--Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je l'ai pa

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de France (BnF/Gallica)

ALEXANDRE POUSCHKINE

LA FILLE DU CAPITAINE

ROMAN TRADUIT DU RUSSE PAR LOUIS VIARDOT

QUATRIÈME ÉDITION

Ouvrage illustré de 33 gravures

D'après les dessins d'A. PARIS

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

1901

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS

La nouvelle que nous publions est considérée en Russie comme le meilleur

ouvrage en prose du poète Pouschkine. Elle peut soutenir la comparaison

avec les récits les plus attachants de Nicolas Gogol.

Alexandre Pouschkine, né à Saint-Pétersbourg en 1799, est mort en 1837,

dans toute la force de son talent. Ses premiers écrits l'ayant rendu

suspect, il fut envoyé dans les provinces éloignées de l'empire, où il

remplit diverses fonctions administratives. L'empereur Nicolas, à son

avènement en 1825, le rappela dans la capitale, et le nomma

historiographe. Ses ouvrages les plus connus sont _le Prisonnier du

Caucase_ et une composition dramatique qui n'a jamais été représentée,

et n'était pas destinée à l'être, _Boris Godunov_.

Ses autres poèmes sont _Ruslan et Ludmil'a; les Bohémiens, la Fontaine

des pleurs_ et _l'Onéghine_.

Ce poète, si admiré de ses contemporains, n'était pas heureux:

d'indignes propos répandus à dessein dans les salons de

Saint-Pétersbourg, où l'on n'aimait pas sa fière et libre parole,

amenèrent un duel dans lequel il fut blessé mortellement par son propre

beau-frère. Cette mort fut pleurée par les Russes comme une calamité

publique.

[Illustration]

I

LE SERGENT AUX GARDES

Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa jeunesse

sous le comte Munich[1], avait quitté l'état militaire en 17.. avec le

grade de premier major. Depuis ce temps, il avait constamment habité sa

terre du gouvernement de Simbirsk, où il épousa Mlle Avdotia Ire, fille

d'un pauvre gentilhomme du voisinage. Des neuf enfants issus de cette

union, je survécus seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge.

J'avais été inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la

faveur du major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus

censé être en congé jusqu'à la fin de mon éducation. Alors on nous

élevait autrement qu'aujourd'hui. Dès l'âge de cinq ans je fus confié au

piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de devenir mon

menin. Grâce à ses soins, vers l'âge de douze ans je savais lire et

écrire, et pouvais apprécier avec certitude les qualités d'un lévrier de

chasse. À cette époque, pour achever de m'instruire, mon père prit à

gages un Français, M. Beaupré, qu'on fit venir de Moscou avec la

provision annuelle de vin et d'huile de Provence. Son arrivée déplut

fort à Savéliitch. «Il semble, grâce à Dieu, murmurait-il, que l'enfant

était lavé, peigné et nourri. Où avait-on besoin de dépenser de l'argent

et de louer un _moussié_, comme s'il n'y avait pas assez de domestiques

dans la maison?»

Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en Prusse, puis

il était venu en Russie pour être _outchitel_, sans trop savoir la

signification de ce mot[2]. C'était un bon garçon, mais étonnamment

distrait et étourdi. Il n'était pas, suivant son expression, ennemi de

la bouteille, c'est-à-dire, pour parler à la russe, qu'il aimait à

boire. Mais, comme on ne présentait chez nous le vin qu'à table, et

encore par petits verres, et que, de plus, dans ces occasions, on

passait l'_outchitel_, mon Beaupré s'habitua bien vite à l'eau-de-vie

russe, et finit même par la préférer à tous les vins de son pays, comme

bien plus stomachique. Nous devînmes de grands amis, et quoique, d'après

le contrat, il se fût engagé à m'apprendre _le français, l'allemand et

toutes les sciences_, il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe

tant bien que mal. Chacun de nous s'occupait de ses affaires; notre

amitié était inaltérable, et je ne désirais pas d'autre mentor. Mais le

destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite d'un événement que je

vais raconter.

Quelqu'un raconta en riant à ma mère que Beaupré s'enivrait constamment.

Ma mère n'aimait pas à plaisanter sur ce chapitre; elle se plaignit à

son tour à mon père, lequel, en homme expéditif, manda aussitôt cette

_canaille de Français_. On lui répondit humblement que le _moussié_ me

donnait une leçon. Mon père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait

sur son lit du sommeil de l'innocence. De mon côté, j'étais livré à une

occupation très intéressante. On m'avait fait venir de Moscou une carte

de géographie, qui pendait contre le mur sans qu'on s'en servît, et qui

me tentait depuis longtemps par la largeur et la solidité de son papier.

J'avais décidé d'en faire un cerf-volant, et, profitant du sommeil de

Beaupré, je m'étais mis à l'ouvrage. Mon père entra dans l'instant même

où j'attachais une queue au cap de Bonne-Espérance. À la vue de mes

travaux géographiques, il me secoua rudement par l'oreille, s'élança

près du lit de Beaupré, et, l'éveillant sans précaution, il commença à

l'accabler de reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se

lever; le pauvre _outchitel_ était ivre mort. Mon père le souleva par le

collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le même

jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. C'est ainsi que se termina

mon éducation.

