--Fontainebleau!... Melun!...
Le train va vite. Dans une heure, nous serons à Paris... Oh! Paris!...
Paris!...
C'est depuis Marseille seulement que j'ai commencé à librement respirer.
Jusque-là, j'avais souffert, j'avais tremblé, m'attendant à chaque
instant à une catastrophe; intimement convaincu que quelque épouvantable
difficulté allait s'élever, qu'un obstacle insurmontable s'opposerait
à mon retour en France, que quelque chose de terrible allait me clouer,
pour jamais, sur ce sol d'Afrique qui, j'en étais sûr, devait me garder.
Je me trouvais dans la situation du chrétien livré aux bêtes, dans le
cirque, et qui ne peut détacher ses yeux de la porte de la fosse qu'on
va soulever tout à l'heure, et par où la bête va sortir.
La bête ne s'est pas montrée, c'est un gendarme qui a paru. Un brave
gendarme qui ne pensait pas à mal, certainement, et qui s'est trouvé
subitement devant moi, sur le paquebot, au détour d'un rouf. J'ai eu une
horrible peur. J'ai trébuché. J'ai été forcé de me retenir à un palan
pour ne pas tomber à la renverse.
--On voit que le vin du cambusier n'est pas mauvais, m'a dit le Pandore,
qui m'a cru ivre, et qui s'est mis à rire, grassement...
Deux ou trois frayeurs comme celle-là, et j'aurais perdu la boule.
J'aurais été atteint, pour de bon, du délire de la persécution...
Nous sommes partis de Marseille à trois heures de l'après-midi, et,
dans ma joie de me sentir enfin seul, livré à moi-même, débarrassé du
sous-officier qui nous avait escortés jusque-là, je n'ai vu ni la
gare, ni la grande salle d'attente retentissante des exclamations
méridionales; je suis passé rapidement devant le jardin planté d'arbres
où se promènent, un panier au bras, des marchandes de provisions.
Un jardin, une gare, des paniers, des marchands? C'est possible. Je ne
sais pas.
Je suis entré tout droit dans la salle du départ et je me suis assis,
contre la porte qui donne sur le quai, sur un banc. Mon coeur battait
très fort, mes genoux tremblaient, un flot de sang me montait au
visage.--Je n'avais plus de sang qu'à la tête.
J'avais mon billet dans la poche de mon dolman et je le sentais,--oui,
je le sentais, à travers la doublure, à travers la toile de ma chemise,
comme s'il avait voulu m'entrer dans la chair! Il me brûlait la peau, ce
morceau de carton.
Tout d'un coup, la porte s'ouvre. Je m'élance, bousculant l'employé, je
me précipite dans un wagon comme une bête féroce dans la cage où saigne
un quartier de viande. J'ai fermé la porte sur moi, à toute volée, et je
me suis laissé tomber sur la banquette.
Brusquement, je me suis senti _libre_. J'ai éprouvé, pendant une minute,
une jouissance indéfinissable. Pour la première fois de ma vie--la seule
peut-être--j'ai perçu, dans sa plénitude, la sensation de _liberté_.
.......................... .........................................
--Froissard, as-tu faim? Veux-tu manger un morceau?
Ce sont mes camarades de route qui finissent leurs provisions, avant
d'arriver à Paris, et qui m'invitent à casser la croûte.
Non, je n'ai pas faim; non, je ne veux pas manger. Il me semble que je
n'aurai plus jamais besoin de manger.
--Ah! non, toi, là-bas, garde le cervelas pour toi. Il y a de l'ail
dedans, et, comme on va sucer la pomme à sa gonzesse...
De gros rires.
Quatre faubouriens, sur les sept que nous sommes. Quatre ouvriers qui
vont reprendre leur métier, en arrivant, avec la misère qui les guettera
au coin de l'établi et la débauche qui leur fera signe, au premier
tournant de la rue. Rien à attendre d'eux, rien. Des récits fantastiques
de leurs campagnes, peut-être, des histoires à dormir debout, des
exagérations idiotes, des hâbleries... Ah! il n'y a pas de danger qu'ils
aillent porter, dans l'atelier, sur les chantiers, le récit sincère de
ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont enduré,--la haine du militarisme!
On les retrouvera arrêtés, badauds imbéciles, sur les boulevards où
défilent les griffetons, au son d'une musique de sauvages; à Longchamps,
les jours de revue, et l'on pourra les entendre applaudir, bien fort, au
passage d'un général peinturluré comme une image d'Épinal, d'un colonel
dont le plumet se dresse, au-dessus du shako, comme un pinceau de treize
sous au-dessus d'un pot à colle.
A quoi ça leur sert-il d'avoir souffert?... Des animaux, alors? Pas
même. Des bêtes sans rancune.
Et les autres: Le premier est un garçon instruit, un éduqué que je
connais peu. Il se livre à des comparaisons très intéressantes entre la
végétation africaine et celle de la France.
Ces comparaisons me font suer.
Le second, c'est cet imbécile de Lecreux. Il est libéré en même temps
que moi. Je ne lui ai pas dit quatre mots, je crois, depuis que nous
sommes partis d'Aïn-Halib. C'est égal, je serais curieux de savoir
à quoi il peut penser, cet être-là. Je vais le lui demander. Je
l'appellerai «mon vieux Lecreux.» Ça le flattera.
--Mon vieux Lecreux, tu ne dis rien. A quoi penses-tu?
--Je pense à une pièce de vers que j'ai faite...
