_Notre correspondant de Madrid nous écrit:_
Une rapide excursion vient de me faire connaître la région des marais du
Guadalquivir dont la concession au «Crédit foncier du Sud de l'Espagne»
est l'objet d'une enquête judiciaire, prélude, à en croire certaines
informations, d'un scandale analogue à l'affaire Rochette, où seraient
compromis 5 millions et impliquées de hautes personnalités espagnoles et
françaises.
Ces marécages ne sont pas ceux que les touristes qui descendent en
bateau le Guadalquivir de Séville à Sanlucar de Barrameda peuvent
apercevoir, s'étendant à perte de vue sur leurs deux rives et servant de
pacages aux troupeaux de taureaux de course. Les terrains désignés dans
le dossier sous le nom de «Marisma Gallega d'Aznalcazar» et de «Lago de
Almonte», sont situés à l'ouest du bras droit du Guadalquivir, dit
«Brazo de la Torre», non navigable sauf pour de petites embarcations.
Occupant, depuis Coria del Rio jusqu'à l'embouchure, l'emplacement
probable de l'ancien estuaire du fleuve, ces terrains d'alluvion,
abondants en silice, se présentent tantôt sous l'aspect d'un sol
pulvérulent et grisâtre, tantôt couverts d'herbes aquatiques et
semblables à des rizières ou aux pampas américaines. Ils sont parsemés
de trous appelés «ojos» (yeux), sources insondables, dissimulées sous
des couches de mousse, mais que le bétail de ces parages a l'instinct
d'éviter, et traversés par tout un réseau de canaux («canos» ou
«canadas»), les uns d'eau courante, les autres aveuglés. On y trouve
enfin quelques «lueios», sortes de lagunes où séjournent le plus
longtemps les eaux. Du côté de la mer, le long du rivage, les marais
sont bordés par de vastes dunes de sable, et, du côté de la terre, par
d'immenses forêts de pins, d'eucalyptus, de chênes et de palmiers nains,
réparties en plusieurs grandes propriétés, notamment celle de la
comtesse de Paris à Villamanrique, sa résidence, la chasse royale du
«Coto del Rey», et surtout le «Coto de Doña Alla», fameux par
l'abondance et la variété de sa faune presque unique en Europe, où
l'on chasse encore le sanglier à l'épieu, comme au moyen âge, et où l'on
a pu même acclimater des chameaux, amenés des Canaries. Les marais
eux-mêmes sont d'ailleurs abondants en gibier d'eau.
[Illustration: Vue du Carlo Travieso. Dans le fond passe au grand trot
une troupe de chameaux qu'il a été impossible d'approcher. _Phot. Louis
Bertrand, communiquée par M. H. del Camino._]
[Illustration: Carte des marais du Guadalquivir.]
Cette vaste étendue se divise en plusieurs parties: la «marisma
d'Aznalcazar», qui commence près du bourg de ce nom, à l'est de
Villamanrique, et couvre 25.000 hectares; la «marisma Gallega», d'une
superficie de 15.000 hectares, comprise entre le «Brazo de la Torre» et
le «Caño Travieso», et la «marisma de Hinojos», voisine du «Lago de
Almonte», bande de terrain argileux et assez ferme, qui n'est couverte
d'eau qu'en hiver.
Pour mettre cette contrée en exploitation agricole, il faudrait, au
moyen du drainage des canaux, l'assécher, et en même temps débarrasser
la terre du sel dont elle est imprégnée: ces opérations exigeraient
évidemment de longs et coûteux travaux. Plusieurs tentatives ont déjà
été faites en ce sens; leur histoire, fort intéressante pour
l'intelligence de l'affaire Péquignot, vaut d'être brièvement contée.
C'est en 1876 que la première concession pour l'assèchement des marais
d'Aznalcazar, qui appartiennent, pour la plus grande part, à M. Hilario
del Camino, de Séville, fut faite en faveur de MM. Moréno Benitez et
Iscar moyennant une caution de 10.000 pesetas et un délai de dix ans
pour achever les travaux et douze ans pour livrer le terrain à la
culture. Mais rien de sérieux ne fut exécute, et M. Iscar chercha, en
1897, à revendre, pour 50.000 pesetas seulement, sa concession à M.
Hilario del Camino, qui n'en offrit que 2.000 pesetas,--ce qui donne une
idée de la valeur de ce titre dont Péquignot a tiré depuis 5 millions!
Entre temps, plusieurs ingénieurs étrangers ou espagnols étaient venus
opérer des relevés sur le terrain, et l'affaire avait été successivement
étudiée par une «Compagnie péninsulaire» domiciliée à Madrid, par M.
Sundheim, propriétaire de mines à Huelva, et plusieurs autres, sans
qu'aucun y donnât suite. La concession primitive Benitez-Iscar semblait
donc légalement périmée, lorsqu'un décret royal du ministère des Travaux
publics, en date du 12 juillet 1910, la renouvela en faveur d'un M.
Fernando Cazana; puis un autre décret du 19 juin 1911 transféra cette
concession (en même temps que celle du lac d'Almonte, adjugé en 1910
aussi à un M. Zapata) à MM. Caraux et Louis Renaut, le premier la cédant
au second. Enfin, un troisième décret, en date du 10 mars 1912,
attribuait cette même concession à M. Paul Péquignot (qui apparaît alors
pour la première fois et ne s'est jamais rendu personnellement aux
«marismas»), comme conseiller-délégué du «Crédit foncier du Sud de
l'Espagne».
Depuis, on n'avait rien su de l'affaire à Séville, jusqu'à l'arrivée, en
vertu d'un mandat judiciaire, de M. Henri Lagatu, professeur de chimie à
l'École nationale d'Agriculture de Montpellier, commissionné comme
expert agronome pour l'analyse des terrains. Il y séjourna, il y a un
mois, plus de vingt jours, en compagnie de M. Louis Bertrand, agent du
consulat français.
Les résultats des investigations de M. Lagatu appartiennent encore au
secret de l'instruction; mais nous croyons savoir que, d'accord avec les
autres personnalités compétentes, il admet la possibilité de
l'assèchement et de l'exploitation agricole des «marismas» à force de
temps et d'argent. Seulement, quelles qu'en soient les difficultés
matérielles, l'entreprise ne serait possible que si les concessionnaires
étaient ou devenaient vraiment les possesseurs du terrain. Tel n'était
point précisément le cas.
Il semble en outre singulier que, tandis que les décrets de concessions
se succédaient, la Direction des Travaux publics de la province de
Séville déclare ne posséder aucun dossier à ce sujet. Mais c'est à
l'instruction qu'il appartient d'élucider toutes ces anomalies et le
rôle des diverses personnalités impliquées dans cette affaire, qui vient
de motiver la démission de l'ambassadeur d'Espagne à Paris, M. Pérez
Caballero.