Le Kef, ville principale de la Tunisie.
Population:--Commerce:--Industrie:--Je laisse des blancs tout en donnant
aux Cortamberts, qui ne sont jamais embarrassés, la permission de
combler ces lacunes à leur fantaisie.
De loin, la ville, bâtie en amphithéâtre sur le penchant d'une montagne,
vous fait l'effet d'une dégringolade de fromage blanc entre des
murailles en nougat; le tout dominé par une pièce montée sur laquelle il
aurait plu de la crème fouettée. On en mangerait.
De près, ça change. Ce n'est plus qu'un amas de maisons misérables,
bâties avec des cailloux et de la boue, aux rares et étroites fenêtres
grillées, aux toits en coupole blanchis à la chaux. Çà et là, des
ruelles pavées de pierres pointues percent cette agglomération de
cahutes et s'en vont, avec des allures tortueuses de vrilles, aboutir
dans des places carrées où s'ouvre la porte d'une mosquée. C'est dans
ces places que, plusieurs fois par semaine, se tiennent les marchés.
C'est là qu'on amène les petits boeufs secs et trapus, les biques aux
longs poils noirs, les bourriques aux petites jambes nerveuses, au
garrot ensanglanté, à l'échine meurtrie, les moutons sales et maigres,
portant toute leur graisse dans une queue énorme qui se balance entre
leurs pattes de derrière comme une grosse sabretache. C'est là que
s'étalent, par terre, sous des lambeaux de toile, sur des tréteaux, l'or
blond des céréales, le brun glacé des dattes, le vert criard et frais
des pastèques aux chairs blanches et roses, le velours bleuâtre des
figues, le violet des aubergines, l'incarnat des grenades, le jaune des
citrouilles, le rouge froid des tomates et le rouge chaud des piments.
Et, à côté de ces tas de légumes dont les couleurs vives éclatent sous
le ciel clair, entre ces amoncellements de fruits qui sentent bon et sur
lesquels le soleil jette de l'or, de hautes perches s'élèvent où pendent
des lambeaux sanguinolents, quartiers de chairs que va découper sur un
billot, à grands coups de coutelas, un boucher nu jusqu'à la ceinture,
le torse éclaboussé de giclées sanglantes, les bras empâtés de rouge, la
barbe souillée de caillots, effrayant.
Et les ruelles montent vers la vieille Kasbah démantelée et ouverte,
descendent vers les remparts croulants dont les courtines dentelées
laissent passer de loin en loin la gueule antique d'un canon de bronze
penché de travers ou couché sur les talus à côté de son affût pourri.
Elles s'élargissent ici, en face des portes bardées de fer de magasins
devant lesquels des dromadaires accroupis balancent, au bout de
leurs longs cous, leurs petites têtes aux yeux mi-clos. Là, elles se
rétrécissent et le marchand d'eau qui revient de la fontaine avec ses
ânons chargés d'outres frappe à grands coups de bâton, en poussant des
cris sauvages, son troupeau indocile qui se bouscule pour passer. Puis
elles s'enfoncent sous les longs arceaux d'une voie sombre où s'ouvrent
les boutiques de loudis qui vendent des étoffes, des armes ou des
poteries, l'échoppe des savetiers arabes, l'antre d'un marchand de
cacaouët ou de beignets à l'huile--une huile infecte dont l'âcre parfum
vous poursuit. Elles passent devant des cafés maures où des Arabes
accroupis sur des nattes, silencieux, vident à petits coups une tasse
minuscule en jouant aux cartes ou en égrenant leur chapelet, pendant que
le cafetier, impassible, entretient le feu de son fourneau en agitant
doucement un petit écran d'alfa. Elles longent des cimetières où des
taupinières étroites et pressées, couvertes de cailloux, indiquent les
tombes, d'étroites terrasses où les dévots, le soir, font la prière;
des porches larges et bas sous lesquels viennent s'asseoir parfois,
les jambes croisées, des mendiants chanteurs. Ignobles, pouilleux,
le capuchon d'un burnous en loques rabattu sur leur face simiesque,
frappant de leurs longs doigts décharnés la peau jaunie d'un tambourin,
ils commencent par laisser échapper des sons rauques de leurs gosiers
secs, et puis, peu à peu, s'animant eux-mêmes, sans s'occuper de leur
auditoire, qu'une foule les entoure ou qu'ils n'aient devant eux que des
chiens errants, se mettent à chanter un long poème, passant subitement
des tons les plus sourds aux modulations les plus douces, des notes les
plus attendrissantes aux cris les plus stridents, aux vociférations les
plus déchirantes. On dirait qu'un souffle égare leur esprit, les
exalte, qu'un grand frisson les parcourt tout entiers, qu'une fièvre
les embrase, qu'un enthousiasme curieux les transporte. Alors, ils se
transfigurent: ils deviennent très grands, ces frénétiques; très beaux,
ces exaltés rageurs; magnifiques, ces visionnaires; presque sublimes,
ces inspirés! Avatar de mendigos vermineux en Homères imperturbables.
J'éprouve un grand plaisir, vraiment, depuis que j'ai quitté la France,
depuis que j'ai abandonné l'horrible existence de la caserne pour la vie
plus supportable des camps, à aller et venir à droite et à gauche. Je me
reprends peu à peu. Et, pendant mes heures de liberté, assez fréquentes,
je ne manque pas un des spectacles, toujours attrayants pour un nouveau
venu, que peut offrir une ville africaine.
Je ne me promène pas, du reste, que dans les quartiers arabes, je vais
aussi dans le quartier européen.
Il me plaît moins.
Je serais bien embarrassé de dire pourquoi, par exemple. Il n'y manque
absolument rien, non pas de ce qu'on pourrait souhaiter, mais de ce
qu'on trouve le plus communément en France; des cartes et des billards,
des cafés et des caboulots. De grandes pancartes indiquent à chaque pas
les prix--très raisonnables--des différentes boissons que des dames de
nationalités variées, en jupons courts et en corsages échancrés, sont
toujours prêtes à vous servir.
Les femmes, le jeu, l'alcool, voilà les trois produits de notre
civilisation avec lesquels nous faisons honte aux indigènes de leurs
moeurs grossières et sauvages. Ah! le progrès doit leur apparaître sous
les plus riantes couleurs, à ces braves Arabes; ils se le représentent
sous la forme des tonneaux de liqueurs que nous traînons derrière nos
convois et à la queue de nos colonnes; ils l'incarnent dans la personne
d'un gouverneur militaire, d'un régime soldatesque qui fait peser sur
eux son joug imbécile et lourd, et qui a pour complément indispensable
la tourbe des juifs et des mercantis.
