Le dernier jour est arrivé!
Il y en a qui chantent ça, en descendant du magasin d'habillement. Moi,
je ne chante pas. Je ne porte plus la triste livrée de la Compagnie,
pourtant. On vient de me la retirer, en même temps que les fers--que je
gardais depuis dix jours. J'ai un uniforme d'artilleur avec lequel je
vais rentrer en France. Nous partons demain, dix ou douze libérables,
à la pointe du jour, pour faire les six étapes qui doivent nous mener à
Gabès, où nous prendrons le bateau.
Je ne chante pas, non que je sois triste--au contraire!--mais j'ai peur.
Je suis comme le marin à qui le sol sur lequel il met le pied, après un
long voyage, paraît chancelant. Et puis, une crainte folle m'a saisi,
il y a un grand quart d'heure, au moment où je pénétrais dans le magasin
d'habillement, sans retirer mon képi.
--Voulez-vous vous découvrir, insolent! m'a crié le sergent
d'habillement d'une voix furieuse.
J'ai compris que cet homme, outré de me voir partir, moi qu'il déteste,
cherchait une querelle d'Allemand. Je n'ai rien dit. Je ne veux rien
dire de toute la soirée. Il est six heures; je vais aller me coucher
sous un marabout dont je ne bougerai pas jusqu'à demain. Je ne veux pas
me donner à moi-même l'occasion de faire une sottise, de compromettre ma
liberté que je touche--enfin.
Je suis étendu sous une tente. Je fais semblant de dormir, pour qu'on me
laisse tranquille, mais je ne dors pas. Je pense.
Je pense à cette armée que je vais quitter. Je l'envisage froidement,
laissant de côté toutes mes haines.
C'est une chose mauvaise. C'est une institution malsaine, néfaste.
L'armée incarne la nation. L'histoire nous met ça dans la tête, de
force, au moyen de toutes les tricheries, de tous les mensonges.
Drôle d'histoire que celle-là! Dix anecdotes y résument un siècle, une
gasconnade y remplit un règne. Batailles! batailles! combats! Elle a
osé fourrer la Révolution dans la sabretache des généraux à plumets et
jusque dans le chapeau de Bonaparte, comme elle a fait bouillir le
grand mouvement des Communes qui précéda la bataille de Bouvines dans
le chaudron où les marmitons de Philippe-Auguste ont écumé une soupe
au vin. Elle prêche la haine des peuples, le respect du soudard, la
sanctification de la guerre, la glorification du carnage...
Ah! Mascarille! toi qui voulais la mettre en madrigaux, l'Histoire!
Elle nous a donné le chauvinisme, cette histoire-là; le chauvinisme,
cette épidémie qui s'abat sur les masses et les pousse, affolées, à la
recherche d'un dictateur.
L'armée incarne la nation! Elle la diminue. Elle incarne la force
brutale et aveugle, la force au service de celui qui sait lui plaire
et--c'est triste à dire, mais c'est vrai--de celui qui peut la payer.
«Cela s'est fait, mais ne se fera plus.» Si, la blessure ne se guérira
point. La gangrène y est.
L'armée, c'est le réceptacle de toutes les mauvaises passions, la
sentine de tous les vices. Tout le monde vole, là-dedans, depuis le
caporal d'ordinaire, depuis l'homme de corvée qui tient une anse du
panier, jusqu'à l'intendant général, jusqu'au ministre. Ce qui se nomme
_gratte_ et _rabiau_ en bas s'appelle en haut _boni_ et _pot-de-vin_.
Tout le monde s'y déteste, tout le monde s'y envie, tout le monde s'y
torture, tout le monde s'y espionne, tout le monde s'y dénonce. Cela,
au nom de soi-disant principes de discipline dégradante, de hiérarchie
inutile. Avoir un grade, c'est avoir le droit de punir. Punir toujours,
punir pour tout. De peines corporelles, naturellement; celles-là seules
sont en vigueur... Ah! c'est triste qu'un bout de galon permette à un
homme de mettre en prison son ennemi--ou de faire fusiller son camarade.
L'armée, c'est le cancer social, c'est la pieuvre dont les tentacules
pompent le sang des peuples et dont ils devront couper les cent bras, à
coups de hache, s'ils veulent vivre.
Ah! je sais bien: le patriotisme!... Le patriotisme n'a rien à faire
avec l'armée, rien; et ce serait grand bien, vraiment, s'il n'était plus
l'apanage d'une caste, la chose d'une coterie, l'objet curieux que des
escamoteurs ont caché dans leur gibecière, et qu'ils montrent de temps
en temps, mystérieux et dignes, à la foule béante qui applaudit. Ce
sentiment-là, je crois, n'est pas forcément cousu au fond d'un pantalon
rouge. Il y a peut-être autant de patriotisme dans l'écrasement banal
d'un maçon qui tombe d'un échafaudage ou dans la crevaison ignorée d'un
mineur foudroyé par un coup de grisou, que dans la mort glorieuse d'un
général tué à l'ennemi. Et il y a de bons patriotes, voyez-vous, qui
haïssent la guerre, mais qui la feraient avec joie--si l'on tentait
d'assassiner la France--parce qu'ils auraient l'espoir grandiose,
ceux-là, non pas d'écraser un peuple, mais d'anéantir, avec le
gouvernement qui le régit, toutes les tendances rétrogrades, féodales,
anachroniques--le caporalisme.
Je réfléchis longtemps à ces choses. Je pense aussi aux trois années
que j'ai passées ici, à mon existence de paria! Quelle vie! quel
spectacle!...
Et, lorsqu'ils ont défilé devant mes yeux, bien en lumière, tous ces
affreux tableaux que j'évoque avec horreur, je m'aperçois que je n'en
ai vu nettement qu'un côté, jusqu'à présent, et qu'une partie m'en a
échappé,--la partie la plus ignoble, sans doute, de ces conséquences de
la compression.
Emporté par la passion, aveuglé par la haine, je n'ai jamais senti à mes
côtés, parmi mes compagnons de servitude, que les insoumis, que ceux
qui résistaient, ne voulaient pas plier; les seuls événements qui aient
frappé mon esprit sont ceux grâce auxquels s'est affirmée la lutte de
l'homme qui veut rester libre contre la discipline abjecte. Les journées
remplies de la farce grossière de l'existence servile n'ont rien laissé
en moi. Je les ai subies, tout simplement. Et quant au grand troupeau
des disciplinés, des soumis, des domestiqués, je ne l'ai même pas
dédaigné, je ne l'ai point vu. Qu'une bassesse de ces malheureux, par-ci
par-là, m'ait fait hausser les épaules, qu'une de leurs vilenies m'ait
fait lever le coeur, c'est possible. Rien de plus.
C'est pour cela que je les ai badigeonnés en rouge, tous les fonds
couleur de cendre; et je sens que je n'aurai jamais le courage,
maintenant, de plaquer des rappels de gris sur les vigueurs des premiers
plans.
Ah! c'est bien la platitude et la banalité, pourtant, qui s'étalent,
comme de larges nappes d'eau croupissante, au-dessus desquelles font
saillie, de loin en loin, les aspérités des caractères forts.
Ce côté-là m'a échappé... Ma foi, tant mieux! J'ai déjà remué tant de
boue pour les retirer de la fange où ils gisaient, tous ces souvenirs
amers...
--Froissard, tu dors?
Ce sont des camarades, qui viennent me faire leurs adieux et me
souhaiter un bon voyage. Quelques-uns, des Parisiens, me donnent des
commissions...
Le clairon! Un coup de langue prolongé: c'est l'extinction des feux.
Encore une nuit et je serai libre.
Libre!... Demain!