J'ai revu Paris.
Beaucoup trop, malheureusement. Au moment où nous étions prêts à nous
embarquer pour le pays des Kroumirs, un contre-ordre est arrivé. On nous
a démobilisés et l'on nous a versés dans les différentes batteries d'un
des régiments casernés dans la place. Je suis resté presque un an à
Vincennes.
A Nantes, l'impression qu'avait produite sur moi le métier militaire
était une impression d'ennui mal caractérisé, de fatigue physique et
intellectuelle, de pesanteur cérébrale. J'avais d'abord été étonnamment
secoué comme on l'est toujours quand on pénètre dans un milieu inconnu,
et, étourdi, ébloui, je n'avais vu que la surface des choses, je
n'avais pu juger que leur ombre. Puis, sous l'influence de l'atmosphère
alourdissante dans laquelle je vivais, me livrais chaque jour au même
trantran monotone, je m'étais laissé aller peu à peu à l'observation
animale des règlements, à l'accoutumance irréfléchie des prescriptions,
à l'acceptation d'une vie toute machinale de bête de somme qui prend
tous les matins le même collier pour le même travail et dont l'existence
misérable est réglée d'avance, jour par jour et heure par heure, par la
méchanceté ou l'idiotie d'un maître impitoyable. Un mois de plus, et
ma personnalité sombrait dans le gouffre où s'en sont englouties tant
d'autres. Je ne pensais plus. J'étais presque une chose. J'étais sur le
point de faire un soldat.
Un soldat--un bon soldat peut-être--mais rien de plus. Je n'avais pas
perdu assez tôt mon caractère particulier, ce qui fait que, dans la vie
civile, on est soi et non un autre, pour espérer arriver jamais à monter
en grade. Je n'avais pas assez vite pris ma part de ce caractère général
qui assimile si bien un troupier à un autre troupier, et qui ne les
différencie quelque peu que par le degré de respect que la discipline
leur inspire et par la somme de terreur qu'elle fait peser sur eux.--On
avait eu le temps de s'apercevoir que je n'avais pas la foi. Je ne
pouvais plus guère me sauver, même par les oeuvres. Un ambitieux a
tout à gagner, dans l'armée, à se laisser déprimer le cerveau, dès les
premiers jours, par le coup de pouce des règlements. D'ailleurs, à moins
de circonstances assez rares, d'événements qui rompent la monotonie
d'une existence abêtissante, vous permettent de remettre la main sur
votre personnalité, il faut toujours en venir là, tôt ou tard. Mais
alors, on ne vous tient pas plus compte de votre soumission, de votre
dressage--c'est le mot consacré--qu'on ne tient compte à un cheval
vicieux de s'être laissé dompter par la fatigue.
Je ne l'avais pas adopté assez vite, cet état d'esprit que les
adjudicataires d'habillements militaires fournissent à trois cent mille
hommes, en même temps que leurs vêtements en mauvais drap et leurs
chaussures en cuir factice. Mais il n'est jamais trop tard pour bien
faire. Un mois de plus, je le répète, j'étais dressé, et je faisais un
soldat.
Mon séjour à Vincennes a tout changé.
Je ne suis pas un soldat.
--Vous n'êtes pas un soldat! Vous êtes un malheureux!
C'est le colonel, entouré de tous les officiers du régiment, qui vient
de me dire ça en passant une revue de chambres.
J'avais cru jusqu'ici que les deux termes: soldat et malheureux, étaient
synonymes. Il paraît que non, car il a ajouté:
--Les soldats, on les honore. Les malheureux comme vous, on les fait
passer par des chemins où il n'y a pas de pierres.
Là-dessus, tous les officiers m'ont fait de gros yeux terribles. Je m'y
attendais: le colonel avait l'air furieux. S'il avait eu l'air gai, ces
messieurs auraient fait leur bouche en cul de poule.
J'ai toujours désiré avoir un colonel qui eût l'habitude de priser. Je
suis convaincu que, chaque fois qu'il aurait sorti sa tabatière, les
officiers auraient éternué.