Je vivais en fils de famille (_nédorossl_[3]), m'amusant à faire

tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu avec

les jeunes garçons de la cour. J'arrivai ainsi jusqu'au delà de seize

ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement.

Un jour d'automne, ma mère préparait dans son salon des confitures au

miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le

bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis près de la fenêtre, venait

d'ouvrir l'_Almanach de la cour_, qu'il recevait chaque année. Ce livre

exerçait sur lui une grande influence; il ne le lisait qu'avec une

extrême attention, et cette lecture avait le don de lui remuer

prodigieusement la bile. Ma mère, qui savait par coeur ses habitudes et

ses bizarreries, tâchait de cacher si bien le malheureux livre, que des

mois entiers se passaient sans que l'_Almanach de la cour_ lui tombât

sous les yeux. En revanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne

le lâchait plus durant des heures entières. Ainsi donc mon père lisait

l'_Almanach de la cour_ en haussant fréquemment les épaules et en

murmurant à demi-voix: «Général!... il a été sergent dans ma compagnie.

Chevalier des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que

nous...?» Finalement mon père lança l'_Almanach_ loin de lui sur le sofa

et resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait

jamais rien de bon.

«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en s'adressant à ma mère,

quel âge a Pétroucha[5]?

--Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma mère.

Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia Garasimovna[6] a

perdu un oeil, et que...

--Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au service.»

La pensée d'une séparation prochaine fit sur ma mère une telle

impression qu'elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et des

larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile d'exprimer

la joie qui me saisit. L'idée du service se confondait dans ma tête avec

celle de la liberté et des plaisirs qu'offre la ville de

Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la garde, ce qui, dans

mon opinion, était le comble de la félicité humaine.

Mon père n'aimait ni à changer ses plans, ni à en remettre l'exécution.

Le jour de mon départ fut à l'instant fixé. La veille, mon père

m'annonça qu'il allait me donner une lettre pour mon chef futur, et me

demanda du papier et des plumes.

«N'oublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part le

prince B...; dis-lui que j'espère qu'il ne refusera pas ses grâces à mon

Pétroucha.

--Quelle bêtise! s'écria mon père en fronçant le sourcil; pourquoi

veux-tu que j'écrive au prince B...?

--Mais tu viens d'annoncer que tu daignes écrire au chef de Pétroucha.

--Eh bien! quoi?

--Mais le chef de Pétroucha est le prince B... Tu sais bien qu'il est

inscrit au régiment Séménofski.

--Inscrit! qu'est-ce que cela me fait qu'il soit inscrit ou non?

Pétroucha n'ira pas à Pétersbourg. Qu'y apprendrait-il? à dépenser de

l'argent et à faire des folies. Non, qu'il serve à l'armée, qu'il flaire

la poudre, qu'il devienne un soldat et non pas un fainéant de la garde,

qu'il use les courroies de son sac. Où est son brevet? donne-le-moi.»

Ma mère alla prendre mon brevet, qu'elle gardait dans une cassette avec

la chemise que j'avais portée à mon baptême, et le présenta à mon père

d'une main tremblante. Mon père le lut avec attention, le posa devant

lui sur la table et commença sa lettre.

La curiosité me talonnait. «Où m'envoie-t-on, pensais-je, si ce n'est

pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de mon père, qui

cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin sa lettre, la mit

avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses lunettes, m'appela et me

dit: «Cette lettre est adressée à André Karlovitch R..., mon vieux

camarade et ami. Tu vas à Orenbourg[7] pour servir sous ses ordres.»

Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu de la

vie gaie et animée de Pétersbourg, c'était l'ennui qui m'attendait dans

une contrée lointaine et sauvage. Le service militaire, auquel, un

instant plus tôt, je pensais avec délices, me semblait une calamité.

Mais il n'y avait qu'à se soumettre. Le lendemain matin, une _kibitka_

de voyage fut amenée devant le perron. On y plaça une malle, une

cassette avec un service à thé et des serviettes nouées pleines de

petits pains et de petits pâtés, derniers restes des dorloteries de la

maison paternelle. Mes parents me donnèrent leur bénédiction, et mon

père me dit: «Adieu, Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté

serment; obéis à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne

sollicite pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et

rappelle-toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu'il est

neuf, et de ton honneur pendant qu'il est jeune.» Ma mère, tout en

larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch d'avoir

bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court _touloup_[8]

de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse en peau de renard.

Je m'assis dans la _kibitka_ avec Savéliitch, et partis pour ma

destination en pleurant amèrement.

J'arrivai dans la nuit à Simbirsk, où je devais rester vingt-quatre

heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je m'étais arrêté

dans une auberge, tandis que, dès le matin, Savéliitch avait été courir

les boutiques. Ennuyé de regarder par les fenêtres sur une ruelle sale,

je me mis à errer par les chambres de l'auberge. J'entrai dans la pièce

du billard et j'y trouvai un grand monsieur d'une quarantaine d'années,

portant de longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la

main et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un

verre d'eau-de-vie s'il gagnait, et, s'il perdait, devait passer sous le

billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer; plus leurs

parties se prolongeaient, et plus les promenades à quatre pattes

devenaient fréquentes, si bien qu'enfin le marqueur resta sous le

billard. Le monsieur prononça sur lui quelques expressions énergiques,

en guise d'oraison funèbre, et me proposa de jouer une partie avec lui.

