«Camarades, dit-il, ils ne sont que deux contre nous: l'infirme
qui nous a conduits ici pour obtenir ce beau résultat, et le petit
louveteau qui nous a trahis!... Allons, camarades!...»
Il levait le bras en parlant et s'apprêtait sans doute à donner
l'exemple, quand tout à coup... pif!... paf!... pan!... trois coups de
fusil éclatèrent dans le taillis voisin. Merry tomba dans le trou, la
tête la première; l'homme aux bandelettes tourna sur lui-même comme
une toupie et s'abattit sur le côté, frappé à mort, mais encore agité
de convulsions suprêmes; les trois autres tournèrent les talons et
prirent la fuite sans demander leur reste.
Au même instant, le docteur, Gray et Ben Gunn sortirent du taillis et
nous rejoignirent, tenant leurs fusils encore fumants.
«En avant et au pas de charge! cria le docteur. Il faut les empêcher de
gagner les chaloupes.»
Et nous voilà partis à travers bois, enfoncés parfois jusqu'aux épaules
dans les hautes herbes. On peut dire que Silver était décidé à rester
avec nous!... Le tour de force que fit cet homme, bondissant sur sa
béquille et franchissant les obstacles avec une telle ardeur que les
muscles de sa poitrine se gonflaient à éclater, pas un acrobate de
profession n'aurait pu le répéter, de l'avis du docteur lui-même. Il
était au point d'étouffer, mais nous suivait à moins de trente pas,
quand nous arrivâmes au bord du plateau.
«Docteur! cria-t-il, regardez!... Inutile de se presser.»
Il disait vrai: dans une clairière qui s'ouvrait au-dessous de nous,
on pouvait voir les trois survivants courant toujours dans la même
direction, vers le Mât-de-Misaine, c'est-à-dire que nous étions déjà
entre eux et les embarcations. Nous pûmes donc faire halte pour
reprendre haleine, et bientôt John Silver nous rejoignit en s'essuyant
le front.
«Nous vous devons une belle chandelle, docteur! dit-il en arrivant. Jim
et moi allions avoir fort à faire sans votre intervention... Ah! c'est
donc vous, Ben Gunn? reprit-il. Eh bien, vous êtes donc devenu farceur
sur vos vieux jours?
--Oui, c'est moi, Ben Gunn, répondit l'homme des bois avec des
contorsions d'anguille et des rougeurs qui témoignaient de son
embarras. Et comment allez-vous, monsieur Silver?... Comme vous le
désirez, j'espère?... reprit-il sous l'évidente impression qu'il
convenait de dire quelque chose de poli.
--Ah! Ben, Ben, répliqua Silver en le menaçant gaiement du doigt, quel
tour vous m'avez joué!...»
Le docteur envoya Gray ramasser une bêche que les rebelles avaient
abandonnée dans leur fuite, et, tout en descendant vers les chaloupes,
il nous conta ce qui s'était passé. Ben Gunn était d'un bout à l'autre
le héros de ce récit, qui intéressa puissamment Silver, et que je
résume à grands traits.
Ben Gunn, dans ses courses vagabondes à travers l'île, avait un jour
trouvé le squelette. C'est lui qui avait vidé ses poches. Il avait
ensuite découvert le trésor, dont la cachette était encore assez
apparente, à cause des traces laissées sur l'herbe par la terre
fraîchement remuée. Il avait creusé l'excavation, et c'est le manche
de sa bêche que nous avions trouvé au fond du trou. Peu à peu, à force
de travail et de voyages successifs, il avait transporté tout le
trésor, du pied du grand pin jusqu'à une caverne découverte par lui,
au bas de la colline à deux pointes qui se trouvait au nord-est de
l'île. L'or du capitaine Flint y était en sûreté depuis plus de deux
mois, quand l'_Hispaniola_ arriva à son premier mouillage. Le docteur
réussit à soutirer ce secret à Ben Gunn le jour où il alla causer avec
lui, dans l'après-midi qui suivit l'assaut du blockhaus. Il était déjà
préoccupé de la nécessité de quitter au plus tôt une position aussi
malsaine, avant que la _mal'aria_ eût agi. La disparition du schooner
et l'intérêt qu'il y avait à se rapprocher du trésor pour le défendre;
la certitude que Ben Gunn avait entassé dans sa caverne les provisions
indispensables et notamment des salaisons de chèvre préparées pour
lui-même, tout se réunit pour décider le docteur à céder une carte,
désormais inutile, à abandonner le blockhaus et ses approvisionnements,
en un mot, à faire les concessions nécessaires pour pouvoir gagner sans
plus tarder la colline à deux pointes.