De jolis cocos, ceux-là! Les commerçants de nos colonies, les hardis
pionniers de la civilisation! L'écume de tous les peuples, bandits
de toutes les nations, usuriers et voleurs, les épaules tuméfiées par
l'application de ces vésicatoires qui sont des articles du Code, ayant
tous une canne à polir--et quelle canne!
Pas très nombreux, mais bien brillant, l'élément européen. La plupart
de ces gens-là ne font pas de fort belles affaires. Leur fonds acheté
à crédit, ils se hâtent, avant l'échéance, d'en boire une partie et de
manger l'autre. Ils finissent généralement par la faillite, si c'est
faire faillite que de mettre un beau soir la clef sous la porte et de
cingler pendant la nuit vers de nouveaux rivages.
Quelques-uns cependant--des gens mariés (!) le plus souvent--se
maintiennent à flot. Ce sont des ambitieux qui entretiennent des idées
folles, qui caressent des chimères. Ils espèrent qu'après avoir, pendant
un certain temps, servi des pompiers et des perroquets dans une salle
d'où madame s'échappe quelquefois pour aller visiter l'arrière-boutique
en compagnie d'habitués, ils pourront un jour se retirer dans quelque
bon fromage où ils mangeront à leur faim, sans nul souci, en travaillant
le moins possible. Leur rêve, c'est de lui coller un gros numéro, à ce
fromage-là.
Pourquoi pas, après tout? S'il n'y a de sots métiers que ceux qui ne
rapportent rien, celui-ci est assurément l'un des plus intelligents
qu'on puisse exercer en Afrique. D'ailleurs, ils ont devant les yeux
l'exemple de certains de leurs confrères d'Algérie, d'anciens honnêtes
gens qui sont redevenus de très braves gens depuis qu'ils ont les poches
pleines, que les gendarmes saluent très bas, qui arrivent à se faire
nommer maires d'un village ou d'une bourgade et qui marient facilement
leurs filles--grosse dot, petite tache de famille--à des conseillers de
préfecture.
On ne peut sérieusement, n'est-ce pas? désespérer du redressement moral
d'un peuple quand des apôtres comme ceux-là ont entrepris sa conversion.
Le fait est que, si les prédicateurs enseignent consciencieusement la
foi nouvelle, il se trouve des gentils qui, de leur côté, y mettent du
leur. Je ne parle pas, bien entendu, de ces vieilles bêtes affaissées
dans les ornières de la routine, encroûtées au possible, qui ne
comprennent pas quelle utilité il peut y avoir à tuer le ver tous les
matins et à faire précéder chaque repas d'un ou de plusieurs verres
d'extrait de vert-de-gris. Raisonner avec des animaux pareils, c'est
perdre son temps. Je parle d'une partie de la jeune génération qui
commence à se laisser dessiller les yeux, à rejeter des doctrines
surannées, à vouloir sérieusement rattraper le temps perdu. Ils n'y vont
pas de main morte, ceux-là! Ils chantent à plein gosier les louanges de
l'alcoolisme! Il y a de ces gaillards qui n'ont pas leurs pareils pour
couper la verte et qui distinguent à l'oeil--oui, à l'oeil--le vrai
Pernod de l'imitation. Au billard, ils vous en rendent dix de trente et
gagnent à tous les coups.
Quant aux enfants--aux mouchachous--ils donnent les plus belles
espérances. Ils vous disent: «Et ta soeur!»--en français--et vous
taillent des basanes--en français.--On en trouve même qui commencent
par parler argot; qui ne savent pas dire: pain--mais qui disent:
du gringle;--qui ignorent la viande, mais qui connaissent la
bidoche;--voire même la barbaque.
Oh! ils apprennent très facilement. Il paraît même qu'ils retiennent
bien. Que voulez-vous de plus?
--Ce que je voudrais, ce serait que le gouvernement fût un peu moins
bête et un peu moins rosse.
Je me retourne. Celui qui interrompt les réflexions que j'ai fini par me
faire à haute voix est un colon dont j'ai fait la connaissance, il y
a quelque temps. Ses concessions sont établies à une bonne journée de
marche du Kef, non loin de la ligne de chemin de fer qui doit finir par
relier l'Algérie à Tunis.
--Oui, continue-t-il en me frappant sur l'épaule, voilà ce que je
demande. Qu'est-ce que vous pensez, vous, de gens qui veulent à toute
force avoir des colonies et qui, une fois qu'ils les ont, font tout ce
qu'ils peuvent pour les empêcher de leur être utiles à quelque chose?
Je fais un geste vague.
--Je vous ai, je crois, déjà raconté mon histoire?
--Oui, elle est édifiante.
--Vous savez que, lorsque je suis arrivé en Tunisie, lorsque j'ai
commencé à exploiter une concession qu'on m'a fait payer à beaux
deniers comptant, je croyais pouvoir espérer l'appui, au moins moral, de
l'administration...
--Vous auriez aussi bien fait de compter sur les bénédictions de ce
marabout qui chante son cantique là-haut.
--J'ai essayé de passer plusieurs marchés pour la fourniture des grains
et des fourrages militaires...
--Ils étaient trop secs, vos fourrages.
--Voyant qu'il n'y avait rien à faire de ce côté, j'ai essayé de tirer
parti de mes produits en les envoyant sur les souks. J'ai donc entrepris
de tracer une route directe et commode entre mes terrains et la gare
la plus proche, à travers des terres en jachère. Aussitôt les papiers
timbrés ont plu chez moi.
--Ah bah!
--J'ai appris ainsi que ces vastes terrains incultes qui s'étendent
à perte de vue appartiennent, sauf quelques parcelles concédées à des
malheureux comme moi, à une Société anonyme dont le siège est à Paris.
Cette Société, qui prétend avoir acheté ces terres, et qui les a
peut-être achetées à un prix dérisoire qu'elle n'a probablement
pas payé, ne veut en céder la moindre partie que contre des sommes
exorbitantes. De sorte que si, plus tard, le gouvernement français--ou
celui du bey, comme vous voudrez--prend la bonne résolution d'accorder
des concessions gratuites à de nouveaux colons, il se verra obligé
de racheter un franc le mètre au moins ce qu'il a donné pour rien.
Voyez-vous d'ici ce que gagnera la Compagnie?
--Vingt sous du franc, exactement.
