A la fin, Merry parut croire qu'un petit discours serait en situation:

«Camarades, dit-il, ils ne sont que deux contre nous: l'infirme

qui nous a conduits ici pour obtenir ce beau résultat, et le petit

louveteau qui nous a trahis!... Allons, camarades!...»

Il levait le bras en parlant et s'apprêtait sans doute à donner

l'exemple, quand tout à coup... pif!... paf!... pan!... trois coups de

fusil éclatèrent dans le taillis voisin. Merry tomba dans le trou, la

tête la première; l'homme aux bandelettes tourna sur lui-même comme

une toupie et s'abattit sur le côté, frappé à mort, mais encore agité

de convulsions suprêmes; les trois autres tournèrent les talons et

prirent la fuite sans demander leur reste.

Au même instant, le docteur, Gray et Ben Gunn sortirent du taillis et

nous rejoignirent, tenant leurs fusils encore fumants.

«En avant et au pas de charge! cria le docteur. Il faut les empêcher de

gagner les chaloupes.»

Et nous voilà partis à travers bois, enfoncés parfois jusqu'aux épaules

dans les hautes herbes. On peut dire que Silver était décidé à rester

avec nous!... Le tour de force que fit cet homme, bondissant sur sa

béquille et franchissant les obstacles avec une telle ardeur que les

muscles de sa poitrine se gonflaient à éclater, pas un acrobate de

profession n'aurait pu le répéter, de l'avis du docteur lui-même. Il

était au point d'étouffer, mais nous suivait à moins de trente pas,

quand nous arrivâmes au bord du plateau.

«Docteur! cria-t-il, regardez!... Inutile de se presser.»

Il disait vrai: dans une clairière qui s'ouvrait au-dessous de nous,

on pouvait voir les trois survivants courant toujours dans la même

direction, vers le Mât-de-Misaine, c'est-à-dire que nous étions déjà

entre eux et les embarcations. Nous pûmes donc faire halte pour

reprendre haleine, et bientôt John Silver nous rejoignit en s'essuyant

le front.

«Nous vous devons une belle chandelle, docteur! dit-il en arrivant. Jim

et moi allions avoir fort à faire sans votre intervention... Ah! c'est

donc vous, Ben Gunn? reprit-il. Eh bien, vous êtes donc devenu farceur

sur vos vieux jours?

--Oui, c'est moi, Ben Gunn, répondit l'homme des bois avec des

contorsions d'anguille et des rougeurs qui témoignaient de son

embarras. Et comment allez-vous, monsieur Silver?... Comme vous le

désirez, j'espère?... reprit-il sous l'évidente impression qu'il

convenait de dire quelque chose de poli.

--Ah! Ben, Ben, répliqua Silver en le menaçant gaiement du doigt, quel

tour vous m'avez joué!...»

Le docteur envoya Gray ramasser une bêche que les rebelles avaient

abandonnée dans leur fuite, et, tout en descendant vers les chaloupes,

il nous conta ce qui s'était passé. Ben Gunn était d'un bout à l'autre

le héros de ce récit, qui intéressa puissamment Silver, et que je

résume à grands traits.

Ben Gunn, dans ses courses vagabondes à travers l'île, avait un jour

trouvé le squelette. C'est lui qui avait vidé ses poches. Il avait

ensuite découvert le trésor, dont la cachette était encore assez

apparente, à cause des traces laissées sur l'herbe par la terre

fraîchement remuée. Il avait creusé l'excavation, et c'est le manche

de sa bêche que nous avions trouvé au fond du trou. Peu à peu, à force

de travail et de voyages successifs, il avait transporté tout le

trésor, du pied du grand pin jusqu'à une caverne découverte par lui,

au bas de la colline à deux pointes qui se trouvait au nord-est de

l'île. L'or du capitaine Flint y était en sûreté depuis plus de deux

mois, quand l'_Hispaniola_ arriva à son premier mouillage. Le docteur

réussit à soutirer ce secret à Ben Gunn le jour où il alla causer avec

lui, dans l'après-midi qui suivit l'assaut du blockhaus. Il était déjà

préoccupé de la nécessité de quitter au plus tôt une position aussi

malsaine, avant que la _mal'aria_ eût agi. La disparition du schooner

et l'intérêt qu'il y avait à se rapprocher du trésor pour le défendre;

la certitude que Ben Gunn avait entassé dans sa caverne les provisions

indispensables et notamment des salaisons de chèvre préparées pour

lui-même, tout se réunit pour décider le docteur à céder une carte,

désormais inutile, à abandonner le blockhaus et ses approvisionnements,

en un mot, à faire les concessions nécessaires pour pouvoir gagner sans

plus tarder la colline à deux pointes.