En attendant, je dois passer incessamment par un chemin où il n'y a
pas de pierres. Quel est ce chemin? Je l'ignore, mais je sais très
bien qu'il ne me conduira pas à Rome, quoi qu'en dise le proverbe. Les
différents chemins que je suis depuis onze mois me mènent toujours au
même endroit: la prison.
Je n'en sors plus, de la prison; ou, quand j'en sors, c'est pour
attraper bien vite une nouvelle punition qui m'y réintègre pour un laps
de temps déterminé, par le bon plaisir de qui de droit. Mon domicile
habituel se compose d'une salle oblongue, privée de jour et dont
l'atmosphère est continuellement viciée par des émanations qui
s'échappent d'une espèce d'armoire mal fermée. Cette armoire est
l'antre de Jules. Jules, l'inséparable compagnon des prisonniers, l'urne
lacrymatoire des affligés. On le blague bien, ce pauvre Jules, mais
comme, au bout du compte, il est indispensable, on ne lui en veut pas de
faire sentir trop autocratiquement sa présence; et c'est tout au plus
si on lui tire un peu brutalement les oreilles, le matin, pour le punir
d'avoir, pendant la nuit, abusé de la permission à lui accordée de
repousser du goulot. Mon lit se compose de quelques planches inclinées
et d'un couvre-pieds troué que le brigadier de garde me passe tous
les soirs, couvre-pieds sur lequel les puces livrent aux punaises des
batailles acharnées.
On me fait sortir plusieurs fois par jour, ainsi que mes camarades, pour
nous permettre de nous livrer à des exercices variés et intelligents.
Nous commençons par la corvée des latrines; après quoi nous nettoyons
les abreuvoirs. Puis, nous passons au balayage. Le balayage est notre
occupation dominante; nous balayons partout, nous n'oublions rien; nous
nous montrons impitoyables; le moindre fétu de paille ne trouve pas
grâce devant nous; et si, par hasard, un crottin apparaît, nous nous
précipitons dessus comme des dévots sur un morceau de la vraie croix.
Aussi, il est certainement impossible de trouver une cour plus propre
que la cour de notre quartier. Une seule chose m'étonne: c'est que nous
ne l'ayons pas encore cirée.
Une existence pareille est bien indigne, bien vile, bien abrutissante,
n'est-ce pas? Eh bien! je la préfère à la vie que mènent les bons
soldats,--ceux qu'on honore,--à la vie qu'on mène dans ces trois grands
corps de bâtiment à cinq étages, vie d'abrutissement malpropre, de
misère monotone. Non, maintenant, je ne pourrai plus faire «mes cinq
ans» comme les autres, courbant la tête sous les règlements, respectant
les consignes, m'habituant à l'épouvantable banalité des tableaux
de service. Je ne pourrai plus exécuter, sans les examiner--les
yeux fermés--les ordres absurdes de brigadiers ou de sous-officiers
stupidifiés par le métier imbécile. Je ne pourrai plus supporter
sans murmurer l'ironie lourde ou la grossièreté bête du langage des
officiers, triste langage qu'ils se transmettent les uns aux autres, au
mess ou au cercle, comme les cabotines de café-concert de bas étage
se repassent, dans la coulisse, leurs gants fanés et leurs bijoux en
strass.
La sensation que me fait éprouver l'état militaire n'est plus une
sensation d'ennui, c'est une sensation de dégoût. Dégoût terrible,
continuel, et d'autant plus invincible que je me suis efforcé de le
vaincre.
Oui, j'ai essayé d'en avoir raison tout d'abord, en revenant d'une
permission de quatre jours, que j'avais passée à Paris, peu de temps
après mon arrivée à Vincennes. J'avais quitté, chez un camarade,
mon pantalon basané et mon shako en cuir bouilli pour reprendre des
vêtements de civil. Et, tout d'un coup, je m'étais senti plus léger,
plus dispos, délivré d'une gêne énorme, les épaules dégagées du manteau
de plomb des règlements,--libre.--Je m'étais trouvé tout étonné de
pouvoir agir à ma guise, sans nulle contrainte, me demandant presque si
c'était bien vrai, me secouant et regardant en dessous, comme le chien
longtemps enchaîné à qui l'on vient de retirer son collier. Chose
étrange! en dépouillant mon uniforme, j'avais dépouillé les tristes
idées que j'avais acquises depuis mon entrée au service et j'avais
retrouvé la faculté de penser. Pour la première fois depuis plusieurs
mois, pendant ces quatre jours, j'ai pensé, j'ai réfléchi, j'ai
raisonné; je me suis aperçu que j'ai joué cinq ans de ma vie à pile ou
face et que le profil qui reste à découvert me fait une vilaine grimace.
