I.--Au sommet de l'État est l'Empereur; il a pour ainsi dire un pouvoir

illimité; il est le grand dispensateur des grades, des honneurs; il est

le chef de la religion et seul, fils du Ciel, il a le droit d'adorer le

Ciel; il est la loi, le châtiment et la grâce. Aucun criminel condamné

à mort ne peut être exécuté ni gracié, sans sa sanction; rien ne peut

être fait contre sa volonté; aucun privilège ne protège ses sujets

contre un froncement de ses sourcils. Toutes les forces de l'Empire,

tous les revenus lui appartiennent, l'Empire entier est sa propriété.

Cependant il doit écouter les observations, voire les réprimandes de

la cour des censeurs (en chinois Tou tch'a Yuan), qui sont chargés de

veiller à la bonne administration de l'Empire et surtout à la bonne

conduite, à l'honnêteté des fonctionnaires de tous ordres. Certains

de ces censeurs ne craignent pas de faire à l'Empereur lui-même des

remontrances lorsqu'ils jugent que c'est leur devoir, et beaucoup ont

préféré subir la mort plutôt que de se taire; d'autres, au contraire,

ont été récompensés de leur franchise, témoin le censeur Song, bien

connu pour avoir accompagné lord Macartney, lors de son ambassade à

la cour de Pékin. Il adressa, en effet, des observations à l'Empereur

Kia-King sur son goût trop prononcé pour les femmes et le vin de riz;

il lui exposa qu'il se dégradait aux yeux de ses sujets et qu'il

se rendait totalement incapable de remplir ses devoirs d'Empereur.

Kia-King, irrité, le fit venir et lui demanda quelle récompense il

croyait avoir méritée pour une audace aussi grande. «Faites-moi couper

en morceaux si vous voulez», répondit-il. Le monarque lui ayant

signifié de choisir un autre genre de mort: «Eh bien donc, faites-moi

décapiter.--Non, encore autre chose, dit l'Empereur.--Eh bien donc,

qu'on m'étrangle!» Sur ces paroles, Kia-King le congédia et le

lendemain le nomma gouverneur de la province d'Ili.

Les censeurs de cette allure sont plutôt rares et il est bien évident

que la plupart du temps, sous un gouvernement aussi despotique, la

plupart se taisent ou essayent de louer toutes les actions impériales,

pour obtenir quelques faveurs de la manne céleste.

Après l'Empereur, souverain maître, le pouvoir appartient au

Kiun-Ki-Tchou ou Conseil d'État, puis au Nai-Ko, ou grande

Chancellerie. Viennent ensuite ce que nous pourrions appeler les

départements ministériels; ils ont été remaniés depuis trois ans et

remplacent les six vieux ministères de l'ancienne administration

chinoise:

Ming tcheng pou, ou ministère de l'Intérieur et de la Police;

Li pou, ou ministère des Offices civils, chargé de la présentation et

de la promotion des fonctionnaires;

Pou tcheng pou, ou ministère des Finances;

Li pou, ou ministère des Rites, chargé des cérémonies du culte

officiel, et, tout récemment, du service du Protocole;

Hiue pou, ou ministère de l'Instruction publique;

Lou kiun pou, ou ministère de la Guerre;

Fa pou, ou ministère de la Justice;

Nong tcheng pou ou ministère de l'Agriculture, du Commerce et de

l'Industrie;

Yeou tchouen pou, ministère des Communications;

Li fan pou, ministère des colonies, c'est-à-dire du Thibet et de la

Mongolie;

Ouai ou pou, ministère des Affaires étrangères. Ce département n'existe

que depuis 1901, après l'entrée à Pékin des différentes armées

étrangères. Autrefois les relations extérieures ressortissaient à

une administration spéciale, connue sous le nom de Tsong li ko kouo

che, ou ya meun, ou tribunal pour traiter les affaires des différents

pays; il avait été institué après la conclusion de la paix en 1860,

pour continuer les relations avec les pays européens; c'est par un

décret impérial, en date du 19 janvier 1861, que fut installée cette

nouvelle organisation qui fonctionna jusqu'en 1901; elle était composée

de représentants des différents ministères et aussi de membres de

la famille impériale. Le prince Kong a longtemps fait partie de ce

conseil. Après l'équipée des boxeurs, en 1901, la Chine a compris

qu'elle devait avoir des relations nouvelles et régulières avec les

puissances étrangères, et elle a institué un ministère des Affaires

étrangères sur le modèle des mêmes administrations de l'Occident. A la

tête de ces départements ministériels sont placés un ministre et deux

sous-secrétaires d'État[6].