«Toi seul me préoccupais dans cet arrangement, Jim, ajouta le docteur,
et j'avoue qu'il m'en coûtait de ne pas savoir ce que tu étais devenu,
avant d'évacuer la place. Mais je me trouvais obligé d'agir au mieux
des intérêts de ceux qui étaient restés à leur poste. Si tu n'étais pas
de leur nombre, à qui la faute?...»
Ce jour-là, voyant que j'allais être impliqué dans l'affreux
désappointement des révoltés, il s'était hâté de revenir à la caverne;
y laissant le squire et le capitaine pour garder le trésor, il avait
pris avec lui Gray et Ben Gunn, et traversé l'île en diagonale pour
arriver avant nous au grand pin. Constatant alors que nous l'avions
gagné de vitesse, il avait dû se résoudre à envoyer en éclaireur
Ben Gunn, qui était le plus léger à la course. Ben Gunn, voyant
l'impression que la découverte du squelette causait sur ses anciens
camarades, avait eu l'idée de les épouvanter par ses réminiscences du
capitaine Flint, et le stratagème s'était trouvé avoir assez de succès
pour pouvoir permettre au docteur et à Gray de prendre position dans le
taillis.
«Ah! remarqua Silver à la fin de ce récit, j'ai eu de la chance d'avoir
Jim avec moi!... Sans quoi vous auriez bien laissé mettre le pauvre
John en morceaux sans le moindre regret, docteur!...
--Sans le moindre regret», répéta gaiement M. Livesey.
Nous arrivions aux chaloupes. Le docteur, à grands coups de bêche,
commença par en démolir une; puis nous nous embarquâmes sur l'autre
pour gagner par mer la baie du nord.
C'était un voyage de huit à neuf milles. Silver, quoique à moitié mort
de fatigue, prit un aviron comme les autres, et l'embarcation s'élança
légèrement sur une mer unie comme un miroir. Bientôt nous passâmes
devant le goulet et nous tournâmes l'angle sud-est de l'île, laissant
derrière nous le premier mouillage de l'_Hispaniola_. En passant devant
la colline à deux pointes, nous pûmes distinguer la bouche noire de
la caverne de Ben Gunn, devant laquelle une forme humaine dressait sa
haute taille, le mousquet à l'épaule. C'était celle du squire. A sa
vue, nous nous mîmes à agiter nos mouchoirs et à pousser des hourras
auxquels Silver ne fut pas le dernier à se joindre.
Trois milles plus loin, comme nous arrivions à l'entrée de la baie
du nord, ne voilà-t-il pas que nous rencontrons l'_Hispaniola_, se
promenant toute seule? La marée l'avait relevée et mise à flot.
Heureusement que la brise était faible et le courant moins fort que
dans la baie du sud, où nous ne l'aurions jamais revue!... Mais en
l'état, il n'y avait pas grand dommage, sinon que la voile de misaine
était perdue. Remonter à bord, aller chercher à fond de cale une ancre
de fortune et la jeter par une brasse et demie à fond: tout cela fut
assez prestement fait. Après quoi, nous retournâmes en chaloupe à la
Crique-au-Rhum, le point le plus rapproché de la caverne de Ben Gunn,
et Gray repartit tout seul avec l'embarcation pour monter la garde à
bord de l'_Hispaniola_.
Une pente douce montait de la grève à l'entrée de la caverne. Comme
nous en approchions, le squire vint au-devant de nous. Il se montra
doux et affable avec moi, sans me rien dire de mon escapade, ni en bien
ni en mal. Mais le salut que lui adressa Silver lui fit monter le rouge
au visage.
«John Silver, s'écria-t-il, vous êtes le plus grand imposteur et la
plus prodigieuse canaille que j'aie jamais rencontrée! Il paraît que
je ne dois point vous poursuivre. Je ne vous poursuivrai donc pas...
Mais tous ces morts doivent peser sur votre conscience comme autant de
bornes!...
--Je vous remercie, monsieur, répliqua John, en saluant de plus belle.
--Je vous défends de me remercier! dit rudement le squire, car je
manque à tous mes devoirs... Arrière, s'il vous plaît!...»