Je répondis que je ne savais pas jouer au billard. Cela lui parut sans

doute fort étrange. Il me regarda avec une sorte de commisération.

Cependant l'entretien s'établit. J'appris qu'il se nommait Ivan

Ivanovitch[9] Zourine, qu'il était chef d'escadron dans les hussards,

qu'il se trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu'il

avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine m'invita à dîner

avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous envoie.

J'acceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine buvait

beaucoup et m'invitait à boire, en me disant qu'il fallait m'habituer au

service. Il me racontait des anecdotes de garnison qui me faisaient rire

à me tenir les côtes, et nous nous levâmes de table devenus amis

intimes. Alors il me proposa de m'apprendre à jouer au billard. «C'est,

dit-il, indispensable pour des soldats comme nous. Je suppose, par

exemple, qu'on arrive dans une petite bourgade; que veux-tu qu'on y

fasse? On ne peut pas toujours rosser les juifs. Il faut bien, en

définitive, aller à l'auberge et jouer au billard, et pour jouer il faut

savoir jouer.» Ces raisons me convainquirent complètement, et je me mis

à prendre ma leçon avec beaucoup d'ardeur. Zourine m'encourageait à

haute voix; il s'étonnait de mes progrès rapides, et, après quelques

leçons, il me proposa de jouer de l'argent, ne fût-ce qu'une _groch_ (2

kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce qui

était, d'après lui, une fort mauvaise habitude. J'y consentis, et

Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d'en goûter,

répétant toujours qu'il fallait m'habituer au service. «Car,

ajouta-t-il, quel service est-ce qu'un service sans punch?» Je suivis

son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je goûtais de mon verre,

plus je devenais hardi. Je faisais voler les billes par-dessus les

bandes, je me fâchais, je disais des impertinences au marqueur qui

comptait les points, Dieu sait comment; j'élevais l'enjeu, enfin je me

conduisais comme un petit garçon qui vient de prendre la clef des

champs. De cette façon, le temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un

regard sur l'horloge, posa sa queue et me déclara que j'avais perdu cent

roubles[10]. Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les

mains de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine

me dit «Mais, mon Dieu, ne t'inquiète pas; je puis attendre».

Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant toujours

qu'il fallait m'habituer au service. En me levant de table, je me tenais

à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à ma chambre.

Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il aperçut

les indices irrécusables de mon zèle pour le service.

«Que t'est-il arrivé? me dit-il d'une voix lamentable. Où t'es-tu rempli

comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur n'était encore

arrivé.

--Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr que tu

es ivre. Va dormir,... mais, avant, couche-moi.»

Le lendemain, je m'éveillai avec un grand mal de tête. Je me rappelais

confusément les événements de la veille. Mes méditations furent

interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre avec une tasse

de thé. «Tu commences de bonne heure à t'en donner, Piôtr Andréitch[11],

me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui tiens-tu? Il me semble que ni

ton père ni ton grand-père n'étaient des ivrognes. Il n'y a pas à parler

de ta mère, elle n'a rien daigné prendre dans sa bouche depuis sa

naissance, excepté du _kvass_[12]. À qui donc la faute? au maudit

_moussié_: il t'a appris de belles choses, ce fils de chien, et c'était

bien la peine de faire d'un païen ton menin, comme si notre seigneur

n'avait pas eu assez de ses propres gens!» J'avais honte; je me

retournai et lui dis: «Va-t'en, Savéliitch, je ne veux pas de thé». Mais

il était difficile de calmer Savéliitch une fois qu'il s'était mis en

train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr Andréitch, ce que c'est que

de faire des folies? Tu as mal à la tête, tu ne veux rien prendre. Un

homme qui s'enivre n'est bon à rien. Bois un peu de saumure de

concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d'eau-de-vie, pour te

dégriser. Qu'en dis-tu?»

Dans ce moment entra un petit garçon qui m'apportait un billet de la

part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit:

«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de m'envoyer, par mon garçon,

les cent roubles que tu as perdus hier. J'ai horriblement besoin

d'argent. Ton dévoué,

«IVAN ZOURINE.»

Il n'y avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression

d'indifférence, et, m'adressant à Savéliitch, je lui commandai de

remettre cent roubles au petit garçon.

«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.

--Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible.

--Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont l'étonnement redoublait.

Quand donc as-tu eu le temps de contracter une pareille dette? C'est

impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, mais je ne donnerai pas cet

argent.»

Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas ce

vieillard obstiné à m'obéir, il me serait difficile dans la suite

d'échapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je lui dis: «Je

suis ton maître, tu es mon domestique. L'argent est à moi; je l'ai perdu

parce que j'ai voulu le perdre. Je te conseille de ne pas faire l'esprit

fort et d'obéir quand on te commande.»

Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch, qu'il

frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là comme un

pieu?» m'écriai-je avec colère. Savéliitch se mit à pleurer. «Ô mon père

Piôtr Andréitch, balbutia-t-il d'une voix tremblante, ne me fais pas

mourir de douleur. Ô ma lumière, écoute-moi, moi vieillard; écris à ce

brigand que tu n'as fait que plaisanter, que nous n'avons jamais eu tant

d'argent. Cent roubles! Dieu de bonté!... Dis-lui que tes parents t'ont

sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes.

--Te tairas-tu? lui dis-je en l'interrompant avec sévérité; donne

l'argent ou je te chasse d'ici à coups de poing.» Savéliitch me regarda

avec une profonde expression de douleur, et alla chercher mon argent.

J'avais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais m'émanciper et

prouver que je n'étais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles.

Savéliitch s'empressa de me faire quitter la maudite auberge; il entra

en m'annonçant que les chevaux étaient attelés. Je partis de Simbirsk

avec une conscience inquiète et des remords silencieux, sans prendre

congé de mon maître et sans penser que je dusse le revoir jamais.

[Illustration]

[Illustration]

II

LE GUIDE

Mes réflexions pendant le voyage n'étaient pas très agréables. D'après

la valeur de l'argent à cette époque, ma perte était de quelque

importance. Je ne pouvais m'empêcher de convenir avec moi-même que ma

conduite à l'auberge de Simbirsk avait été des plus sottes, et je me

sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me tourmentait. Le

vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du

traîneau, en détournant la tête et en faisant entendre de loin en loin

une toux de mauvaise humeur. J'avais fermement résolu de faire ma paix

avec lui; mais je ne savais par où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons,

voyons, Savéliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même

que je suis fautif. J'ai fait hier des bêtises et je t'ai offensé sans

raison. Je te promets d'être plus sage à l'avenir et de te mieux

écouter. Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.

--Ah! mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il avec un profond soupir,

je suis fâché contre moi-même, c'est moi qui ai tort par tous les bouts.

Comment ai-je pu te laisser seul dans l'auberge? Mais que faire? Le

diable s'en est mêlé. L'idée m'est venue d'aller voir la femme du diacre

qui est ma commère, et voilà, comme dit le proverbe: j'ai quitté la

maison et suis tombé dans la prison. Quel malheur! quel malheur! Comment

reparaître aux yeux de mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que

leur enfant est buveur et joueur?»

Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole qu'à

l'avenir je ne disposerais pas d'un seul kopek sans son consentement. Il

se calma peu à peu, ce qui ne l'empêcha point cependant de grommeler

encore de temps en temps en branlant la tête: «Cent roubles! c'est

facile à dire».

J'approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s'étendait un

désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de ravins

profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma

_kibitka_ suivait l'étroit chemin, ou plutôt la trace qu'avaient laissée

les traîneaux de paysans. Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté,

et s'adressant à moi: «Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet,

n'ordonnes-tu pas de retourner en arrière?

--Pourquoi cela?

--Le temps n'est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il

roule la neige du dessus?

--Eh bien! qu'est-ce que cela fait?

--Et vois-tu ce qu'il y a là-bas? (Le cocher montrait avec son fouet le

côté de l'orient.)

--Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.

--Là, là, regarde... ce petit nuage.»

J'aperçus, en effet, sur l'horizon un petit nuage blanc que j'avais pris

d'abord pour une colline éloignée. Mon cocher m'expliqua que ce petit

nuage présageait un _bourane_[13].

J'avais ouï parler des _chasse-neige_ de ces contrées, et je savais

qu'ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch,

d'accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le

vent ne me parut pas fort; j'avais l'espérance d'arriver à temps au

prochain relais: j'ordonnai donc de redoubler de vitesse.

Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse du côté

de l'orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit

nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s'élevait lourdement,

croissait, s'étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une

neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons.

Le vent se mit à siffler, à hurler. C'était un _chasse-neige_. En un

instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent

soulevait de terre. Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! s'écria le

cocher; c'est un _bourane_.»

Je passai la tête hors de la _kibitka_; tout était obscurité et

tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce,

qu'il semblait en être animé. La neige s'amoncelait sur nous et nous

couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s'arrêtèrent bientôt.

«Pourquoi n'avances-tu pas? dis-je au cocher avec impatience.

--Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu seul sait

où nous sommes maintenant. Il n'y a plus de chemin et tout est sombre.»

Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense. «Pourquoi ne

l'avoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais retourné au relais;

tu aurais pris du thé; tu aurais dormi jusqu'au matin; l'orage se serait

calmé et nous serions partis. Et pourquoi tant de hâte? Si c'était pour

aller se marier, passe.»

Savéliitch avait raison. Qu'y avait-il à faire? La neige continuait de

tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_. Les chevaux se

tenaient immobiles, la tête baissée, et tressaillaient de temps en

temps. Le cocher marchait autour d'eux, rajustant leur harnais, comme

s'il n'eût eu autre chose à faire. Savéliitch grondait. Je regardais de

tous côtés, dans l'espérance d'apercevoir quelque indice d'habitation ou

de chemin; mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement confus du

_chasse-neige_... Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir.