[Note 6: Au moment où nous mettons sous presse, nous apprenons la

création d'un ministère de la marine Hai Kiun pou.]

La division actuelle de l'Empire en dix-huit provinces date de

l'Empereur Kang-Hi, c'est-à-dire du XVIIe siècle. Autrefois, sous

les Ming, la Chine ne comptait, en effet, que quinze provinces, et

l'Empereur mandchou en divisa trois, le Kiang-Nan, qui forma Kiang-Sou

et Ngan-Hoei; le Kansou, détaché du Chen-Si; le Houkouang qui devint

Houpe et Hounan.

Les provinces qui sont situées dans le bassin du Yang-Tseu-Kiang sont

au nombre de huit: le Kiang-Sou, le Ngan-Hoei et le Kiang-Si, formant

le gouvernement général du Kiang-Nan, avec Nankin comme capitale; le

Houpe et le Hounan, capitale Wou-Tchang; le Sseu-Tchuen, capitale

Tcheng-Tou; le Yunnan et le Kouei-Tcheou, capitale Yunnan-Fou.

A la tête d'un gouvernement provincial, lequel gouvernement peut,

ainsi qu'on le voit, se composer d'une, de deux ou de trois provinces,

se trouve un gouvernement général, en chinois Tsong-Tou, que les

Européens ont appelé à tort et continuent d'appeler vice-roi;

en-dessous de lui vient le gouverneur de la province, en chinois Siun

fou (plus communément foutai); chaque province a un foutai, résidant

au chef-lieu; viennent ensuite: le trésorier (pou tcheng che tseu),

le juge provincial (Ngan tcha che tseu), le contrôleur de la gabelle,

l'intendant des greniers.

Enfin, parmi les autorités supérieures, et en dernier lieu, vient

le Taotai (intendant de cercle); il est chargé de deux ou plusieurs

préfectures, et a la haute inspection des troupes placées dans le

cercle de sa juridiction. Ce sont des Taotai qui ont été installés

dans chaque port pour traiter les affaires européennes avec les

consuls, et ces Taotai sont tous en même temps directeurs chinois des

douanes impériales maritimes. C'est donc à eux qu'on s'adresse en cas

de réclamations, et c'est par leur intermédiaire que se traitent les

différentes affaires, que se règlent les divers litiges.

Après le Taotai viennent immédiatement: le préfet (tche fou),

administrant une division provinciale bien plus étendue que ce que

nous appelons préfecture chez nous; il y en a à peu près dix par

province, et chaque province est au moins aussi grande et souvent plus

grande que la France; puis le sous-préfet: on compte deux sortes de

sous-préfets: 1º celui qui administre une sous-préfecture indépendante

(Ting) (généralement sur les frontières, dans les pays non encore bien

chinoisés); 2º celui qui administre une sous-préfecture (chien) sous la

direction d'un préfet.

II.--Cet aperçu, tout succinct qu'il est, de l'administration chinoise,

me paraît suffire au lecteur, qui, certainement, ne tient nullement

à entrer dans le fatras fort compliqué de la hiérarchie mandarinale;

cette organisation, d'ailleurs, va peut-être se transformer lorsque

le Parlement chinois, dont on parle tant, sera réuni et fonctionnera.

Avant donc d'entrer plus avant dans la description des ports ouverts et

du commerce de la vallée du Fleuve Bleu, je crois utile de consacrer

quelques explications aux monnaies, poids et mesures; je m'y étendrai

assez longuement, car ici nous nageons en pleine fantaisie.

