, je n'ai rien dit à Ivan Kouzmitch;

c'est Vassilissa Iégorovna qui m'a tout soutiré. C'est elle qui a pris

toutes les mesures nécessaires à l'insu du commandant. Du reste, Dieu

merci, que ce soit fini comme cela!»

Après cette réponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec

Chvabrine. «Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.

--Certainement, répondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang votre

impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut feindre

pendant quelques jours. Au revoir.»

Et nous nous séparâmes comme s'il ne se fût rien passé.

De retour chez le commandant, je m'assis, selon mon habitude, près de

Marie Ivanovna; son père n'était pas à la maison; sa mère s'occupait du

ménage. Nous parlions à demi-voix. Marie Ivanovna me reprochait

l'inquiétude que lui avait causée ma querelle avec Chvabrine.

«Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous alliez

vous battre à l'épée. Comme les hommes sont étranges! pour une parole

qu'ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prêts à s'entr'égorger

et à sacrifier, non seulement leur vie, mais encore l'honneur et le

bonheur de ceux qui... Mais je suis sûre que ce n'est pas vous qui avez

commencé la querelle: c'est Alexéi Ivanitch qui a été l'agresseur.

--Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?

--Mais parce que..., parce qu'il est si moqueur! Je n'aime pas Alexéi

Ivanitch, il m'est même désagréable, et cependant je n'aurais pas voulu

ne pas lui plaire, cela m'aurait fort inquiétée.

--Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?»

Marie Ivanovna se troubla et rougit:

«Il me semble, dit-elle enfin, il me semble que je lui plais.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'il m'a fait des propositions de mariage.

--Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?

--L'an passé, deux mois avant votre arrivée.

--Et vous n'avez pas consenti?

--Comme vous voyez. Alexéi Ivanitch est certainement un homme d'esprit

et de bonne famille; il a de la fortune; mais, à la seule idée qu'il

faudrait, sous la couronne, l'embrasser devant tous les assistants...

Non, non, pour rien au monde.»

Les paroles de Marie Ivanovna m'ouvrirent les yeux et m'expliquèrent

beaucoup de choses. Je compris la persistance que mettait Chvabrine à la

poursuivre. Il avait probablement remarqué notre inclination mutuelle,

et s'efforçait de nous détourner l'un de l'autre. Les paroles qui

avaient provoqué notre querelle me semblèrent d'autant plus infâmes,

quand, au lieu d'une grossière et indécente plaisanterie, j'y vis une

calomnie calculée. L'envie de punir le menteur effronté devint encore

plus forte en moi, et j'attendais avec impatience le moment favorable.

Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j'étais occupé à

composer une élégie, et que je mordais ma plume dans l'attente d'une

rime, Chvabrine frappa sous ma fenêtre. Je posai la plume, je pris mon

épée, et sortis de la maison.

«Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous observe

plus. Allons au bord de la rivière; là personne ne nous empêchera.»

Nous partîmes en silence, et, après avoir descendu un sentier escarpé,

nous nous arrêtâmes sur le bord de l'eau, et nos épées se croisèrent.

Chvabrine était plus adroit que moi dans les armes; mais j'étais plus

fort et plus hardi; et M. Beaupré, qui avait été entre autres choses

soldat, m'avait donné quelques leçons d'escrime, dont je profitai.

Chvabrine ne s'attendait nullement à trouver en moi un adversaire aussi

dangereux.

Pendant longtemps nous ne pûmes nous faire aucun mal l'un à l'autre;

mais enfin, remarquant que Chvabrine faiblissait, je l'attaquai

vivement, et le fis presque entrer à reculons dans la rivière. Tout à

coup j'entendis mon nom prononcé à haute voix; je tournai rapidement la

tête, et j'aperçus Savéliitch qui courait à moi le long du sentier...

Dans ce moment je sentis une forte piqûre dans la poitrine, sous

l'épaule droite, et je tombai sans connaissance.