«Holà! cocher, m'écriai-je, qu'y a-t-il de noir là-bas?» Le cocher se

mit à regarder attentivement du côté que j'indiquais, «Dieu le sait,

seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce n'est pas un arbre,

et il me semble que cela se meut. Ce doit être un loup ou un homme.»

Je lui donnai l'ordre de se diriger sur l'objet inconnu, qui vint aussi

à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur la même

ligne, et je reconnus un homme.

«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas le

chemin?

--Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit dur.

Mais à quoi diable cela sert-il?

--Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais cette

contrée? Peux-tu nous conduire jusqu'à un gîte pour y passer la nuit?

--Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je l'ai parcourue à

pied et en voiture, en long et en large. Mais vois quel temps? Tout de

suite on perd la route. Mieux vaut s'arrêter ici et attendre; peut-être

l'ouragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin

avec les étoiles.»

Son sang-froid me donna du courage. Je m'étais déjà décidé, en

m'abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe,

lorsque tout à coup le passant s'assit sur le banc qui faisait le siège

du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation n'est pas

loin. Tourne à droite et marche.

--Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où

vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais aussi,

fouette sans répit.»

Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau venu,

pourquoi crois-tu qu'une habitation n'est pas loin?

--Le vent a soufflé de là, répondit-il, et j'ai senti une odeur de

fumée, preuve qu'une habitation est proche.»

Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent d'étonnement.

J'ordonnai au cocher d'aller où l'autre voulait. Les chevaux marchaient

lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_ s'avançait avec lenteur,

tantôt soulevée sur un amas, tantôt précipitée dans une fosse et se

balançant de côté et d'autre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements

d'une barque sur la mer agitée. Savéliitch poussait des gémissements

profonds, en tombant à chaque instant sur moi. Je baissai la

_tsinovka_[14], je m'enveloppai dans ma pelisse et m'endormis, bercé par

le chant de la tempête et le roulis du traîneau. J'eus alors un songe

que je n'ai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de

prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le

lecteur m'excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa

propre expérience combien il est naturel à l'homme de s'abandonner à la

superstition, malgré tout le mépris qu'on affiche pour elle.

J'étais dans cette disposition de l'âme où la réalité commence à se

perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de

l'assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait toujours et

que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup je crus voir une

porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de notre maison

seigneuriale.

Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon retour

involontaire sous le toit de la famille, et ne l'attribuât à une

désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et je vois ma

mère venir à ma rencontre avec un air de profonde tristesse. «Ne fais

pas de bruit, me dit-elle; ton père est à l'agonie et désire te dire

adieu.» Frappé d'effroi, j'entre à sa suite dans la chambre à coucher.

Je regarde; l'appartement est à peine éclairé. Près du lit se tiennent

des gens à la figure triste et abattue. Je m'approche sur la pointe du

pied. Ma mère soulève le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est

de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta

bénédiction.» Je me mets à genoux et j'attache mes regards sur le

mourant. Mais quoi! au lieu de mon père, j'aperçois dans le lit un

paysan à barbe noire, qui me regarde d'un air de gaieté. Plein de

surprise, je me tourne vers ma mère: «Qu'est-se que cela veut dire?

m'écriai-je; ce n'est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je demande sa

bénédiction à ce paysan?--C'est la même chose, Pétroucha, répondit ma

mère; celui-là est ton _père assis_[15]; baise-lui la main et qu'il te

bénisse.» Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan s'élança du

lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit à la brandir en

tous sens. Je voulus m'enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se

remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient

dans des mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me

disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse». L'effroi et

la stupeur s'étaient emparés de moi...

En ce moment je m'éveillai. Les chevaux étaient arrêtés; Savéliitch me

tenait par la main. «Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.

--Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.

--Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit sur la

haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te réchauffer.»

Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une

moindre violence. Il faisait si noir qu'on pouvait, comme on dit, se

crever l'oeil. L'hôte nous reçut près de la porte d'entrée, en tenant une

lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une

chambre petite, mais assez propre. Une _loutchina_[16] l'éclairait. Au

milieu étaient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de

Cosaque.

Notre hôte, Cosaque du Iaïk[17], était un paysan d'une soixantaine

d'années, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à thé, et

demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je n'avais jamais eu

plus grand besoin. L'hôte se hâta de le servir.

«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.

--Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix d'en haut.

Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux

yeux étincelants.

«Eh bien! as-tu froid?

--Comment n'avoir pas froid dans un petit cafetan tout troué? J'avais un

_touloup_; mais, à quoi bon m'en cacher, je l'ai laissé en gage hier

chez le marchand d'eau-de-vie; le froid ne me semblait pas vif.»

En ce moment l'hôte rentra avec le _samovar_[18] tout bouillant. Je

proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de la

soupente. Son extérieur me parut remarquable. C'était un homme d'une

quarantaine d'années, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges

épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses grands yeux vifs ne

restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une

expression assez agréable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux

étaient coupés en rond. Il portait un petit _armak_[19] déchiré et de

larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de thé, il en goûta et

fit la grimace.

«Faites-moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un

verre d'eau-de-vie; le thé n'est pas notre boisson de Cosaques.»