«Toi seul me préoccupais dans cet arrangement, Jim, ajouta le docteur,

et j'avoue qu'il m'en coûtait de ne pas savoir ce que tu étais devenu,

avant d'évacuer la place. Mais je me trouvais obligé d'agir au mieux

des intérêts de ceux qui étaient restés à leur poste. Si tu n'étais pas

de leur nombre, à qui la faute?...»

Ce jour-là, voyant que j'allais être impliqué dans l'affreux

désappointement des révoltés, il s'était hâté de revenir à la caverne;

y laissant le squire et le capitaine pour garder le trésor, il avait

pris avec lui Gray et Ben Gunn, et traversé l'île en diagonale pour

arriver avant nous au grand pin. Constatant alors que nous l'avions

gagné de vitesse, il avait dû se résoudre à envoyer en éclaireur

Ben Gunn, qui était le plus léger à la course. Ben Gunn, voyant

l'impression que la découverte du squelette causait sur ses anciens

camarades, avait eu l'idée de les épouvanter par ses réminiscences du

capitaine Flint, et le stratagème s'était trouvé avoir assez de succès

pour pouvoir permettre au docteur et à Gray de prendre position dans le

taillis.

«Ah! remarqua Silver à la fin de ce récit, j'ai eu de la chance d'avoir

Jim avec moi!... Sans quoi vous auriez bien laissé mettre le pauvre

John en morceaux sans le moindre regret, docteur!...

--Sans le moindre regret», répéta gaiement M. Livesey.

Nous arrivions aux chaloupes. Le docteur, à grands coups de bêche,

commença par en démolir une; puis nous nous embarquâmes sur l'autre

pour gagner par mer la baie du nord.

C'était un voyage de huit à neuf milles. Silver, quoique à moitié mort

de fatigue, prit un aviron comme les autres, et l'embarcation s'élança

légèrement sur une mer unie comme un miroir. Bientôt nous passâmes

devant le goulet et nous tournâmes l'angle sud-est de l'île, laissant

derrière nous le premier mouillage de l'_Hispaniola_. En passant devant

la colline à deux pointes, nous pûmes distinguer la bouche noire de

la caverne de Ben Gunn, devant laquelle une forme humaine dressait sa

haute taille, le mousquet à l'épaule. C'était celle du squire. A sa

vue, nous nous mîmes à agiter nos mouchoirs et à pousser des hourras

auxquels Silver ne fut pas le dernier à se joindre.

Trois milles plus loin, comme nous arrivions à l'entrée de la baie

du nord, ne voilà-t-il pas que nous rencontrons l'_Hispaniola_, se

promenant toute seule? La marée l'avait relevée et mise à flot.

Heureusement que la brise était faible et le courant moins fort que

dans la baie du sud, où nous ne l'aurions jamais revue!... Mais en

l'état, il n'y avait pas grand dommage, sinon que la voile de misaine

était perdue. Remonter à bord, aller chercher à fond de cale une ancre

de fortune et la jeter par une brasse et demie à fond: tout cela fut

assez prestement fait. Après quoi, nous retournâmes en chaloupe à la

Crique-au-Rhum, le point le plus rapproché de la caverne de Ben Gunn,

et Gray repartit tout seul avec l'embarcation pour monter la garde à

bord de l'_Hispaniola_.

Une pente douce montait de la grève à l'entrée de la caverne. Comme

nous en approchions, le squire vint au-devant de nous. Il se montra

doux et affable avec moi, sans me rien dire de mon escapade, ni en bien

ni en mal. Mais le salut que lui adressa Silver lui fit monter le rouge

au visage.

«John Silver, s'écria-t-il, vous êtes le plus grand imposteur et la

plus prodigieuse canaille que j'aie jamais rencontrée! Il paraît que

je ne dois point vous poursuivre. Je ne vous poursuivrai donc pas...

Mais tous ces morts doivent peser sur votre conscience comme autant de

bornes!...

--Je vous remercie, monsieur, répliqua John, en saluant de plus belle.

--Je vous défends de me remercier! dit rudement le squire, car je

manque à tous mes devoirs... Arrière, s'il vous plaît!...»