Là-dessus nous entrâmes dans la caverne. Elle était vaste et bien
aérée; dans le fond, une jolie cascade formait une petite pièce d'eau
entourée de fougères; le sol était couvert de sable. Devant un grand
feu allumé près de l'entrée, nous trouvâmes le capitaine Smollett,
couché sur un lit d'herbes et de mousse. Dans le coin le plus écarté, à
la lueur de la flamme, je vis étinceler un grand tas de pièces d'or et
un quadrilatère de barres brillantes.
C'était là ce trésor de Flint, que nous étions venus chercher si loin,
et qui avait déjà coûté la vie à dix-sept hommes de l'_Hispaniola!_...
Et qui sait combien d'autres vies il avait coûté pendant qu'on
l'amassait, combien de sang et de tribulations, combien de bons navires
coulés au fond des mers, combien de poudre, combien de braves gens
brutalement envoyés dans l'éternité, combien de cruautés, de hontes, de
mensonges et de crimes!... Nul n'eût pu le dire. Et pourtant il y avait
encore dans l'île au moins trois hommes, Silver, Morgan et Ben Gunn,
qui avaient pris part à ces crimes, comme chacun avait espéré avoir
part au trésor.
«C'est vous, Jim? me dit le capitaine. Allons, vous êtes un brave
garçon, à votre manière!... Mais je ne crois pas que nous reprenions
jamais la mer ensemble. Vous aimez trop n'en faire qu'à votre tête,
pour mon goût personnel... Vous voilà, John Silver? Qu'est-ce qui vous
amène ici, mon garçon?
--Je reviens à mon devoir, monsieur, répondit Silver.
--Ah!» fit le capitaine.
Et il n'ajouta pas un mot.
Le bon souper, ce soir-là, au milieu de tous mes amis, avec le chevreau
salé de Ben Gunn et quelques friandises arrosées de vin vieux de
l'_Hispaniola_! Jamais convives ne furent plus gais, plus heureux
que nous. Et Silver était là, assis en dehors de la lumière du feu,
mais mangeant, lui aussi, de bon appétit, tout prêt à s'élancer s'il
manquait n'importe quoi, et se joignant tranquillement à nos rires,--le
même homme poli, doux, obséquieux, que nous avions connu avant ces
tragiques événements.
XXXIV
CONCLUSION
Le lendemain matin, dès la première heure, nous nous mîmes à l'ouvrage,
car le transport de cette énorme masse d'or à l'_Hispaniola_ n'était
pas une petite affaire pour un si faible nombre d'hommes. Les trois
individus qui se trouvaient encore dans l'île ne nous troublaient
guère. Une seule sentinelle, l'arme au bras, sur le versant de la
colline, suffirait à les tenir en respect, et nous ne doutions pas
qu'ils ne fussent las de l'état de guerre. Notre travail marcha donc à
souhait. Gray et Ben Gunn allaient et venaient, avec la chaloupe, de la
crique à l'_Hispaniola_, tandis que nous étions occupés à transporter
le trésor de la caverne à la grève. Deux des barres attachées à un bout
de corde étaient tout ce qu'un homme pouvait porter; encore allait-il
lentement avec ce poids sur les épaules. Quant à moi, on m'avait chargé
de mettre en sacs l'or monnayé, et c'est à quoi je m'employais tout le
jour dans la caverne.
C'était une étrange collection, qui ressemblait à celle de Billy Bones
par la diversité des monnaies; mais était infiniment plus variée, comme
elle était des milliers de fois plus considérable. Je me souviens du
plaisir que je trouvais, pour me reposer de mon travail, à trier les
monnaies et à les assortir. Pièces françaises, anglaises, espagnoles,
portugaises, georges, louis, doublons, guinées, moïdores, sequins,
pièces de huit, effigies de tous les souverains du monde, monnaies
orientales marquées de signes cabalistiques, les unes rondes, les
autres carrées ou octogones, d'autres encore percées d'un trou pour
y passer un cordon,--il y en avait de tous les genres, de tous les
modules, de toutes les variétés. Quant au nombre, il était si grand,
que les doigts me faisaient mal à force de compter, et que j'avais le
dos brisé à me tenir ainsi courbé.
Ce travail dura plusieurs jours. Chaque soir nous avions charrié une
fortune à bord, et une autre fortune nous attendait le lendemain. Et
pendant tout ce temps les trois rebelles survivants n'avaient pas donné
signe d'existence.