J'accédais volontiers à son désir. L'hôte prit sur un des rayons de

l'armoire un broc et un verre, s'approcha de lui, et, l'ayant regardé

bien en face: «Eh! eh! dit-il, te voilà de nouveau dans nos parages!

D'où Dieu t'a-t-il amené?»

Mon guide cligna de l'oeil d'une façon toute significative et répondit

par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger; il mangeait de

la graine de chanvre; la grand'mère lui jeta une pierre et le manqua. Et

vous, comment vont les vôtres?

--Comment vont les nôtres? répliqua l'hôtelier en continuant de parler

proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la femme du

pope l'a défendu; le pope est allé en visite et les diables sont dans le

cimetière.

--Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de la

pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il

aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de l'oeil

une seconde fois), remets ta hache derrière ton dos[20]; le garde

forestier se promène. À la santé de Votre Seigneurie!»

Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala

d'un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente.

Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce n'est

que dans la suite que je compris qu'ils parlaient des affaires de

l'armée du laïk, qui venait seulement d'être réduite à l'obéissance

après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait parler d'un air fort

mécontent et jetait des regards soupçonneux tantôt sur l'hôte, tantôt

sur le guide. L'espèce d'auberge où nous nous étions réfugiés se

trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la route et de toute

habitation, et ressemblait beaucoup à un rendez-vous de voleurs. Mais

que faire? On ne pouvait pas même penser à se remettre en route.

L'inquiétude de Savéliitch me divertissait beaucoup. Je m'étendis sur un

banc; mon vieux serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du

poêle[21]; l'hôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à

ronfler, et moi-même je m'endormis comme un mort.

En m'éveillant le lendemain assez tard, je m'aperçus que l'ouragan avait

cessé. Le soleil brillait; la neige s'étendait au loin comme une nappe

éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai l'hôte, qui me

demanda pour mon écot une telle misère, que Savéliitch lui-même ne le

marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soupçons de la veille

s'étaient envolés tout à fait. J'appelai le guide pour le remercier du

service qu'il nous avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un

demi-rouble de gratification.

Savéliitch fronça le sourcil. «Un demi-rouble! s'écria-t-il; pourquoi

cela? parce que tu as daigné toi-même l'amener à l'auberge? Que ta

volonté sois faite, seigneur; mais nous n'avons pas un demi-rouble de

trop. Si nous nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous

finirons par mourir de faim.»

Il m'était impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent, d'après

ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je trouvais

pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme qui m'avait

tiré, sinon d'un danger de mort, au moins d'une position fort

embarrassante.

«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas donner un

demi-rouble, donne-lui quelqu'un de mes vieux habits; il est trop

légèrement vêtu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de lièvre.

--Aie pitié de moi, mon père Piotr Andréitch, s'écria Savéliitch;

qu'a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le

premier cabaret.

-Ceci, mon petit vieux, ce n'est plus ton affaire, dit le vagabond, que

je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la grâce

d'une pelisse de son épaule[22]; c'est sa volonté de seigneur, et ton

devoir de serf est de ne pas regimber, mais d'obéir.

--Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d'une voix

fâchée. Tu vois que l'enfant n'a pas encore toute sa raison, et te voilà

tout content de le piller, grâce à son bon coeur. Qu'as-tu besoin d'un

_touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas même le mettre sur tes

maudites grosses épaules.

--Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin; apporte

vite le _touloup_.

--Oh! Seigneur mon Dieu! s'écria Savéliitch en gémissant. Un _touloup_

en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le donne-ton? À un

ivrogne en guenilles.»

Cependant le _touloup_ fut apporté. Le vagabond se mit à l'essayer

aussitôt. Le _touloup_, qui était déjà devenu trop petit pour ma taille,

lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il parvint à le

mettre avec peine, en faisant éclater toutes les coutures. Savéliitch

poussa comme un hurlement étouffé lorsqu'il entendit le craquement des

fils. Pour le vagabond, il était très content de mon cadeau. Aussi me

reconduisit-il jusqu'à ma _kibitka_, et il me dit avec un profond salut:

«Merci, Votre Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De

ma vie je n'oublierai vos bontés.» Il s'en alla de son côté, et je

partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch.

J'oubliai bientôt le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en peau de

lièvre.

Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je trouvai

un homme de haute taille, mais déjà courbé par la vieillesse. Ses longs

cheveux étaient tout blancs. Son vieil uniforme usé rappelait un soldat

du temps de l'impératrice Anne, et ses discours étaient empreints d'une

forte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En

lisant son nom, il me jeta un coup d'oeil rapide: «Mon Dieu, dit-il, il y

a si peu de temps qu'André Pétrovich était de ton ache; et maintenant,

quel peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...»

Il ouvrit la lettre et se mit à la parcourir à demi-voix, en

accompagnant sa lecture de remarques: «Monsieur, j'espère que Votre

Excellence...» Qu'est-ce que c'est que ces cérémonies? Fi! comment

n'a-t-il pas de honte? Sans doute, la discipline avant tout; mais est-ce

ainsi qu'on écrit à son vieux camarade?... «Votre Excellence n'aura pas

oublié!...» Hein!... «Eh!... quand... sous feu le feld-maréchal

Munich... pendant la campagne... de même que... nos bonnes parties de

cartes.» Eh! eh! _Bruder!_ il se souvient donc encore de nos anciennes

fredaines? «Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon

espiègle...» «Hum!... le tenir avec des gants de porc-épic...» Qu'est-ce

que cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe...

