«Mlle Rachel Boyer, de la Comédie-Française, vient de se rendre
acquéreur du château de Brécy, dans le Calvados, à 22 kilomètres de
Caen.» Rencontrée en quelque coin de journal, au détour d'une colonne,
la brève nouvelle se glisse dans l'esprit tout discrètement, sans
tapage; et l'on a, tout d'abord, un sourire pour féliciter,
intérieurement, l'heureuse artiste, en songeant _in petto_ qu'il s'agit
sans doute d'une jolie gentilhommière normande environnée de grasses
prairies... Et l'on ne s'arrêterait qu'un instant, si l'information
n'ajoutait: «Le château de Brécy est un ancien édifice du dix-septième
siècle, bâti par Mansard.» Voilà de quoi éveiller la curiosité de tous
ceux qui s'intéressent au sort de nos vieilles demeures de France.
Celle-ci était, avec les ans, tombée en un fâcheux état d'abandon.
Quelles vicissitudes avait-elle subies, depuis que l'illustre Mansard,
celui de Choisy et de Maisons-Laffitte, l'avait fait construire pour un
de ses parents, lequel devait trouver fort agréable d'avoir pareil
architecte dans sa famille. Les archives locales établiraient cette
histoire, qui est celle de tant d'autres monuments, mal préservés de la
double injure des hommes et du temps. Les pierres ont leur grandeur et
leur décadence: Brécy, livré à un propriétaire qui en ignorait la valeur
artistique, connaissait la mauvaise fortune. Une métairie s'était
installée dans le charmant domaine. Et, tout à côté du portail d'entrée,
chef-d'oeuvre de grâce et de noblesse, des bâtiments de ferme montraient
leurs toits de chaume.
Un jour, comme une voiture fourragère, traînée par quatre robustes
chevaux de trait, franchissait, au risque de l'abîmer, le précieux
portail, réservé jadis à de plus légers équipages, le hasard voulut
qu'une automobile passât par là. Le plaisir de la vitesse n'empêche
point les touristes avisés de regarder autour d'eux: au spectacle
imprévu de cette charrette devant laquelle s'ouvraient des vantaux
sculptés, une voyageuse s'étonna: comment une résidence dont la façade
avait si imposant aspect s'était-elle transformée en habitation
rustique? D'autres surprises l'attendaient à la visite du domaine. Le
château, de sages proportions, était du style le plus pur, et un beau
jardin à la française l'entourait, coupé de terrasses aux escaliers de
pierre moussue, aux élégantes balustrades. Partout on retrouvait la
marque d'un génie harmonieux et souple, savant à plaire, ami de la
mesure et de l'ordre: entre des travaux plus importants, Mansard avait
dû s'amuser à créer cette délicieuse «folie»...
C'est ainsi que, pendant une halte d'automobile, Mlle Rachel Boyer
«découvrit», si l'on peut dire, le château de Brécy; elle parvint, non
sans des efforts obstinés, à déterminer son propriétaire, qui en
négligeait l'entretien, à le lui céder. Et il faut se réjouir de voir
désormais sauvée cette petite terre où le goût français a fleuri, il y a
plus de deux siècles. La «brocante», dont si souvent on signale les
méfaits, n'a pu s'emparer du portail de Brécy, comme elle avait tenté de
ravir celui de l'ancien évêché d'Alan. Le château sera restauré avec
piété: n'est-il pas de bon exemple que l'initiative privée supplée
parfois, quand il s'agit de la conservation d'une oeuvre d'art, à
l'État, protecteur officiel--mais si occupé--de nos beautés
monumentales?
[Illustration: Le nouveau gouverneur du Liban, S. E. Ohannès pacha
Coumoudjian, faisant son entrée à Beyrouth (assis à sa gauche, un grand
personnage du Liban, S. E. Habib pacha). _Phot. Stefane Faulikevitch._]