Enfin, un soir que le docteur se promenait avec moi sur le versant de
la colline qui domine les basses terres de l'île, le vent nous apporta
du bas-fond plongé dans les ténèbres au-dessous de nous comme un chant
ou un cri. Puis, tout retomba dans le silence.
«Ce sont ces malheureux! dit le docteur. Que le ciel leur pardonne!...
--Ils sont ivres,» dit Silver derrière nous.
Silver, j'ai oublié de le dire, jouissait de la plus entière liberté;
en dépit des rebuffades quotidiennes du squire et du capitaine, il
semblait se considérer plus que jamais comme un serviteur fidèle et
privilégié. En vérité, je ne pouvais m'empêcher d'admirer parfois la
patience inaltérable avec laquelle il supportait ces coups de boutoir
et la politesse invariable qu'il mettait à se rendre utile ou agréable
à tout le monde. Il n'arrivait pourtant qu'à se faire traiter comme
un chien, si ce n'est peut-être par Ben Gunn, qui avait encore une
peur bleue de son ancien quartier-maître, et par moi, qui lui devais
assurément quelque chose, quoique, à vrai dire, j'eusse aussi le droit
de penser de lui pis que les autres, l'ayant vu sur le plateau en train
de ruminer une nouvelle trahison. Ce fut donc assez rudement que le
docteur lui répliqua:
«Ivres ou délirants de fièvre.
--Vous avez raison, monsieur, dit Silver; mais, après tout, peu importe
que ce soit l'un ou l'autre.
--J'ai de votre humanité, maître Silver, une trop médiocre idée pour
attendre de vous autre chose que de la surprise, reprit ironiquement le
docteur; mais je vous déclare que, si j'étais certain qu'ils fussent
délirants, comme je suis moralement sûr que l'un d'eux au moins est
malade de la fièvre, je quitterais le camp, et, à tout risque, j'irais
donner mes soins à ces pauvres diables.
--Sauf votre respect, monsieur, vous auriez tort, répliqua Silver. Vous
y laisseriez la vie, croyez-moi, et elle vaut mieux qu'un tel sort. Je
suis avec vous maintenant,--le cœur et la main,--je ne voudrais pas
voir notre parti perdre un homme, et surtout que cet homme fût vous,
docteur, à qui je dois tant. C'est pourquoi je vous avertis que ces
gens sont incapables de tenir leur parole,--même supposé qu'ils en
eussent envie. Et, qui plus est, ils sont même incapables de croire que
vous tiendriez la vôtre...
--Parbleu! cela vous va bien de parler ainsi, dit le docteur, et vous
nous avez montré comment vous tenez une promesse.»
Ce soir-là, du reste, nous n'entendîmes plus rien qui indiquât la
présence des rebelles. Une autre fois, l'écho lointain d'un coup de
fusil nous arriva, et nous supposâmes qu'ils chassaient.
Un conseil fut tenu pour décider de leur sort, et il fut résolu de les
abandonner dans l'île,--à la grande joie de Ben Gunn et à l'entière
approbation de Gray. En conséquence, nous laissâmes dans la caverne,
pour leur usage, une grande quantité de poudre, la plus grande partie
du chevreau salé, une caisse de médicaments, des objets de première
nécessité, tels que vêtements, outils, une toile à voile, deux ou trois
brasses de corde, et enfin,--sur le désir expressément formulé par le
docteur,--un beau présent de tabac.
Ce fut le dernier acte de notre séjour dans l'île. Le trésor était
embarqué; nous avions pris de l'eau et la quantité de viande salée que
nous jugions nécessaire à nos besoins. Un beau matin, nous levâmes
l'ancre, non sans peine, car nous n'étions que trois au cabestan, et
nous sortîmes de la baie du nord, avec le même pavillon flottant à
notre corne que le capitaine avait arboré sur le blockhaus.
Les trois proscrits nous avaient observés de plus près que nous ne
pensions, comme ils le prouvèrent bientôt, car, en sortant de la passe,
nous eûmes à ranger de très près la pointe sud, et, comme nous la
longions, nous les vîmes tous trois à genoux sur le sable, les bras
tendus vers nous d'un air suppliant.
Cela nous faisait mal de les abandonner ainsi dans cet état lamentable.
