Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus
me voir. Lui, l'homme, mon père, la soutint dans ses bras et il me
cria: «Mais vous êtes fou!»
Je répondis: «Pas du tout. Je sais bien que vous êtes mes parents. On
ne me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne
vous en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier.»
Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui
commençait à sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans
ma poche, et je repris: «Regardez-la donc et niez encore qu'elle soit
ma mère.»
Alors il s'emporta, devenu très pâle, épouvanté par la pensée que le
scandale évité jusqu'ici pouvait éclater soudain; que leur situation,
leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup; il balbutiait:
«Vous êtes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent. Faites donc
du bien au peuple, à ces manants-là, aidez-les, secourez-les!»
Ma mère, éperdue, répétait coup sur coup: «Allons-nous-en,
allons-nous-en.»
Alors, comme la porte était fermée, il cria: «Si vous ne m'ouvrez
pas tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et
violence!»
J'étais resté maître de moi; j'ouvris la porte et je les vis s'enfoncer
dans l'ombre.
Alors il me sembla tout à coup que je venais d'être fait orphelin,
d'être abandonné, poussé au ruisseau. Une tristesse épouvantable, mêlée
de colère, de haine, de dégoût, m'envahit; j'avais comme un soulèvement
de tout mon être, un soulèvement de la justice, de la droiture,
de l'honneur, de l'affection rejetée. Je me mis à courir pour les
rejoindre le long de la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la
gare de Chatou.
Je les rattrapai bientôt. La nuit était venue toute noire. J'allais
à pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma
mère pleurait toujours. Mon père disait: «C'est votre faute. Pourquoi
avez-vous tenu à le voir! C'était une folie dans notre position. On
aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne
pouvons le reconnaître, à quoi servaient ces visites dangereuses?»
Alors, je m'élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai: «Vous voyez
bien que vous êtes mes parents. Vous m'avez déjà rejeté une fois, me
repousserez-vous encore?»
Alors, mon président, il leva la main sur moi, je vous le jure sur
l'honneur, sur la loi, sur la République. Il me frappa, et comme je le
saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.
J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je
l'ai frappé, frappé tant que j'ai pu.
Alors elle s'est mise à crier: «Au secours! à l'assassin!» en
m'arrachant la barbe. Il paraît que je l'ai tuée aussi. Est-ce que je
sais, moi, ce que j'ai fait à ce moment-là?
Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jetés à la
Seine, sans réfléchir.
Voilà.--Maintenant, jugez-moi.
L'accusé se rassit. Devant cette révélation, l'affaire a été reportée
à la session suivante. Elle passera bientôt. Si nous étions jurés, que
ferions-nous de ce parricide?
_Un Parricide_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 19 août 1884, sous
le titre de _L'Assassin_, et signé: MAUFRIGNEUSE.