--Tous les débouchés m'étant fermés, ou à peu près, j'ai végété quelque
temps, tirant le diable par la queue à la lui arracher. L'autre jour,
j'ai tenté une dernière chance. J'ai écrit au ministère pour lui
demander le prêt d'une somme peu considérable, garantie d'ailleurs,
et que je me faisais fort de rembourser en peu de temps. J'aurais pu
marcher, avec ça... Au bout d'un mois, on m'a renvoyé ma demande en
me disant qu'il fallait, avant tout, la faire passer par la voie
hiérarchique. Aujourd'hui, je suis venu ici chercher la réponse qui
vient d'arriver...
--Toujours par voie hiérarchique?
--De plus en plus.
--Et... est-elle satisfaisante, la réponse?
--Est-ce que vous vous foutez de moi? Satisfaisante! Tenez, lisez-moi
ça: «Le ministre porte à la connaissance de l'intéressé que le
gouvernement, quel que soit son désir de venir en aide aux colons, se
voit dans l'obligation de ne leur accorder aucun secours, pécuniaire ou
autre. Etc., etc.» Hein! qu'est-ce que vous en dites?
--Dame! s'ils n'ont pas le sou...
--Quand on n'a pas le sou, on reste chez soi! quand on n'a pas le sou,
on ne cherche pas à conquérir des colonies pour en faire les cimetières
des imbéciles assez bêtes pour s'y établir!... Ah! je sais bien ce que
vous allez me dire: «Il ne fallait pas y venir; tu l'as voulu, c'est
bien fait»--Je sais bien, je n'aurais pas dû avoir confiance; mais,
qu'est-ce que vous voulez? A l'époque de mon départ je n'aurais jamais
pu me figurer que c'était tout simplement pour permettre à une séquelle
de bandits de spéculer sur des morceaux de papier achetés au poids--aux
palefreniers du Bardo, qu'on avait versé le sang et dépensé les millions
de la France. Ce que c'est que d'être naïf!... Mes terres sont bonnes
pourtant; on pourrait faire deux récoltes par an... Quand je pense à
tous ces beaux terrains que l'imbécillité de nos gouvernants laisse en
friche, je me demande réellement comment il peut se trouver des gens
assez simples pour ne pas éclater de rire en entendant prononcer ces
deux mots: Colonies françaises. Moi, maintenant, je ne sais pas si je ne
ferais pas mieux de m'acheter une corde pour me pendre que de continuer
l'existence que je mène. A qui m'adresser, pour me faire avancer les
sommes dont j'ai besoin et avec lesquelles je serais certain d'arriver,
en peu de temps, à un beau résultat? A qui? A des établissements de
crédit? Allez-y voir! D'ailleurs, vous savez aussi bien que moi que
toutes ces boîtes-là prêtent au capital, mais non au travail... Alors,
quoi? Finir de manger mes quatre sous et piquer une tête dans la
Medjerdah? Ce serait peut-être le plus simple... Tenez, tout ça,
voulez-vous que je vous dise? c'est de la fouterie...
Il m'a pris par les bras.
--Venez donc boire quelque chose... A quoi ça sert-il, après tout, de se
faire de la bile? Quand je m'en fourrerais les quatre doigts et le pouce
dans l'oeil... Nous allons dîner ensemble, n'est-ce pas?
--Je ne demanderais pas mieux, mais il est déjà tard, et comme je dois
être rentré au camp pour l'appel...
--Bah! l'appel! je parie qu'ils ne le font pas une fois tous les quinze
jours. Venez donc; si vous rentrez une demi-heure ou une heure en
retard, personne ne s'en apercevra...
On s'en est aperçu. Le capitaine commandant la batterie vient de
m'infliger huit jours de prison.
Ce n'est pourtant pas un mauvais diable, ce capitaine, gros bonhomme
toujours essoufflé, tapotant sans cesse avec son mouchoir son front qui
ruisselle constamment de sueur.
Du reste, il a eu soin de me faire prévenir par le fourrier qui m'a
annoncé ma punition: «Dites-lui bien que ce n'est pas moi qui le punis,
c'est le règlement. Le général m'a recommandé d'être très sévère et, ma
foi, vous comprenez... c'est leur faute aussi, s'ils se font punir, ces
gredins-là; ils ne veulent rien entendre.»
Si nous n'entendons rien, en effet, c'est bien que nous ne voulons rien
entendre. Nous devons nous fourrer du coton dans les oreilles au
moins une fois par semaine... Tous les samedis, régulièrement, le gros
capiston vient assister à la lecture du rapport qu'il écoute tout en
nouant la cravate de l'un et en boutonnant la veste de l'autre; après
quoi il nous fait un petit discours portant sur la nécessité de
nous bien conduire et d'éviter les punitions, le tout entremêlé de
recommandations morales et de prescriptions hygiéniques. L'exorde et le
fond de la harangue varient un peu, suivant les circonstances, mais la
péroraison est toujours la même: «Je ne saurais trop vous recommander
d'être très propres. Ainsi, quand vous allez aux cabinets, n'oubliez
jamais... (Il fait un geste) vous comprenez? C'est très nécessaire dans
ces pays-ci. Moi, je porte toujours dans ma poche une petite éponge
destinée à cet usage-là. Tenez, la voilà. (Il sort de sa poche une chose
ronde enveloppée d'un fragment de journal). Oui, je la mets dans du
papier, à cause de l'humidité. Ah! et puis, quand vous allez voir les
femmes... oui, je comprends ça... les femmes... on n'est pas de bois...
eh! bien... beaucoup de précautions. Vous m'entendez? L'eau ne coûte
pas cher, n'est-ce pas? Sans ça, quand vous serez rentrés en France, que
vous serez mariés, vous aurez des enfants... des petits enfants... ça
sera comme des petits lapins.»