Il fait des vers! J'aurais dû m'en douter!...
--Que j'ai commencée, plutôt, à Aïn-Halib. Je veux arriver à démontrer
l'inanité de tout système philosophique. Je viens justement de trouver
deux vers. Tiens, les voici:
Pythagore, Solon, Socrate et Cicéron
Ont discouru longtemps sans rien dire de bon...
--Comment trouves-tu ça?
--Fous-moi la paix!
--Tu dis?
--Fous-moi la paix, ou je te casse la gueule!
Ils se sont tous retournés. Ils m'ont cru fou. Tant pis pour eux.
Le train siffle longuement.--Il entre en gare.--Il s'arrête.
Je descends en courant; je me sauve ainsi qu'un voleur, sans faire
d'adieux, sans serrer une main, sans rien dire à personne--à personne!
J'ai envie de pleurer de rage............................
Où suis-je? Sur le boulevard Saint-Germain, près du pont Sully. Je suis
venu là tout d'une traite, en grandes enjambées, sans regarder derrière
moi, comme si j'avais la police à mes trousses.
Ainsi, je suis à Paris? Tiens! comme c'est tranquille!
C'est drôle, je me figurais autre chose. Mon rêve a glissé sur le pavé
gras dont la pente mène à l'égout, et s'en va à vau-l'eau, maintenant,
roulé par les flots sales de ce fleuve qui coule, bête et jaune, dans
les brumes grises, et dont le courant se partage, au tranchant des piles
du pont, sans un bruissement, sans un bruit, sans une écume.
Les maisons aux hautes façades pâles, aux fenêtres mornes, les longues
avenues au sol cendré et froid où tremblotent les squelettes ridicules
des arbres violets, le ciel blafard et décoloré comme une vieille
bâche, les silhouettes vilaines des édifices mangés par les vapeurs
caligineuses que piquent déjà les points jaunes des becs de gaz,
les taches noires et frissonnantes des passants qui glissent vite,
silencieusement...
Ils ne me regardent même pas, ces passants... Si. Une jeune fille a jeté
sur moi un coup d'oeil étonné et je l'ai entendue qui disait tout bas à
sa compagne:
--Comme il est noir!
Comme il est noir!... C'est tout.
Alors, on ne voit rien sur ma figure? Il n'y a rien d'écrit, sur mon
visage? Les souffrances n'y ont pas laissé leur marque, les insultes
n'y ont pas imprimé leur stigmate. Et l'on ne peut même pas, sur mes
membres, comme sur l'échine d'une bête maltraitée, compter les coups que
j'ai reçus, dénombrer toutes mes cicatrices!
Ah! pourquoi ne m'a-t-on pas meurtri le corps, au lieu de me torturer
l'âme? Pourquoi la honte ne m'a-t-elle pas cinglé comme un fouet?
Pourquoi les douleurs n'ont-elles point été des couteaux et les affronts
des fers rouges? Je pourrais montrer les blessures de ma peau, au moins,
puisque je ne peux faire voir les plaies saignantes de mon coeur. Je
pourrais mettre ma chair lacérée sous les yeux des indifférents et
fourrer dans mes ulcères les doigts blagueurs des incrédules!
Le découragement m'assomme.
Un désir violent me saisit. Une envie atroce me tenaille: je voudrais
être Lecreux.
Je ne souffrirais pas comme ça, je ne ressentirais pas le mal lancinant
qui me point. Et je m'écrierais gaîment, ce soir, à table, en débouchant
une bouteille:
--En voilà une que les chaouchs ne boiront pas!
Ce serait toute ma vengeance, ma foi! et, après, je ne songerais plus
au passé. Je n'aurais même pas la peine d'empêcher les souvenirs
d'autrefois de se présenter à mon esprit. Je n'y penserais point, à cet
autrefois--naturellement--pas plus qu'on ne pense à un médicament amer
qu'on a avalé, à une tache de boue qui à sali vos vêtements et qu'un
coup de brosse efface...
Ma vengeance!... Est-ce que je veux me venger?
Oui, si c'est se venger que d'ouvrir devant tous le livre de son
existence, de montrer ce qu'on a souffert, de dire ce qu'on a pensé.
Je veux faire cela à présent. Si c'est vengeance, tant pis; et si c'est
justice, tant mieux.
Je crois que ce sera justice, simplement. La haine me gonfle le coeur,
c'est vrai. Mais elle est trop forte, je le sens bien, pour pouvoir
jamais s'assouvir--ou se calmer. Elle ne me quittera plus, maintenant;
et c'est elle qui mettra un frein à mes emportements et brisera mes
colères. Mais c'est elle aussi qui, calme et froide, me montre déjà le
pilori auquel je dois clouer, ainsi qu'une pancarte au-dessus de la tête
des malfaiteurs, l'ignominie de mes bourreaux.
Je m'enfonce dans les profondeurs du boulevard désert. La nuit est
tombée. Le brouillard s'est épaissi...
C'est dans une nuit plus noire encore que les opprimés doivent élever la
voix. C'est dans une obscurité plus grande qu'ils doivent faire éclater
la trompette aux oreilles de la Société--la Société, vieille gueuse
imbécile qui creuse elle-même, avec des boniments macabres, la
fosse dans laquelle elle tombera, moribonde--sandwich qui se balade,
inconsciente, portant, sur les écriteaux qui pendent à son cou et font
sonner ses tibias, un grand point d'interrogation--tout rouge.
Paris, 1888.