Ah! je l'avais bien prévu dès le premier jour, le jour où j'avais signé
de si mauvais coeur ma feuille d'engagement, je l'avais bien prévu, que
je ne ferais pas à l'armée, comme me le demandait mon oncle, l'honneur
de mon pays et la gloire de ma famille. Mais, au moins, j'avais espéré
que je pourrais y passer bêtement, mais tranquillement, les cinq
années que je ne pouvais passer ailleurs. Et maintenant, j'en suis à
me demander s'il n'aurait pas mieux valu faire le soldat imbécile, le
numéro matricule que j'aurais fait si j'étais resté à Nantes, que de
venir à Paris chercher l'aversion de _ma profession_, la haine de mon
esclavage. Car, maintenant, c'est fait. Les résolutions de soumission et
d'obéissance que j'ai abandonnées, je n'ai plus pu les reprendre. Je les
ai laissées où elles étaient tombées, comme ces loques par trop sordides
qu'un chiffonnier expulse avec dédain de son cachemire d'osier, qu'il
remue quelque temps du bout du crochet et qu'il se décide à lâcher.
Depuis, je suis retourné bien des fois à Paris. Seulement, comme
je n'avais pas complété ma masse, en débet, et que mon capitaine me
refusait systématiquement toute espèce de permission, je m'abstenais de
lui réclamer ses petits carrés de papier et je partais «en bordée». Je
passais cinq ou six jours à Paris, seul ou presque seul, ne fréquentant
que quelques camarades qui n'avaient pas toujours le temps de s'occuper
de moi. Ma famille, je ne la voyais pas, naturellement. Quant au reste,
je n'avais jamais connu que deux ou trois gamines, belles de la beauté
du diable et bêtes comme des enseignes de modistes, qui s'étaient
envolées je ne savais où. Pendant des journées, j'allais par les rues,
flânant, me laissant guider par ma fantaisie, buvant avidement l'air
libre. Là seulement je me sentais vivre, et bien des fois, en pensant
aux années de servitude qui m'attendaient encore, l'envie m'est montée
au coeur de terminer une de ces bordées par le suicide. Je revenais
pourtant, ne voulant pas être puni comme déserteur, furieux contre moi
au moment de rentrer au quartier. Je me reprochais le triste courage
qui me portait à franchir la grille. J'aurais remercié avec effusion un
passant qui, d'une poussée brutale, m'aurait jeté à l'intérieur.
Immédiatement, j'étais mis en prison; l'absence illégale, voilà le
principal motif de mes punitions. J'en ai encore quelques-unes pour
ivresse. Mon Dieu, oui! Je me suis piqué le nez quelquefois...
On me punit aussi assez souvent pour réponses inconvenantes. Je suis
inconvenant, c'est vrai, mais ce n'est pas tout à fait de ma faute.
C'est une mauvais habitude qui m'est venue tout d'un coup, à la suite
d'avanies faites de gaîté de coeur, de vexations idiotes, d'affronts de
toutes sortes que longtemps j'avais avalés sans rien dire. Un beau jour,
j'ai découvert que ce parti pris d'injures m'avait gonflé le coeur,
aigri le caractère, comme ces gouttes d'eau qui, tombant une à une,
commencent par glisser sur la pierre et finissent par la creuser.
Mon horreur, ou plutôt mon dégoût de l'état militaire est maintenant si
grand que je m'estime fort heureux de ne plus partager l'existence de
ces hommes, mes camarades, que je vois aller et venir par la chambre,
depuis que le colonel est sorti, marchant sur la pointe du pied, parlant
bas, n'osant pas se montrer aux fenêtres, le grand chef se promenant
encore dans la cour du quartier.