On m'a relégué, avec deux ou trois autres mauvais sujets, dans le
marabout des hommes punis--une grande tente conique dressée devant le
gourbi qui sert de corps de garde, à côté de la guérite en feuillage
dans laquelle s'assied sans façon le factionnaire vêtu de toile blanche,
son képi d'artilleur recouvert d'un couvre-nuque, son mousqueton posé
dans un coin. Je regarde, à travers la portière relevée, derrière la
corde à laquelle sont attachés nos chevaux et nos mulets, maigres et
galeux, la route poudreuse et grisâtre, au sol rayé par les roues des
arabas et moucheté par les pieds des bêtes de somme, qui se déroule
comme un long ruban pour disparaître, tout là-bas, après l'âpre montée
d'une côte rude, derrière le col de Gardimaou. Elle est bordée de
l'autre côté, cette route, par des figuiers de Barbarie, aux larges
feuilles épineuses d'un vert bleuâtre, dont les troncs rugueux
s'enfoncent dans un amoncellement de feuilles mortes qui, tombées, ont
l'air de grands écrans fauves. Derrière, tout en bas, on aperçoit la
plaine, immense comme une mer, qui conduit en Algérie, et dont les
aspérités et les déclivités disparaissent dans l'uniformité confuse des
sables blonds. Le soir commence à descendre; de longues ombres cendrées
s'étendent rapidement et chassent les derniers rayons du soleil qui
s'éparpillent en millions d'étincelles et s'enfuient à gauche, du côté
de la trouée de Souk-Harras, qu'elles incendient, en tourbillons de
poussière d'or, tandis qu'à droite, s'assombrissant de plus en plus,
toute une suite d'éminences aux formes étranges, de montagnes aux
bizarres découpures, la dégringolade des derniers contre-forts de
l'Atlas, s'estompe en bleu sur les horizons sanglants du soir.
--Le capitaine!
J'entends un bruit de grosses bottes, un cliquetis d'éperons. C'est lui.
Il entre.
--Froissard, vous êtes là?... Ah! oui... Eh bien! j'ai une triste
nouvelle à vous apprendre. Le général, sachant que vous avez déjà
encouru beaucoup de punitions, m'a fait demander votre livret. Je crois
qu'il a l'intention de vous faire passer devant un Conseil de corps.
Voilà, voilà... je vous l'avais bien dit... Si vous aviez voulu
m'écouter... mais non... on veut en faire à sa tête...
Et patati et patata.
Son petit laïus ne m'avance pas à grand'chose, évidemment; mais c'est
égal, ça me fait presque plaisir de l'entendre me bougonner, ce gros
poussah qui, malgré tout, porte de l'intérêt à ses hommes et ne les
regarde pas tout à fait comme des animaux. Il n'a pas l'air de se
figurer qu'il est pétri d'une autre pâte qu'eux; il a certainement
le coeur moins racorni que tous ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici,
automates graissés de morgue tudesque et remontés tous les matins par
la clef de l'orgueil idiot. C'est encore un homme, au bout du compte, ce
vieux maboul que j'entends ronchonner en s'en allant:
--Rien écouter... faire la noce... rentré en France... p'tits enfants...
p'tits lapins.....
V
Je viens d'être conduit à la Kasbah entre quatre hommes, baïonnette au
canon, commandés par un brigadier, sabre au poing. J'attends dans la
cour, un rectangle chauffé à blanc par le soleil qui tombe à pic, qu'on
veuille bien m'introduire dans la salle où s'est réuni le Conseil de
corps.
De quoi est-il composé, ce Conseil? Un planton, qui promène les chevaux,
me renseigne à ce sujet.
--Il y a le lieutenant et le sous-lieutenant de ta batterie, un
lieutenant et un capitaine d'infanterie et un commandant des chasseurs
d'Afrique. Ton capitaine a fait dire qu'il était malade.
Il n'est pas régulièrement formé, mon Conseil de corps. Pourtant, étant
donné le petit nombre d'officiers de mon régiment présents au Kef, je
ne peux pas réclamer. Les règlements exigent bien, il est vrai, que
ce tribunal ne renferme que des officiers du corps auquel appartient
l'inculpé--puisque inculpé il y a.--Ces règlements ont évidemment leur
raison d'être. Il est clair que, si l'homme qui a donné des preuves de
son insubordination, qui a démontré qu'il était sous l'influence de ce
que ces messieurs appellent un mauvais esprit, comparait devant ceux
mêmes qui lui ont infligé les punitions qui l'amènent devant eux, il y a
au moins quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que ces accusateurs
transformés subitement en juges reconnaissent qu'il y a lieu d'expédier
le délinquant aux compagnies de discipline. Ça simplifie énormément les
choses. Ça évite une perte de temps toujours désagréable. Pas de défense
possible de la part de l'inculpé; une accusation basée simplement
sur les punitions plus ou moins nombreuses, et plus ou moins méritées
portées par les juges eux-mêmes qui ne tiennent pas, naturellement, à se
donner des démentis. La sentence n'a plus besoin que d'être ratifiée par
le général commandant le corps d'armée, ce qui n'est qu'une question
de jours. La justice reçoit un croc-en-jambe, ce qui est déjà une bonne
chose, mais elle le reçoit en très peu de temps, ce qui est une chose
excellente.
Moi, j'ai une chance énorme. Je vais passer devant un conseil composé en
majorité d'officiers qui ne me connaissent pas et qui, par conséquent,
ne doivent pas tenir outre mesure à faire preuve à mon égard de la plus
grande sévérité. Il y a bien le sous-lieutenant et le lieutenant de
ma batterie, deux pince-sans-rire, mauvaise piquette de la Pi-po,
fanatiques de la discipline à la prussienne; mais comme ils ne joueront
en somme qu'un rôle assez effacé...
--Faites entrer!
J'entre. La porte se referme.
--Asseyez-vous, me dit le commandant.
Je m'assieds sur un banc en face de ces messieurs, alignés en rang
d'oignons, derrière une table recouverte du tapis vert traditionnel. Le
commandant me regarde--d'un air assez bienveillant. Ma tête a l'air de
lui revenir, décidément; et c'est en hochant douloureusement le front
qu'il continue:
--Canonnier Froissard, vous avez eu, depuis votre entrée au service,
une conduite déplorable. Vous avez encouru un grand nombre de punitions.
Nous sommes réunis, vous le savez, pour décider de votre envoi aux
Compagnies de discipline. Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
--Deux choses: 1° Que ma conduite n'a pas été mauvaise depuis mon entrée
au service; elle n'a commencé à l'être que du jour où les taquineries et
les vexations de toute nature m'ayant poussé à bout, je suis devenu
une de ces têtes de Turc sur lesquelles frappe à tour de bras l'aveugle
cohue des galonnés; que, d'ailleurs, dans l'armée, quand un homme a
commencé à mettre le pied dans le bourbier des punitions, on n'essaye
pas de le retirer, on l'enfonce. 2° Que, si j'ai commis des fautes--et,
je le fais remarquer en passant, toutes fautes contre la discipline--je
les ai expiées et que je ne crois pas qu'on puisse, raisonnablement,
châtier deux fois, pour le même délit, un individu, si malintentionné
qu'il soit. Que, par conséquent, j'ai beaucoup de peine à comprendre
pourquoi l'on veut, aujourd'hui, m'infliger une peine énorme précisément
parce que j'en ai déjà subi un nombre considérable.