Là-dessus nous entrâmes dans la caverne. Elle était vaste et bien

aérée; dans le fond, une jolie cascade formait une petite pièce d'eau

entourée de fougères; le sol était couvert de sable. Devant un grand

feu allumé près de l'entrée, nous trouvâmes le capitaine Smollett,

couché sur un lit d'herbes et de mousse. Dans le coin le plus écarté, à

la lueur de la flamme, je vis étinceler un grand tas de pièces d'or et

un quadrilatère de barres brillantes.

C'était là ce trésor de Flint, que nous étions venus chercher si loin,

et qui avait déjà coûté la vie à dix-sept hommes de l'_Hispaniola!_...

Et qui sait combien d'autres vies il avait coûté pendant qu'on

l'amassait, combien de sang et de tribulations, combien de bons navires

coulés au fond des mers, combien de poudre, combien de braves gens

brutalement envoyés dans l'éternité, combien de cruautés, de hontes, de

mensonges et de crimes!... Nul n'eût pu le dire. Et pourtant il y avait

encore dans l'île au moins trois hommes, Silver, Morgan et Ben Gunn,

qui avaient pris part à ces crimes, comme chacun avait espéré avoir

part au trésor.

«C'est vous, Jim? me dit le capitaine. Allons, vous êtes un brave

garçon, à votre manière!... Mais je ne crois pas que nous reprenions

jamais la mer ensemble. Vous aimez trop n'en faire qu'à votre tête,

pour mon goût personnel... Vous voilà, John Silver? Qu'est-ce qui vous

amène ici, mon garçon?

--Je reviens à mon devoir, monsieur, répondit Silver.

--Ah!» fit le capitaine.

Et il n'ajouta pas un mot.

Le bon souper, ce soir-là, au milieu de tous mes amis, avec le chevreau

salé de Ben Gunn et quelques friandises arrosées de vin vieux de

l'_Hispaniola_! Jamais convives ne furent plus gais, plus heureux

que nous. Et Silver était là, assis en dehors de la lumière du feu,

mais mangeant, lui aussi, de bon appétit, tout prêt à s'élancer s'il

manquait n'importe quoi, et se joignant tranquillement à nos rires,--le

même homme poli, doux, obséquieux, que nous avions connu avant ces

tragiques événements.

XXXIV

CONCLUSION

Le lendemain matin, dès la première heure, nous nous mîmes à l'ouvrage,

car le transport de cette énorme masse d'or à l'_Hispaniola_ n'était

pas une petite affaire pour un si faible nombre d'hommes. Les trois

individus qui se trouvaient encore dans l'île ne nous troublaient

guère. Une seule sentinelle, l'arme au bras, sur le versant de la

colline, suffirait à les tenir en respect, et nous ne doutions pas

qu'ils ne fussent las de l'état de guerre. Notre travail marcha donc à

souhait. Gray et Ben Gunn allaient et venaient, avec la chaloupe, de la

crique à l'_Hispaniola_, tandis que nous étions occupés à transporter

le trésor de la caverne à la grève. Deux des barres attachées à un bout

de corde étaient tout ce qu'un homme pouvait porter; encore allait-il

lentement avec ce poids sur les épaules. Quant à moi, on m'avait chargé

de mettre en sacs l'or monnayé, et c'est à quoi je m'employais tout le

jour dans la caverne.

C'était une étrange collection, qui ressemblait à celle de Billy Bones

par la diversité des monnaies; mais était infiniment plus variée, comme

elle était des milliers de fois plus considérable. Je me souviens du

plaisir que je trouvais, pour me reposer de mon travail, à trier les

monnaies et à les assortir. Pièces françaises, anglaises, espagnoles,

portugaises, georges, louis, doublons, guinées, moïdores, sequins,

pièces de huit, effigies de tous les souverains du monde, monnaies

orientales marquées de signes cabalistiques, les unes rondes, les

autres carrées ou octogones, d'autres encore percées d'un trou pour

y passer un cordon,--il y en avait de tous les genres, de tous les

modules, de toutes les variétés. Quant au nombre, il était si grand,

que les doigts me faisaient mal à force de compter, et que j'avais le

dos brisé à me tenir ainsi courbé.

Ce travail dura plusieurs jours. Chaque soir nous avions charrié une

fortune à bord, et une autre fortune nous attendait le lendemain. Et

pendant tout ce temps les trois rebelles survivants n'avaient pas donné

signe d'existence.