Toute la semaine, ils ont vécu ainsi, courbaturés par la répétition
inutile des mêmes manoeuvres et des mêmes exercices, terrorisés par les
dogmes de la religion soldatesque, pliés en deux sous le respect et la
peur que leur inspire la doctrine de l'obéissance passive. Véritables
bêtes de somme pour la plupart, loupeurs pour le reste, mal nourris, mal
logés, blanchis le long des murs, dépouillés de toute espèce d'idée, les
mêmes expressions et les mêmes locutions revenant sans cesse dans
leur langage imbécile, ils n'ont plus que deux préoccupations, ils
n'éprouvent plus que deux besoins: manger et dormir. Et, aujourd'hui,
dimanche, comme ils ont la permission de sortir, ils vont aller traîner
leurs sabres dans les rues, bêtement, deux par deux ou trois par trois,
s'entretenant encore--exclusivement--pendant ces quelques heures
de pseudo-liberté, des détails du service, des commandements, des
consignes--esclaves si bien faits à leur servitude qu'ils ne savent
plus, au moment du repos, parler d'autre chose que des coups de fouet
qu'ils ont reçus ou de la solidité de leur manille.--Puis, ils s'en
iront dans les cabarets louches, dans les ruelles où l'on vend de
l'eau-de-vie qui râpe la gorge et du vin qui violace les comptoirs. Ils
s'attableront là, cinq ou six devant un litre, chantant à tue-tête:
C'est à boire qu'il nous faut!...
en attendant que la nuit tombe et qu'ils puissent aller s'engouffrer,
gueulant bien fort et se tenant par les bras, dans ces bouges où il
faut faire la queue, quelquefois, comme au théâtre, devant la porte des
putains.
O bétail aveugle et sans pensée, chair à canon et viande à cravache,
troupeau fidèle et hébété de cette église: la caserne et de sa chapelle:
le lupanar! Ah, oui, je rejoindrai tout à l'heure, avec plaisir, la
«boîte» dont je suis sorti hier et où je dois rentrer bientôt. Le
rapport me portant ce matin huit jours de prison pour réponse insolente.
Plutôt la prison que le spectacle de cet avachissement stupide, de
l'écoeurante banalité de cette vie misérable! Plutôt la désertion--le
seul vrai remède peut-être--plutôt tout que de jouer un rôle, puisque
j'ai conscience de son indignité, dans cette comédie ignoble, dans cette
parade où Mangin s'impose aux spectateurs et arrive, à force de donner
des coups de pied dans le derrière de Vert-de-Gris à se faire prendre au
sérieux--même par sa victime.
J'entends sonner onze heures. Onze heures! Et l'on n'est pas encore venu
me chercher pour me conduire à la «Malle!» Est-ce qu'ils ne penseraient
plus à moi, par hasard? Je m'étends sur mon lit, mon lit que je ne
fatigue pas beaucoup, d'ordinaire; ce qui d'ailleurs, n'empêche pas
le fourrier de m'imputer trimestriellement toutes les dégradations
possibles. J'essaye de piquer un roupillon. Je commence à m'endormir.
--Froissard, au bureau!
J'ouvre à demi l'oeil gauche. C'est le mar'chef qui m'appelle.
Qu'est-ce qu'il y a donc?
--Il y a qu'il faudrait d'abord vous lever quand on vous appelle et
prendre la position militaire pour parler à vos supérieurs. Hum!...
Réunissez tous vos effets et portez-les au magasin d'habillement. Vous
êtes désigné pour faire partie d'un détachement de cinquante hommes qui
va relever une partie de la 3e batterie _bis_, au Kef, en Tunisie. Vous
partez demain.
Comment! on va en Afrique aussi simplement que cela, maintenant?
Autrefois, c'était plus compliqué: il fallait faire cinq ou six fois
le tour de la France pour se faire armer et équiper. Il est vrai que ça
n'en valait peut-être pas mieux pour ça.
--Avez-vous fini vos réflexions? On vous dit que vous partez demain soir
et que dans trois jours vous prenez le bateau.
Est-ce qu'il va sur l'eau, au moins, ce bateau-là?