[Illustration]

[Illustration]

V

LA CONVALESCENCE

Quand je revins à moi, je restai quelque temps sans comprendre ni ce qui

m'était arrivé, ni où je me trouvais. J'étais couché sur un lit dans une

chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse. Savéliitch se tenait

devant moi, une lumière à la main. Quelqu'un déroulait avec précaution

les bandages qui entouraient mon épaule et ma poitrine. Peu à peu mes

idées s'éclaircirent. Je me rappelai mon duel, et devinai sans peine que

j'étais blessé. En cet instant, la porte gémit faiblement sur ses gonds:

«Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit tressaillir.

--Toujours dans le même état, répondit Savéliitch avec un soupir;

toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de quatre jours.»

Je voulus me retourner, mais je n'en eus pas la force.

«Où suis-je? Qui est ici?» dis-je avec effort.

Marie Ivanovna s'approcha de mon lit, et se pencha doucement sur moi.

«Comment vous sentez-vous? me dit-elle.

[Illustration: «COMMENT VOUS SENTEZ-VOUS?» ME DIT MARIE IVANOVNA.]

--Bien, grâce à Dieu, répondis-je d'une voix faible. C'est vous, Marie

Ivanovna; dites-moi...»

Je ne pus achever. Savéliitch poussa un cri, la joie se peignit sur son

visage.

«Il revient à lui, il revient à lui, répétait-il; grâces te soient

rendues, Seigneur! Mon père Piôtr Andréitch, m'as-tu fait assez peur?

quatre jours! c'est facile à dire...»

Marie Ivanovna l'interrompit.

«Ne lui parle pas trop, Savéliitch, dit-elle: il est encore bien

faible.»

Elle sortit et ferma la porte avec précaution. Je me sentais agité de

pensées confuses. J'étais donc dans la maison du commandant, puisque

Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus interroger

Savéliitch; mais le vieillard hocha la tête et se boucha les oreilles.

Je fermai les yeux avec mécontentement, et m'endormis bientôt.

En m'éveillant, j'appelai Savéliitch; mais, au lieu de lui, je vis

devant moi Marie Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne puis

exprimer la sensation délicieuse qui me pénétra dans ce moment. Je

saisis sa main et la serrai avec transport, en l'arrosant de mes larmes.

Marie ne la retirait pas..., et tout à coup je sentis sur ma joue

l'impression humide et brûlante de ses lèvres. Un feu rapide parcourut

tout mon être.

«Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez à mon

bonheur.»

Elle reprit sa raison:

«Au nom du ciel, calmez-vous, me dit-elle en ôtant sa main, vous êtes

encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin de vous,...

ne fût-ce que pour moi.»

Après ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur. Je me

sentais revenir à la vie.

Dès cet instant je me sentis mieux d'heure en heure. C'était le barbier

du régiment qui me pansait, car il n'y avait pas d'autre médecin dans la

forteresse; et grâce à Dieu, il ne faisait pas le docteur. Ma jeunesse

et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la famille du commandant

m'entourait de soins. Marie Ivanovna ne me quittait presque jamais. Il

va sans dire que je saisis la première occasion favorable pour continuer

ma déclaration interrompue, et, cette fois, Marie m'écouta avec plus de

patience. Elle me fit naïvement l'aveu de son affection, et ajouta que

ses parents seraient sans doute heureux de son bonheur. «Mais pensez-y

bien, me disait-elle; n'y aura-t-il pas d'obstacles de la part des

vôtres?»

Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma mère;

mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon père, je

pressentais que mon amitié ne le toucherait pas extrêmement, et qu'il la

traiterait de folie de jeunesse. Je l'avouai franchement à Marie

Ivanovna; mais néanmoins je résolus d'écrire à mon père aussi

éloquemment que possible pour lui demander sa bénédiction. Je montrai ma

lettre à Marie Ivanovna, qui la trouva si convaincante et si touchante

qu'elle ne douta plus du succès, et s'abandonna aux sentiments de son

coeur avec toute la confiance de la jeunesse.

Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma

convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel: «Vois-tu

bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre aux arrêts;

mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi Ivanitch, il est enfermé

par mon ordre, et sous bonne garde, dans le magasin à blé, et son épée

est sous clef chez Vassilissa Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à

son aise et de se repentir.»

La fille du capitaine(#30638) · 第 2 / 9 段