Enfin, un soir que le docteur se promenait avec moi sur le versant de

la colline qui domine les basses terres de l'île, le vent nous apporta

du bas-fond plongé dans les ténèbres au-dessous de nous comme un chant

ou un cri. Puis, tout retomba dans le silence.

«Ce sont ces malheureux! dit le docteur. Que le ciel leur pardonne!...

--Ils sont ivres,» dit Silver derrière nous.

Silver, j'ai oublié de le dire, jouissait de la plus entière liberté;

en dépit des rebuffades quotidiennes du squire et du capitaine, il

semblait se considérer plus que jamais comme un serviteur fidèle et

privilégié. En vérité, je ne pouvais m'empêcher d'admirer parfois la

patience inaltérable avec laquelle il supportait ces coups de boutoir

et la politesse invariable qu'il mettait à se rendre utile ou agréable

à tout le monde. Il n'arrivait pourtant qu'à se faire traiter comme

un chien, si ce n'est peut-être par Ben Gunn, qui avait encore une

peur bleue de son ancien quartier-maître, et par moi, qui lui devais

assurément quelque chose, quoique, à vrai dire, j'eusse aussi le droit

de penser de lui pis que les autres, l'ayant vu sur le plateau en train

de ruminer une nouvelle trahison. Ce fut donc assez rudement que le

docteur lui répliqua:

«Ivres ou délirants de fièvre.

--Vous avez raison, monsieur, dit Silver; mais, après tout, peu importe

que ce soit l'un ou l'autre.

--J'ai de votre humanité, maître Silver, une trop médiocre idée pour

attendre de vous autre chose que de la surprise, reprit ironiquement le

docteur; mais je vous déclare que, si j'étais certain qu'ils fussent

délirants, comme je suis moralement sûr que l'un d'eux au moins est

malade de la fièvre, je quitterais le camp, et, à tout risque, j'irais

donner mes soins à ces pauvres diables.

--Sauf votre respect, monsieur, vous auriez tort, répliqua Silver. Vous

y laisseriez la vie, croyez-moi, et elle vaut mieux qu'un tel sort. Je

suis avec vous maintenant,--le cœur et la main,--je ne voudrais pas

voir notre parti perdre un homme, et surtout que cet homme fût vous,

docteur, à qui je dois tant. C'est pourquoi je vous avertis que ces

gens sont incapables de tenir leur parole,--même supposé qu'ils en

eussent envie. Et, qui plus est, ils sont même incapables de croire que

vous tiendriez la vôtre...

--Parbleu! cela vous va bien de parler ainsi, dit le docteur, et vous

nous avez montré comment vous tenez une promesse.»

Ce soir-là, du reste, nous n'entendîmes plus rien qui indiquât la

présence des rebelles. Une autre fois, l'écho lointain d'un coup de

fusil nous arriva, et nous supposâmes qu'ils chassaient.

Un conseil fut tenu pour décider de leur sort, et il fut résolu de les

abandonner dans l'île,--à la grande joie de Ben Gunn et à l'entière

approbation de Gray. En conséquence, nous laissâmes dans la caverne,

pour leur usage, une grande quantité de poudre, la plus grande partie

du chevreau salé, une caisse de médicaments, des objets de première

nécessité, tels que vêtements, outils, une toile à voile, deux ou trois

brasses de corde, et enfin,--sur le désir expressément formulé par le

docteur,--un beau présent de tabac.

Ce fut le dernier acte de notre séjour dans l'île. Le trésor était

embarqué; nous avions pris de l'eau et la quantité de viande salée que

nous jugions nécessaire à nos besoins. Un beau matin, nous levâmes

l'ancre, non sans peine, car nous n'étions que trois au cabestan, et

nous sortîmes de la baie du nord, avec le même pavillon flottant à

notre corne que le capitaine avait arboré sur le blockhaus.

Les trois proscrits nous avaient observés de plus près que nous ne

pensions, comme ils le prouvèrent bientôt, car, en sortant de la passe,

nous eûmes à ranger de très près la pointe sud, et, comme nous la

longions, nous les vîmes tous trois à genoux sur le sable, les bras

tendus vers nous d'un air suppliant.

Cela nous faisait mal de les abandonner ainsi dans cet état lamentable.