J'examine l'attitude de mes juges. Les deux officiers de ma batterie
sont devenus tout verts, le petit pète-sec de sous-lieutenant
principalement, qui pince ses lèvres blanches, qu'il vient de mordre. Le
capitaine et le lieutenant d'infanterie n'ont pas bronché; ils ont l'air
de s'amuser comme deux croûtes de pain derrière une malle. Quant au
commandant, il a ouvert de grands yeux; il semble très étonné, ne
s'étant jamais imaginé, probablement, qu'on pût envisager la question à
un point de vue pareil. Il ne paraît pas furieux, tout au contraire;
on dirait même qu'il n'est pas fâché, mais pas fâché du tout, en
vieux soldat d'Afrique qu'il est, de voir mettre à jour l'ineptie
des règlements dont l'étroitesse et la dureté lui ont toujours semblé
quelque peu ridicules. Seulement, il ne sait plus quoi dire et ce n'est
qu'au bout de deux ou trois minutes qu'il se rappelle subitement qu'il a
encore à accomplir une petite formalité.
--Je vais vous lire vos punitions.
Et il commence.
Il commence, mais il n'a pas fini. Ah! non. Les deux pages du livret
sont pleines et l'on a été obligé d'ajouter plusieurs _rallonges_. Et
des motifs d'une longueur! Quand il n'y en a plus, il y en a encore.
C'est comme la galette du père Coupe-Toujours, au Gymnase.
Le commandant n'en peut plus. Il est tout rouge. Il a beau écourter en
diable des motifs par trop chargés et sauter à pieds joints par dessus
des punitions tout entières, il manque de salive, il est à bout de
forces. Il va attraper une extinction de voix. Il pousse un long soupir
et s'arrête.
--Tenez, lieutenant, je vous en prie, lisez donc la suite. C'est si mal
écrit, tout ça... Ouf!...
Il passe le livret au petit sous-lieutenant qui esquisse un sourire
méchant. Il ne passe rien, celui-là; il appuie sur les mots, comme
s'il voulait les forcer à entrer bon gré mal gré dans l'oreille de ses
auditeurs; il lit les motifs d'une voix indignée de procureur général
qui énumère les méfaits de l'accusé, et traîne sur le texte des réponses
inconvenantes, qu'il épelle presque, d'un ton strident et venimeux. Il
dénombre les récidives. «C'est la dixième fois, messieurs.--Remarquez
bien, messieurs, que c'est la onzième fois.» Je crois qu'il va demander
ma tête.
Il ne demande pas ma tête, mais il demande, aussitôt qu'il a refermé
le livret, s'il ne pourrait pas présenter quelques observations
personnelles. Il m'a étudié, il me connaît à fond; il ne serait
peut-être pas inutile...
--Complètement inutile, fait le commandant qui a repris haleine, mais
qui reste profondément vexé d'avoir été obligé de s'interrompre au plus
beau moment et de céder son rôle à un sous-lieutenant; le conseil est
fixé.
Et, se tournant vers moi:
--Vous avez entendu la lecture de vos punitions. Les trouvez-vous
méritées?
--Je n'ai à les trouver ni méritées ni imméritées. On me les a infligées
à la suite de fautes que j'ai commises; je crois donc avoir expié ces
fautes. Je n'ai qu'à répéter ce que j'ai déjà dit tout à l'heure...
--Tout à l'heure, vous disiez des choses qui n'ont pas le sens commun.
Ne les répétez pas! s'écrie le commandant en frappant la table avec mon
livret, ce livret dont les quatre ou cinq pages de rallonges lui restent
sur le coeur. Quand on a un pareil nombre de punitions, on ne mérite
aucune pitié. D'ailleurs, on vous ferait grâce, que vous recommenceriez
demain. Demandez plutôt à vos officiers.
--C'est certain, siffle le petit sous-lieutenant. Il n'y pas à en
douter.
--Qu'en savez-vous, mon lieutenant?
Second sifflement:
--J'en suis sûr. Pas un mot de plus.
Le commandant est pressé d'en finir. Il vient de jeter un coup d'oeil
sur le capitaine et le lieutenant d'infanterie qui se sont assoupis,
la tête dans la main, et qui menacent de s'endormir tout à fait. Il
m'expédie avec une dernière phrase.
--Le conseil sait à quoi s'en tenir sur votre compte. Je vous le répète,
un soldat qui s'est fait punir aussi souvent que vous mérite d'être puni
sérieusement. Du reste, on vous l'a dit, nous vous ferions grâce que
vous recommenceriez demain. Et puis, vous donnez le mauvais exemple...
Ah! voilà, je m'y attendais! Le mauvais exemple! Et je m'écrie,
d'une voix qui réveille les deux dormeurs et qui fait sauter le
sous-lieutenant sur sa chaise:
--Alors, c'est pour cela que vous m'envoyez au bagne,--car c'est le
bagne, ces compagnies de discipline?--C'est pour cela que vous me prenez
trois ans de ma vie,--car j'ai encore trois ans à faire, vous le savez!
Pour cela! parce que j'ai déjà souffert beaucoup de la méchanceté
acharnée de mes supérieurs, parce que vous savez qu'ils ne me lâcheront
pas, parce que vous savez que je serai puni demain, comme je l'ai été
hier, comme je le suis aujourd'hui, parce que vous pensez que je donne
le mauvais exemple! De quoi m'accusez-vous, dites donc? D'avoir été
votre victime! Pourquoi me jugez-vous? pour des tendances! Sur quoi me
condamnez-vous? sur des présomptions!
--Sortez! sortez!
On m'a poussé dehors et l'on a refermé la porte...
--Qu'est-ce qu'ils t'ont dit? me demandent les hommes de garde qui me
reconduisent au camp entre leurs baïonnettes.
J'allais répondre: «Des infamies!» Mais j'ai réfléchi.
--Ils m'ont dit des bêtises...
J'ai attendu pendant près d'un mois la décision du général. Je savais
très bien que je pouvais compter sur un ordre d'envoi bien et dûment
signé et paraphé, mais je trouvais le temps long. J'aurais préféré être
fixé tout de suite. J'aurais voulu pouvoir avancer le cours du temps
pour bannir toute incertitude, et j'aurais voulu en même temps
le retarder, car on m'avait donné sur les compagnies de
discipline,--Biribi,--des renseignements qui, franchement, me faisaient
peur.