Qu'est-ce que c'est, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il en se

tournant vers moi.

--Cela signifie, lui répondis-je avec l'air le plus innocent du monde,

traiter quelqu'un avec bonté, pas trop sévèrement, lui laisser beaucoup

de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des gants de porc-épic.

--Hum! je comprends... «Et ne pas lui donner de liberté...» Non, il

paraît que gants de porc-épic signifie autre chose... «Ci-joint son

brevet...» Où donc est-il? Ah! le voici... «L'inscrire au régiment de

Séménofski...» C'est bon, c'est bon; on fera ce qu'il faut... «Me

permettre de vous embrasser sans cérémonie, et... comme un vieux ami et

camarade.» Ah! enfin, il s'en est souvenu... Etc., etc... Allons, mon

petit père, dit-il après avoir achevé la lettre et mis mon brevet de

côté, tout sera fait; tu seras officier dans le régiment de ***; et pour

ne pas perdre de temps, va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu

serviras sous les ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête

homme. Là, tu serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu

n'as rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour un

jeune homme. Aujourd'hui, je t'invite à dîner avec moi.»

«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela m'aura-t-il servi d'être

sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela m'a-t-il mené? dans le

régiment de *** et dans un fort abandonné sur la frontière des steppes

kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en compagnie de son

vieil aide de camp. La sévère économie allemande régnait à sa table, et

je pense que l'effroi de recevoir parfois un hôte de plus à son

ordinaire de garçon n'avait pas été étranger à mon prompt éloignement

dans une garnison perdue. Le lendemain je pris congé du général et

partis pour le lieu de ma destination.

[Illustration]

[Illustration]

III

LA FORTERESSE

La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes d'Orenbourg.

De cette ville, la route longeait les bords escarpés du Iaïk. La rivière

n'était pas encore gelée, et ses flots couleur de plomb prenaient une

teinte noire entre les rives blanchies par la neige. Devant moi

s'étendaient les steppes kirghises. Je me perdais dans mes réflexions,

tristes pour la plupart. La vie de garnison ne m'offrait pas beaucoup

d'attraits; je tâchais de me représenter mon chef futur, le capitaine

Mironoff. Je m'imaginais un vieillard sévère et morose, ne sachant rien

en dehors du service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre

vétille. Le crépuscule arrivait; nous allions assez vite.

«Y a-t-il loin d'ici à la forteresse? demandai-je au cocher.

--Mais on la voit d'ici», répondit-il.

Je me mis à regarder de tous côtés, m'attendant à voir de hauts

bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien qu'un petit

village entouré d'une palissade en bois. D'un côté s'élevaient trois ou

quatre tas de foin, à demi recouverts de neige; d'un autre, un moulin à

vent penché sur le côté, et dont les ailes, faites de grosse écorce de

tilleul, pendaient paresseusement.

«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné.

--Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où nous

venions de pénétrer.

J'aperçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient

étroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] étaient couvertes

en chaume. J'ordonnai qu'on me menât chez le commandant, et presque

aussitôt ma _kibitka_ s'arrêta devant une maison en bois, bâtie sur une

éminence, près de l'église, qui était en bois également.

Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j'entrai dans l'antichambre.

Un vieil invalide, assis sur une table, était occupé à coudre une pièce

bleue au coude d'un uniforme vert. Je lui dis de m'annoncer. «Entre, mon

petit père, me dit l'invalide, les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai

dans une chambre très propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin

était dressée une armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un

diplôme d'officier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre

étaient rangés des _tableaux d'écorce_[24], qui représentaient la _Prise

de Kustrin_ et d'_Otchakov_, le _Choix de la fiancée_ et l'_Enterrement

du chat par les souris_. Près de la fenêtre se tenait assise une vieille

femme en mantelet, la tête enveloppée d'un mouchoir. Elle était occupée

à dévider du fil que tenait, sur ses mains écartées, un petit vieillard

borgne en habit d'officier. «Que désirez-vous, mon petit père?» me

dit-elle sans interrompre son occupation. Je répondis que j'étais venu

pour entrer au service, et que, d'après la règle, j'accourais me

présenter à monsieur le capitaine. En disant cela, je me tournai vers le

petit vieillard borgne, que j'avais pris pour le commandant. Mais la

bonne dame interrompit le discours que j'avais préparé à l'avance.

[Illustration: UNE VIEILLE FEMME ÉTAIT OCCUPÉE À DEVIDER DU FIL.]

«Ivan Kouzmitch[25] n'est pas à la maison, dit-elle. Il est allé en

visite chez le père Garasim. Mais c'est la même chose, je suis sa femme.

Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce[26]. Assieds-toi, mon petit

père.»

Elle appela une servante et lui dit de faire venir l'_ouriadnik_[27]. Le

petit vieillard me regardait curieusement de son oeil unique. «Oserais-je

vous demander, me dit-il, dans quel régiment vous avez daigné servir?»