Mais nous ne pouvions pas courir le risque d'une seconde révolte, et
les ramener en Angleterre pour y être pendus semblait une assez pauvre
faveur. Le docteur les héla donc et leur dit que nous leur avions
laissé des provisions, en leur indiquant l'emplacement de la caverne.
Mais ils n'en continuèrent pas moins à nous appeler chacun par notre
nom, en nous suppliant, pour l'amour de Dieu, d'avoir pitié d'eux et de
ne pas les condamner à périr dans cet affreux désert.
Enfin, voyant que le schooner poursuivait sa route, l'un d'eux, je ne
sais lequel, sauta vivement sur ses pieds en poussant un cri rauque,
épaula son fusil et nous envoya une balle, qui siffla sur la tête de
Silver pour aller se perdre dans la grande voile.
Dès lors nous eûmes soin de nous abriter derrière les bastingages.
Quand je relevai la tête pour regarder, ils avaient disparu sur le
promontoire, et le promontoire même s'effaçait au loin. Vers midi, nous
avions perdu de vue le pic le plus élevé de l'Ile au Trésor.
[Illustration: XXI
ON M'AVAIT CHARGÉ DE METTRE EN SAC L'OR MONNAYÉ.]
Nous nous trouvions si peu nombreux à bord, que tout le monde était
obligé de mettre la main à la pâte. Le capitaine seul restait couché
à l'arrière sur un matelas, pour donner ses ordres. Il entrait en
convalescence, mais avait encore besoin de soins et de repos.
Nous ne pouvions entreprendre de revenir à Bristol sans un nouvel
équipage. Aussi nous dirigeâmes-nous d'abord vers la côte la plus
voisine, dans l'Amérique du Sud; et bien longtemps avant d'y arriver,
nous avions été tous mis sur les dents par deux tempêtes suivies de
vents contraires. Mais, enfin, le port se montra devant nous. Le
soleil allait se coucher quand nous jetâmes l'ancre dans une charmante
baie, pour nous voir bientôt entourés de canots chargés de nègres, de
mulâtres et d'Indiens, qui nous offraient des fruits ou des légumes
ou proposaient de plonger pour la moindre pièce de monnaie. La vue
de toutes ces faces épanouies, la saveur des fruits tropicaux et
surtout les feux qui commençaient à briller dans la ville, faisaient
un contraste délicieux aux tragiques spectacles que nous avions eus
dans l'île. Aussi le docteur et le squire ne voulurent-ils pas attendre
pour aller à terre, et ils me prirent avec eux. Ils rencontrèrent le
commandant d'un navire de guerre anglais, lièrent connaissance avec
lui, allèrent à son bord, et apparemment s'y trouvèrent si bien, qu'il
faisait grand jour quand nous revînmes à l'_Hispaniola_.
Ben Gunn était de garde sur le pont. A peine nous eut-il vus qu'il
entama toute une confession, avec les plus absurdes grimaces. Silver
était parti, avec sa connivence, dans un canot du port. Il nous jurait
maintenant n'avoir consenti à cette évasion que pour sauver nos vies,
qui auraient été en grand péril, si «l'homme à une jambe» était resté
à bord. Mais il y avait encore autre chose. Le cuisinier n'était pas
parti sans biscuit. En perçant une cloison, il avait réussi à prendre
un sac d'or contenant peut-être huit à dix mille guinées, et l'avait
emporté pour subvenir à ses frais de voyage.
Tout compte fait, nous nous trouvâmes satisfaits d'être débarrassés de
lui.
Ce fut le dernier incident notable de notre voyage. Nous n'eûmes pas
de peine à compléter notre équipage, nous rencontrâmes des vents
favorables, et l'_Hispaniola_ arriva à Bristol comme M. Blandly se
préparait à mettre à la voile pour venir à notre recherche. Nous
ramenions le trésor à peu près complet; mais de tous ceux qui étaient
partis le chercher, cinq seulement rentraient au port.
Selon les conventions arrêtées entre le squire et le docteur, l'État et
les pauvres eurent avant tout leur part. Puis chacun de nous reçut la
sienne, pour s'en servir sagement ou follement, selon son humeur. Le
capitaine Smollett s'est toujours ressenti des suites de sa blessure;
devenu moins propre au service, le rude et loyal marin s'est résigné
à quitter la mer. Il vit retiré près de Bristol. Gray non seulement
sut garder son argent, mais, pris d'une ambition soudaine, se mit à
étudier sa profession; il est maintenant second officier d'un schooner
où il a une part de propriété; marié, de plus, et père de famille.