Un matin, le maréchal des logis chef est venu me lire le rapport: «Par
décision de M. le général commandant, la division Nord de la Tunisie, le
nommé Froissard (Jean), canonnier de 2e classe à la 13e batterie _bis_
détachée au Kef, passera à la 5e Compagnie de Fusiliers de Discipline.»
--Je dois vous prévenir, a-t-il ajouté, que le convoi qui va à
Zous-el-Souk, où se trouve le dépôt de la compagnie, part après-demain.
On vous désarmera demain.
Le lendemain soir, en effet, on m'appelle au bureau.
Je rends mes armes, mes effets de grand équipement et je ne conserve que
mon linge et mes chaussures.
--Vous passerez la nuit au corps de garde, me dit le capitaine, qui
entre comme j'allais sortir. Comme ça, vous aurez une couverture. Ah!
sacré farceur! Quelle rage aviez-vous donc de vous faire fourrer dedans
tout le temps?... Enfin, vous avouerez que, moi, je n'y ai pas mis de
méchanceté. Je n'ai même pas voulu aller dire ce que j'aurais été forcé
de raconter; je ne pouvais pas jurer que vous êtes un ange, n'est-ce
pas?... Et puis, cette idée d'aller engueuler ces messieurs, là-haut,
à la Kasbah! Sacrédié! Il faut avoir diablement envie de casser des
cailloux à un sou le mètre, avec un maillet en bois!... Donnez-moi une
poignée de main tout de même, allez! mauvaise tête...
Je me suis retiré dans le gourbi du corps de garde où, jusqu'à dix
heures, les camarades sont venus par groupes ou isolément, me faire
leurs adieux et me remonter le moral. Ils ont une façon à eux, par
exemple, de vous remonter le moral; ils vous remontent ça à tour de
bras, et allez donc! Ils n'ont pas peur de casser le ressort.
--Il faut bien te figurer une chose, c'est qu'aussitôt arrivé là-bas,
tu vas voir tout le monde te tomber sur le dos. On va te commander des
choses impossibles, te faire faire des corvées abominables; tiens, j'ai
entendu dire qu'ils distribuaient aux nouveaux arrivés des manches à
balais,--tu entends, des manches à balais,--et qu'ils les forçaient à
balayer le camp avec ça. Aussitôt que l'un d'eux se permettait de dire
au chaouch: «Mais je ne peux pas balayer avec un morceau de bois,» le
chaouch le mettait en prison.
--Oui, ajoute un autre, rien de plus vrai. Ou bien, on les oblige à
compter les cailloux du camp ou à arroser des poteaux jusqu'à ce qu'il
y pousse des feuilles. A la moindre réflexion, au bloc. Tout ça, c'est
pour s'assurer du caractère des individus qu'on leur envoie. Si vous
avez le malheur de renauder le premier jour, vous êtes classés parmi les
mauvaises têtes, et il y a bien des chances pour que vous finissiez mal.
Le mieux, c'est de supporter tout sans rien dire; de faire l'imbécile,
en un mot. Il ne faut pas jouer au malin, là-dedans. Tu sais, on y
laisse sa peau facilement.
--Pour sûr! s'écrie un troisième. J'ai vu le cimetière des
Disciplinaires en passant, en allant à Aïn-Meleg. Il y a plus de petites
croix qu'il n'y a de brins d'herbe.
--Allons, allons! reprend un brigadier qui trouve qu'on pousse les
choses un peu trop au noir, il ne faut pas non plus charger le tableau
de gaîté de coeur. On n'est pas bien à Biribi, c'est clair, mais on
n'y claque pas toujours. Et puis, en se conduisant bien, on peut en
sortir...
--Ah! bah! avant la fin de son congé?
--Certainement. Au bout d'un an, de six mois même. Ça dépend.
--Enfin, ce n'est qu'un mauvais quart d'heure à passer; du moment que ça
compte sur le congé, c'est le principal, me dit en me serrant la main
un de mes compagnons de prison qui vient de s'échapper du marabout des
hommes punis. Moi aussi, j'ai pas mal de punitions, et il n'y aurait
rien d'impossible... ma foi, oui, je pourrais bien aller te rejoindre
d'ici quelque temps.
--C'est ça, viens me retrouver. Je te réserverai une pioche et je te
ferai matriculer une brouette...
Tout le monde est parti. J'essaye de dormir, mais je ne peux y arriver.
En me retournant, j'aperçois quelque chose dans un coin. Qu'est-ce que
c'est?
C'est un recueil de ces feuilletons que publie le _Petit Journal_ et que
découpent quotidiennement de religieux ciseaux de concierges. Comment
sont-ils venus ici, ces deux cents morceaux de papier reliés d'un
morceau de carton gris et collés avec de la sauce blanche? Mystère.
Le feuilleton est idiot, c'est évident, mais je me mets à le lire avec
conviction, à la lueur vacillante d'un lampion. Je tourne les pages,
sans comprendre grand'chose, ne cherchant même pas à comprendre,
tellement l'histoire m'intéresse, mais m'évertuant à dénicher le sommeil
que le feuilletoniste a certainement dissimulé adroitement,--comme on
cache la baguette à cache-tampon,--entre les lignes vides de sens et
les phrases creuses. J'ai beau faire, je ne puis le trouver, le sommeil.
J'en suis furieux. Est-ce que je manque d'adresse, ou est-ce qu'il y a
réellement tromperie sur la qualité de la marchandise?...
Que faire pour tuer le temps, pour chasser les pensées tristes, les
idées noires qui m'assiègent, qui tourbillonnent autour de moi comme ces
insectes de nuit qui vous harcèlent et qu'on ne peut écraser? Les hommes
de garde couchés à côté de moi ronflent à poings fermés. Je sors pour
essayer de causer avec le factionnaire; c'est justement un croquant,
un Limousin pâteux qui n'est pas fichu d'expectorer deux mots en trois
heures. De rage, je rentre et je reprends mon feuilleton. Cette fois-ci,
quand le diable y serait, il me donnera le sommeil moral, puisqu'il n'a
pas voulu m'accorder le sommeil physique; et je me mets à le dévorer au
grand galop, lisant à demi-voix pour m'étourdir, bredouillant comme
un prêtre qui rabâche son bréviaire, me fourrant les doigts dans les
oreilles comme un gosse qui s'aperçoit, à la dernière minute, qu'il ne
sait pas un mot de sa leçon.
C'est peut-être la dernière chose que je lis, pour longtemps, après
tout, ce roman sans queue ni tête, cette élucubration inepte. Pendant
trois ans, probablement, il me faudra vivre d'une véritable vie de
brute, sans autre distraction intellectuelle que la lecture du Code
pénal collé, comme une menace, à la fin de mon livret.