Je satisfis sa curiosité.

«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez daigné

passer de la garde dans notre garnison?»

Je répondis que c'était par ordre de l'autorité.

«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la garde?

reprit l'infatigable questionneur.

--Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du

capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la route. Il a

autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux tes mains. Et toi,

mon petit père, continua-t-elle en se tournant vers moi, ne t'afflige

pas trop de ce qu'on t'ait fourré dans notre bicoque; tu n'es pas le

premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on s'habitue.

Tenez, Chvabrine, Alexéi Ivanitch[28], il y a déjà quatre ans qu'on l'a

transféré chez nous pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était

arrivé. Voilà qu'un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et

ils avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer l'un l'autre,

et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux témoins.

Que veux-tu! contre le malheur il n'y a pas de maître.»

En ce moment entre l'_ouriadnik_, jeune et beau Cosaque. «Maximitch, lui

dit la femme du capitaine, donne un logement à monsieur l'officier, et

propre.

--J'obéis, Vassilissa Iégorovna[29], répondit l'_ouriadnik_. Ne faut-il

pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff?

--Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est déjà

logé très à l'étroit; et puis c'est mon compère; et puis il n'oublie pas

que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur l'officier... Comment est

votre nom, mon petit père?

--Piôtr Andréitch.

--Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé entrer

son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, Maximitch?

--Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il n'y a que

le caporal Prokoroff qui s'est battu au bain avec la femme Oustinia

Pégoulina pour un seau d'eau chaude.

--Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit vieillard

borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, et punis-les

tous deux.

--C'est bon, Maximitch, va-t'en avec Dieu.

--Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.»

Je pris congé; l'_ouriadnik_ me conduisit à une _isba_ qui se trouvait

sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la forteresse. La

moitié de l'_isba_ était occupée par la famille de Siméon Kouzoff,

l'autre me fut abandonnée. Cette moitié se composait d'une chambre assez

propre, coupée en deux par une cloison. Savéliitch commença à s'y

installer, et moi, je regardai par l'étroite fenêtre. Je voyais devant

moi s'étendre une steppe nue et triste; sur le côté s'élevaient des

cabanes. Quelques poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout

sur le perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui

répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée

j'étais condamné à passer ma jeunesse!... Une tristesse amère me saisit;

je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré les exhortations

de Savéliitch, qui ne cessait de répéter, avec angoisse: «Ô Seigneur

Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait ma maîtresse si l'enfant

allait tomber malade?»

Le lendemain, à peine avais-je commencé de m'habiller, que la porte de

ma chambre s'ouvrit. Il entra un jeune officier, de petite taille, de

traits peu réguliers, mais dont la figure basanée avait une vivacité

remarquable.

«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans cérémonie

faire votre connaissance. J'ai appris hier votre arrivée, et le désir de

voir enfin une figure humaine s'est tellement emparé de moi que je n'ai

pu y résister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez

vécu ici quelque temps.»

Je devinai sans peine que c'était l'officier renvoyé de la garde pour

l'affaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait beaucoup

d'esprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il me dépeignit

avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du commandant, sa société

et en général toute la contrée où le sort m'avait jeté. Je riais de bon

coeur, lorsque ce même invalide, que j'avais vu rapiécer son uniforme

dans l'antichambre du capitaine, entra et m'invita à dîner de la part de

Vassilissa Iégorovna. Chvabrine déclara qu'il m'accompagnait.

En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la place

une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues queues et des

chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne de bataille. Devant

eux se tenait le commandant, vieillard encore vert et de haute taille,

en robe de chambre et en bonnet de coton. Dès qu'il nous aperçut, il

s'approcha de nous, me dit quelques mots affables, et se remit à

commander l'exercice. Nous allions nous arrêter pour voir les manoeuvres,

mais il nous pria d'aller sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna,

promettant qu'il nous rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous

n'avez vraiment rien à voir.»

Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me

traita comme si elle m'eût dès longtemps connu. L'invalide et Palachka

mettaient la nappe.

«Qu'est-ce qu'a donc aujourd'hui mon Ivan Kouzmitch à instruire si

longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le

chercher pour dîner. Mais où est donc Macha[31]?»

À peine avait-elle prononcé ce nom, qu'entra dans la chambre une jeune

fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les cheveux lissés en

bandeau et retenus derrière ses oreilles que rougissaient la pudeur et

l'embarras. Elle ne me plut pas extrêmement au premier coup d'oeil; je la

regardai avec prévention. Chvabrine m'avait dépeint Marie, la fille du

capitaine, sous les traits d'une sotte. Marie Ivanovna alla s'asseoir

dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait apporté le

_chtchi_[32]. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas revenir son mari,

envoya pour la seconde fois Palachka l'appeler.

«Dis au maître que les visites attendent; le _chtchi_ se refroidit.

Grâce à Dieu, l'exercice ne s'en ira pas, il aura tout le temps de

s'égosiller à son aise.»

Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard borgne.

«Qu'est-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table est

servie depuis longtemps, et l'on ne peut pas te faire venir.

La fille du capitaine(#30638) · 第 1 / 9 段