Ben Gunn eut ses mille livres sterling, qu'il mangea ou perdit en
trois semaines, ou, pour parler exactement, en dix-neuf jours, car le
vingtième on le vit reparaître sans le sou. On lui donna alors une
place de garde-chasse,--précisément ce qu'il craignait tant quand je
le rencontrai dans l'île. Il est juste de dire qu'il s'en arrangea
très bien. Il vit encore, très aimé dans le pays, quoique généralement
considéré comme un jocrisse.
On n'a plus entendu parler de Silver. Ce terrible marin à une jambe ne
joue plus aucun rôle dans ma vie. Je me plais à croire qu'il a retrouvé
sa vieille négresse et qu'il vit en paix dans quelque coin, avec elle
et son perroquet.
Autant que je puis le savoir, l'argent en barre et les armes sont
encore dans l'île, à l'endroit où Flint les a enfouis. Je suis, pour
mon compte, parfaitement décidé à les y laisser. Pour rien au monde, on
ne me ferait recommencer une expédition pareille. Mon pire cauchemar
est encore d'entendre des lames se jeter sur les brisants, et il
m'arrive de me réveiller en sursaut avec la voix perçante du _capitaine
Flint_ me criant aux oreilles: «Pièces de huit!...»
[Illustration: XXII
AVEC QUELLE JOIE MA PAUVRE MÈRE ME VIT REVENIR.]
Ai-je besoin de dire avec quelle joie ma pauvre mère me vit revenir,
avec quel bonheur je la retrouvai, et combien il me parut bon et doux
de lui assurer à côté de moi une existence heureuse et tranquille!
Le docteur s'était attaché à moi, et je lui avais voué de mon côté une
admiration et une affection passionnées. Il a entrepris de refaire
mon éducation, et il prétend qu'il est sûr d'y réussir. Selon lui, il
n'est jamais trop tard pour bien, pour mieux faire. Son ambition serait
de faire de moi un médecin instruit. «C'est dans cette profession-là
seulement, dit-il pour m'encourager, qu'un homme de bon propos peut
être à lui tout seul utile à son prochain.» Le Squire est de son avis,
et le lecteur pensera comme moi que je n'avais pas de meilleur parti à
prendre que de me laisser guider dans la vie par ces deux honnêtes gens.
[Illustration]
TABLE DES MATIÈRES
UN MOT DE PRÉFACE. I
I. -- Le vieux loup de mer. 1
II. -- Chien-Noir se montre et disparaît. 9
III. -- La marque noire. 17
IV. -- Le coffre du Capitaine. 25
V. -- La fin de l'aveugle. 33
VI. -- Les papiers du Capitaine. 41
VII. -- Le cuisinier du navire. 51
VIII. -- A l'enseigne de la Longue-Vue. 59
IX. -- La poudre et les armes. 65
X. -- Le voyage. 73
XI. -- Ce que j'entendis dans le tonneau. 81
XII. -- Conseil de guerre. 89
XIII. -- Comment je débarquai. 97
XIV. -- Le premier coup. 103
XV. -- L'habitant de l'île. 109
XVI. -- Le Fortin (_Récit du docteur_). 117
XVII. -- Le dernier voyage du canot (_suite du
récit du docteur_). 123
XVIII. -- Comment se termina la première journée
(_suite du récit du docteur_). 129
XIX. -- La garnison du blockhaus (_Jim reprend
son récit_). 135
XX. -- L'Ambassade de John Silver. 143
XXI. -- L'assaut. 151
XXII. -- Comment je repris la mer. 159
XXIII. -- A marée descendante. 165
XXIV. -- Le voyage de la pirogue. 171
XXV. -- J'abats le drapeau noir. 179
XXVI. -- Israël Hands. 185
XXVII. -- «Pièces de huit». 195
XXVIII. -- Aux mains de l'ennemi. 203
XXIX. -- Encore la marque noire. 213
XXX. -- Sur parole. 221
XXXI. -- La chasse au trésor. 229
XXXII. -- La voix dans les arbres. 237
XXXIII. -- La fin d'un règne. 245
XXXIV. -- Conclusion. 253
5964 B.--Paris, Imp. Gauthier-Villars et fils, 55, quai des Gr.-Augustins.