Le jour commence à paraître. J'entends les conducteurs qui appellent les
chevaux et qui traînent les harnachements. L'artillerie ne fournira que
trois prolonges pour le convoi. Elles sont attelées; elles sont prêtes à
partir. Un maréchal des logis vient me chercher. La nuit m'a semblé bien
longue, mais je ne puis d'empêcher de dire:
--Déjà!
Oui, déjà. Il faut grimper à la Kasbah pour prendre les chargements
et se joindre aux arabas de l'Administration et aux mulets de bât des
tringlots.
--Croyez-vous qu'on va me laisser libre jusqu'à Zous-el-Souk?
--Je ne sais pas, mais je crains bien que non, me répond le
sous-officier en montant la rampe qui mène à la vieille forteresse. On
m'a donné l'ordre de vous conduire à la gendarmerie.
A la gendarmerie? Pourquoi faire?
Pourquoi faire? Je vais le savoir, car on vient de m'introduire dans une
salle dont la porte s'ouvre sur l'une des nombreuses cours intérieures
de la Kasbah.
Des lits sont rangés contre le mur, à la tête desquels sont accrochés
des pantalons bleus à bandes noires, des képis bleus à tresse et à
grenade blanches, et ces espèces de gibecières en cuir fauve qu'on est
habitué à voir rebondir gracieusement sur les flancs élastiques des
hirondelles de potence.
--Ah! ah! voilà l'homme! s'écrie le brigadier qui, devant une petite
table, donne des instructions à un de ses satellites debout à côté de
lui. Asseyez-vous là une minute; nous allons nous occuper de vous.
J'attends un bon quart d'heure. Le brigadier a fini de faire des
recommandations à son subordonné; il a griffonné pendant cinq minutes
et s'est mis ensuite à fouiller dans un tas de ferrailles, derrière la
porte. Il ne semble pas s'occuper énormément de moi; pourtant, il ne
m'oublie pas tout à fait, car il me demande en souriant finement--tout
est relatif bien entendu et nous sommes dans la boîte de Pandore:
--Avez-vous l'habitude de dire votre chapelet quelquefois?
--Mon chapelet?...
Le brigadier éclate de rire; les gendarmes encore couchés se tordent
dans leurs couvertures et celui qui est déjà levé se tient littéralement
les côtes.
Je ne comprends pas très bien, mais ce doit être drôle. Je ne veux
pas avoir l'air de faire bande à part de ne pas trouver de sel à une
plaisanterie qui peut être bonne, en définitive; et je me mets à rire
comme les autres.
--Ah! vous riez? Eh bien! approchez ici; donnez-moi vos mains.
--Mes mains!... Les menottes!... Est-ce que vous me prenez pour un
filou, par hasard?
--Donnez-moi vos mains, que je vous dis! et dépêchez-vous.
--Jamais de la vie!
Je saute en arrière, je m'accule dans un coin; je n'en sortirai que
quand on m'en arrachera. Est-ce que je suis un voleur, pour qu'on
m'attache les poignets? Est-ce que je suis un malfaiteur, pour qu'on
m'enchaîne? Est-ce que j'ai commis aucun des crimes ou des délits
justiciables d'un tribunal, même des tribunaux militaires?
Ils n'y regardent pourtant pas à deux fois, ceux-là! Est-ce qu'on peut
me reprocher aucun acte contraire à l'honnêteté, aucun acte tombant
sous le coup des répressions de la loi? Moi, présenter les mains aux
menottes, tranquillement, de bonne volonté, comme l'escarpe pris en
flagrant délit ou le pégriot poissé sur le tas! Plutôt me faire briser
les membres!...
--Alors, on vous les brisera.
Ils se sont précipités sur moi, trois ou quatre, m'ont ramené les bras
en avant et m'ont serré les poignets dans la chaîne infâme.
Encore un cran! n'ayez pas peur de tirer dessus. Ça lui apprendra à
rouspéter.
Ça ne m'apprendra rien du tout. Ce que ça pourrait m'apprendre, je le
sais depuis longtemps: c'est que le jour où j'ai jeté bas mes effets de
civil pour endosser l'habit militaire, j'ai dépouillé en même temps
ma qualité de citoyen et que, étant soldat, je suis un peu plus qu'une
chose, puisque j'ai des devoirs, mais beaucoup moins qu'un homme,
puisque je n'ai plus de droits.
Le gendarme qui doit m'escorter m'a conduit à l'entrée de la cour,
devant la route qui traverse la Kasbah et m'a fait asseoir sur une
grosse pierre.
--Attendez-moi là.
J'attends. On doit me prendre pour une bête fauve exhibée à la porte
d'une ménagerie pour attirer les curieux. Des individus viennent me
regarder, les uns avec pitié, les autres avec dédain. Le fournisseur
des fourrages, un voleur retour du bagne, condamné jadis à vingt ans
de travaux forcés pour viol et incendie, passe à cheval et me lance un
regard méprisant, je n'en veux pas à cette canaille. Il est bien forcé,
ce fagot, pour frayer avec les honnêtes gens, de prendre leurs façons
ignobles et leurs manières écoeurantes. Ceux qu'il fréquente depuis sa
sortie du bagne ont déteint sur lui, ça se voit.
Ils passent justement aussi, ceux-là: trois officiers d'administration,
fringants, la cravache à la main, qui, en m'apercevant, prennent un air
narquois qui s'accentue chez le premier et qui se change, chez les deux
autres, en une grimace de dégoût. Ils laissent tomber sur mes menottes
un coup d'oeil dédaigneux et détournent vivement la tête. Ils ont
l'estomac délicat; ils n'en peuvent supporter davantage. Ah! je les
connais pourtant...
Ils ne semblent pas se douter, les dégoûtés, que le prisonnier assis sur
la borne, au bord du chemin, ne changerait pas sa conscience contre
la leur et qu'il ne voudrait, pour rien au monde, troquer ses mains
enchaînées contre leurs mains gantées de blanc, mais graissées, en
dessous, par les pattes crochues des riz-pain-sel.
Le gendarme--mon gendarme--arrive au trot.
--Vous marcherez à côté de mon cheval, et tâchez de ne pas vous écarter.
Le convoi s'ébranle, traverse la ville...
Il est encore de bonne heure, heureusement. Pas grand monde pour nous
regarder: quelques Arabes seulement et des mouchachous qui ont bien vite
vu ma chaîne et se sont mis à crier: «Chapard! chapard!»