Mais nous ne pouvions pas courir le risque d'une seconde révolte, et

les ramener en Angleterre pour y être pendus semblait une assez pauvre

faveur. Le docteur les héla donc et leur dit que nous leur avions

laissé des provisions, en leur indiquant l'emplacement de la caverne.

Mais ils n'en continuèrent pas moins à nous appeler chacun par notre

nom, en nous suppliant, pour l'amour de Dieu, d'avoir pitié d'eux et de

ne pas les condamner à périr dans cet affreux désert.

Enfin, voyant que le schooner poursuivait sa route, l'un d'eux, je ne

sais lequel, sauta vivement sur ses pieds en poussant un cri rauque,

épaula son fusil et nous envoya une balle, qui siffla sur la tête de

Silver pour aller se perdre dans la grande voile.

Dès lors nous eûmes soin de nous abriter derrière les bastingages.

Quand je relevai la tête pour regarder, ils avaient disparu sur le

promontoire, et le promontoire même s'effaçait au loin. Vers midi, nous

avions perdu de vue le pic le plus élevé de l'Ile au Trésor.

[Illustration: XXI

ON M'AVAIT CHARGÉ DE METTRE EN SAC L'OR MONNAYÉ.]

Nous nous trouvions si peu nombreux à bord, que tout le monde était

obligé de mettre la main à la pâte. Le capitaine seul restait couché

à l'arrière sur un matelas, pour donner ses ordres. Il entrait en

convalescence, mais avait encore besoin de soins et de repos.

Nous ne pouvions entreprendre de revenir à Bristol sans un nouvel

équipage. Aussi nous dirigeâmes-nous d'abord vers la côte la plus

voisine, dans l'Amérique du Sud; et bien longtemps avant d'y arriver,

nous avions été tous mis sur les dents par deux tempêtes suivies de

vents contraires. Mais, enfin, le port se montra devant nous. Le

soleil allait se coucher quand nous jetâmes l'ancre dans une charmante

baie, pour nous voir bientôt entourés de canots chargés de nègres, de

mulâtres et d'Indiens, qui nous offraient des fruits ou des légumes

ou proposaient de plonger pour la moindre pièce de monnaie. La vue

de toutes ces faces épanouies, la saveur des fruits tropicaux et

surtout les feux qui commençaient à briller dans la ville, faisaient

un contraste délicieux aux tragiques spectacles que nous avions eus

dans l'île. Aussi le docteur et le squire ne voulurent-ils pas attendre

pour aller à terre, et ils me prirent avec eux. Ils rencontrèrent le

commandant d'un navire de guerre anglais, lièrent connaissance avec

lui, allèrent à son bord, et apparemment s'y trouvèrent si bien, qu'il

faisait grand jour quand nous revînmes à l'_Hispaniola_.

Ben Gunn était de garde sur le pont. A peine nous eut-il vus qu'il

entama toute une confession, avec les plus absurdes grimaces. Silver

était parti, avec sa connivence, dans un canot du port. Il nous jurait

maintenant n'avoir consenti à cette évasion que pour sauver nos vies,

qui auraient été en grand péril, si «l'homme à une jambe» était resté

à bord. Mais il y avait encore autre chose. Le cuisinier n'était pas

parti sans biscuit. En perçant une cloison, il avait réussi à prendre

un sac d'or contenant peut-être huit à dix mille guinées, et l'avait

emporté pour subvenir à ses frais de voyage.

Tout compte fait, nous nous trouvâmes satisfaits d'être débarrassés de

lui.

Ce fut le dernier incident notable de notre voyage. Nous n'eûmes pas

de peine à compléter notre équipage, nous rencontrâmes des vents

favorables, et l'_Hispaniola_ arriva à Bristol comme M. Blandly se

préparait à mettre à la voile pour venir à notre recherche. Nous

ramenions le trésor à peu près complet; mais de tous ceux qui étaient

partis le chercher, cinq seulement rentraient au port.

Selon les conventions arrêtées entre le squire et le docteur, l'État et

les pauvres eurent avant tout leur part. Puis chacun de nous reçut la

sienne, pour s'en servir sagement ou follement, selon son humeur. Le

capitaine Smollett s'est toujours ressenti des suites de sa blessure;

devenu moins propre au service, le rude et loyal marin s'est résigné

à quitter la mer. Il vit retiré près de Bristol. Gray non seulement

sut garder son argent, mais, pris d'une ambition soudaine, se mit à

étudier sa profession; il est maintenant second officier d'un schooner

où il a une part de propriété; marié, de plus, et père de famille.