La première étape n'est pas longue: dix-huit kilomètres, à peu près;
mais c'est très gênant pour la marche, d'avoir les mains attachées. Je
demande au Pandore de me permettre de monter dans une prolonge.
--Tout à l'heure; nous sommes trop près de la ville.
Il m'a laissé faire dix kilomètres à pied, le rossard.
--Vous savez, m'a-t-il dit en arrivant à l'étape--un plateau absolument
nu au bas duquel coule un ruisseau--ce n'est pas que j'aie peur que vous
vous échappiez, mais je veux que vous restiez à côté de moi. Comme
je suis responsable de vous, vous comprenez... Ainsi, maintenant, en
attendant que la cuisine soit faite, j'ai envie de faire la sieste; eh
bien, vous allez la faire en même temps que moi... tenez, à l'ombre de
cet olivier.
--Mais je n'ai pas envie de dormir.
--Ça ne fait rien.
Elle n'est pas mauvaise! Ils ont des idées à eux, ces gendarmes. Vouloir
forcer les gens à dormir! Et si je ne peux pas, moi?
Si je ne peux pas, je ne suis pas le seul: mon garde du corps non plus
ne paraît pas trouver facilement le sommeil. Il se tourne et se retourne
comme saint Laurent sur son gril.
--Ah! ça y est. Je ne dormirai pas! sacré nom de nom!
Il se met sur son séant.
--Vous non plus, vous ne dormez pas?
--Non.
--Vraiment! Ah! à propos, vous ne m'avez pas raconté pourquoi l'on vous
envoie à Biribi. Dites-moi donc ça; cela fera passer le temps.
Je lui donne des raisons quelconques: beaucoup de punitions pour
différents motifs...
Il cligne de l'oeil.
--Différents motifs... oui, je connais ça. Il y a une femme là-dessous.
Une femme?... à propos de quoi?... Après tout, s'il y tient:
--Oui... une femme... une femme...
--Je parie que lorsque vous avez fait vos bêtises, vous étiez en
garnison dans les environs de Paris; car vous êtes de Paris, n'est-ce
pas?... Quand on est si près de chez soi, ça finit toujours mal.
--Oui, j'étais tout à côté de Paris.
--J'en étais sûr! Tenez, je devine, vous deviez être à Versailles.
Je ne veux pas le détromper, ça le mettrait de mauvaise humeur; je lui
déclare que j'étais à Versailles. Comme ça il va peut-être me laisser la
paix.
--Ah! ah! ce sacré Versailles. Ça me rappelle de fameux souvenirs. J'y
ai tenu garnison, moi aussi. Il y a déjà quelques temps, par exemple.
J'étais dans la garde mobile. Vous savez, la garde mobile?... Nous
faisions le service de la Chambre des députés... Nous avions des shakos
avec des plaques et des V blancs argentés...
--Ah! oui.
--Ce vieux Versailles! J'y avais une bonne amie... je peux bien dire ça
maintenant... une charcutière... la fille d'un charcutier... au coin de
l'avenue de Paris et de la rue des Chantiers. Vous connaissez peut-être?
Vous l'avez sans doute vue, en passant? Elle est toujours dans la
boutique.
Quel raseur! Est-ce qu'il a l'intention de continuer longtemps? Le
meilleur moyen de le faire taire est peut-être encore d'abonder dans son
sens.
--Oui, en effet; il me semble me rappeler... Une bien jolie fille...
--Ah! pour ça!--Il fait claquer ses lèvres sur ses doigts.--Ce que je
m'en suis payé, des parties! Quelles noces! J'ai sauté plus de quatre
fois par dessus le mur, allez!... Ce que c'est que la vie, tout de même!
Dire que, si je m'étais fait pincer, j'aurais peut-être été envoyé à
Biribi comme vous!... Mais, dame! on ne s'est pas fait prendre et on est
gendarme!
Il se frappe la poitrine avec enthousiasme.
--Oui, on est gendarme!
--Ça se voit.
--N'est-ce pas que ça se voit? L'uniforme me va bien, c'est une justice
à me rendre... Tenez, je vais enfreindre les règlements en votre faveur:
je vais vous ôter les menottes. Je ne devrais pas, mais enfin... par
exemple, il ne faut pas essayer de vous sauver... Là, ça y est. Vous
pouvez aller passer la journée avec vos camarades. Seulement, vous
savez, demain, pour arriver, je vous rattacherai. Vous comprenez, ça
c'est forcé.
--Tiens! il s'est décidé à te lâcher, me disent les hommes du convoi.
Ce n'est vraiment pas malheureux. Nous allons pouvoir passer la soirée
ensemble, au moins.
La cuisine est faite. On se met à manger et l'on descend, à la
nuit tombante, chez le mercanti dont la baraque s'élève seule, dans
l'étranglement de la vallée, le long d'un ruisseau. On a bu à ma bonne
chance, à l'écoulement rapide du temps. Et je me suis senti le
coeur serré, des larmes me sont venues aux paupières en recevant les
consolations, banales peut-être, mais bien cordiales, de ces braves gens
avec lesquels je trinquais pour la dernière fois.
L'étape du lendemain est longue. Nous traversons de longues vallées
stériles, nous longeons des précipices, nous gravissons des montagnes
abruptes. Et, tout d'un coup, après la descente d'une dernière côte
rude, de l'autre côté d'une rivière qu'on traverse à gué, on voit se
dérouler une longue plaine au milieu de laquelle, à dix kilomètres au
moins, s'élèvent des bâtiments blancs dont les toits de tuiles rouges
éclatent au soleil. C'est Zous-el-Souk.
Dans une heure et demie nous y serons.
Nous y sommes. Le Pandore m'a remis les menottes et vient de confier son
cheval à un tringlot.
--Venez avec moi.
Je le suis, traversant à grandes enjambées, sans mot dire, la voie du
chemin de fer et longeant l'espèce de rue aux deux côtés de laquelle
s'élèvent quelques maisons à l'européenne, auberges et cantines.
Brusquement, devant nous, apparaît le parapet en terre des
retranchements qui entourent le camp. Derrière, on aperçoit le sommet
des marabouts et les toits de baraquements en briques. C'est là.
Je franchis le parapet. Je suis dans le camp. Et le gendarme,--qui est
plus gendarme que méchant,--après m'avoir soufflé à l'oreille:
--Allons, mon garçon, du courage! crie à un sous-officier qui se
promène, les mains derrière le dos:
--V'là un oiseau que j'vous amène!