Ben Gunn eut ses mille livres sterling, qu'il mangea ou perdit en

trois semaines, ou, pour parler exactement, en dix-neuf jours, car le

vingtième on le vit reparaître sans le sou. On lui donna alors une

place de garde-chasse,--précisément ce qu'il craignait tant quand je

le rencontrai dans l'île. Il est juste de dire qu'il s'en arrangea

très bien. Il vit encore, très aimé dans le pays, quoique généralement

considéré comme un jocrisse.

On n'a plus entendu parler de Silver. Ce terrible marin à une jambe ne

joue plus aucun rôle dans ma vie. Je me plais à croire qu'il a retrouvé

sa vieille négresse et qu'il vit en paix dans quelque coin, avec elle

et son perroquet.

Autant que je puis le savoir, l'argent en barre et les armes sont

encore dans l'île, à l'endroit où Flint les a enfouis. Je suis, pour

mon compte, parfaitement décidé à les y laisser. Pour rien au monde, on

ne me ferait recommencer une expédition pareille. Mon pire cauchemar

est encore d'entendre des lames se jeter sur les brisants, et il

m'arrive de me réveiller en sursaut avec la voix perçante du _capitaine

Flint_ me criant aux oreilles: «Pièces de huit!...»

[Illustration: XXII

AVEC QUELLE JOIE MA PAUVRE MÈRE ME VIT REVENIR.]

Ai-je besoin de dire avec quelle joie ma pauvre mère me vit revenir,

avec quel bonheur je la retrouvai, et combien il me parut bon et doux

de lui assurer à côté de moi une existence heureuse et tranquille!

Le docteur s'était attaché à moi, et je lui avais voué de mon côté une

admiration et une affection passionnées. Il a entrepris de refaire

mon éducation, et il prétend qu'il est sûr d'y réussir. Selon lui, il

n'est jamais trop tard pour bien, pour mieux faire. Son ambition serait

de faire de moi un médecin instruit. «C'est dans cette profession-là

seulement, dit-il pour m'encourager, qu'un homme de bon propos peut

être à lui tout seul utile à son prochain.» Le Squire est de son avis,

et le lecteur pensera comme moi que je n'avais pas de meilleur parti à

prendre que de me laisser guider dans la vie par ces deux honnêtes gens.

[Illustration]

TABLE DES MATIÈRES

UN MOT DE PRÉFACE. I

I. -- Le vieux loup de mer. 1

II. -- Chien-Noir se montre et disparaît. 9

III. -- La marque noire. 17

IV. -- Le coffre du Capitaine. 25

V. -- La fin de l'aveugle. 33

VI. -- Les papiers du Capitaine. 41

VII. -- Le cuisinier du navire. 51

VIII. -- A l'enseigne de la Longue-Vue. 59

IX. -- La poudre et les armes. 65

X. -- Le voyage. 73

XI. -- Ce que j'entendis dans le tonneau. 81

XII. -- Conseil de guerre. 89

XIII. -- Comment je débarquai. 97

XIV. -- Le premier coup. 103

XV. -- L'habitant de l'île. 109

XVI. -- Le Fortin (_Récit du docteur_). 117

XVII. -- Le dernier voyage du canot (_suite du

récit du docteur_). 123

XVIII. -- Comment se termina la première journée

(_suite du récit du docteur_). 129

XIX. -- La garnison du blockhaus (_Jim reprend

son récit_). 135

XX. -- L'Ambassade de John Silver. 143

XXI. -- L'assaut. 151

XXII. -- Comment je repris la mer. 159

XXIII. -- A marée descendante. 165

XXIV. -- Le voyage de la pirogue. 171

XXV. -- J'abats le drapeau noir. 179

XXVI. -- Israël Hands. 185

XXVII. -- «Pièces de huit». 195

XXVIII. -- Aux mains de l'ennemi. 203

XXIX. -- Encore la marque noire. 213

XXX. -- Sur parole. 221

XXXI. -- La chasse au trésor. 229

XXXII. -- La voix dans les arbres. 237

XXXIII. -- La fin d'un règne. 245

XXXIV. -- Conclusion. 253

5964 B.--Paris, Imp. Gauthier-Villars et fils, 55, quai des Gr.-Augustins.

L'île au trésor · 第 16 / 16 段