Il n'y a pas de monnaie d'or; quelques auteurs chinois prétendent

qu'elle existait autrefois, concurremment avec la monnaie d'argent,

mais il y a apparemment fort longtemps, et personne ne peut le

démontrer. Actuellement, la seule monnaie courante est la sapèque,

petite monnaie de cuivre percée au milieu, et que l'on enfile dans une

ficelle jusqu'à mille, ce qui fait un _tiao_, que nous appelons en

français une _ligature_. Il faut environ dix sapèques pour faire un de

nos sous, et c'est la monnaie qui a seule cours dans toute l'étendue

de l'Empire. Cependant la monnaie d'argent existe[7], mais d'une façon

fictive; elle existe sous la forme de tael ou _leang_. Un tael n'est

pas une monnaie; c'est à proprement parler une once d'argent, en forme

de sabot plus ou moins grand, pesant 5, 10, 20, 30, 50 taels ou onces.

Quand on voyage dans l'intérieur de la Chine, on emporte une certaine

provision de ces taels et on se munit d'une petite balance portative,

renfermée dans un étui plus ou moins élégant, et ressemblant à la

balance romaine. Lorsqu'on n'a plus de sapèques pour payer l'hôtelier,

les porteurs, le restaurateur, on coupe sur un tael une certaine

quantité d'argent qu'on pèse et on va la porter à une banque chinoise

qui la pèse à son tour et vous donne le change en sapèques. C'est fort

ennuyeux parce qu'il faut toujours avoir avec soi un poids très lourd,

soit en argent, soit en cuivre; mais après tout on s'y fait assez vite;

c'est toujours ainsi que j'ai voyagé en Chine.

[Note 7: Cf. _l'Empire de l'argent. Étude sur la Chine financière_,

par JOSEPH DUBOIS. (Librairie orientale et américaine, E. Guilmoto,

éditeur).]

III.--Le tael, l'once d'argent n'est pas le même pour toute la Chine;

autre difficulté et plus grande que la première: chaque province a

son tael: ainsi 100 taels de Canton valent 102 taels, 50 centièmes de

Changhai; 100 taels de Changhai valent 98 taels de Hankeou, etc.; il

s'ensuit des complications d'opérations pour lesquelles il faut avoir

recours à un Chinois versé dans la matière.

Il existe ensuite le tael Kou-ping, le tael officiel au poids du

trésor; puis le tael Hai-Kwan, le tael de la douane maritime, moins

fort que le Kou-ping, mais plus fort que les taels des diverses

provinces. C'est généralement en taels Hai-Kwan que les Européens

traitent les affaires. Actuellement le Hai-Kwan tael vaut 3 fr. 80

environ.

Pour remédier à cette difficulté dans les échanges, on a introduit sur

le marché chinois la piastre mexicaine (valant actuellement 2 fr. 20),

qui sert de monnaie courante dans tous les ports ouverts: la parité

entre le tael et la piastre se fixe tous les jours suivant l'offre et

la demande; par exemple, un jour la bourse, c'est-à-dire les banques

affichent qu'elles prennent les piastres au taux 100 pour 70 taels: le

lendemain au taux de 72 taels ou de 76 taels.

IV.--Dans quelques provinces, vers 1895, 96, 97, 98, les vice-rois ont

installé des monnaies pour frapper des piastres locales; c'est ainsi

qu'on vit apparaître des piastres de Canton, du Ngan-Hoei, du Houpe, de

Tien-Tsin; mais d'abord elles ne furent acceptées qu'avec répugnance,

et on leur préférait toujours la piastre mexicaine. Des monnaies

divisionnaires de 50, 20, 10 et 5 cents (centièmes de piastres) furent

également frappées; elles sont généralement reçues dans tous les ports

ouverts, mais non dans l'intérieur, où seule la sapèque a cours légal

et commercial.

On trouve encore, à Tchen-Kiang, des piastres espagnoles, provenant des

Philippines, à l'effigie de Ferdinand II et de Charles IV; mais on ne

les voit pas ailleurs.

Sur les frontières du Tonkin, au Kouang-Si et au Yunnan, la piastre

française de l'Indo-Chine et les monnaies divisionnaires ont fini par

être acceptées, mais il a fallu bien du temps.

On voit combien est compliqué le système monétaire chinois, puisque,

par exemple, pour traiter des affaires entre Changhai et Hankeou, il

faut tenir compte de la différence du tael sur les deux marchés, et

toujours calculer que les taels d'une ville (Hankeou) sont plus forts

que ceux de l'autre (Changhai).

Il s'ensuit aussi, naturellement, que le change des sapèques pour le

tael subira une hausse ou une baisse suivant les provinces; on aura

pour un tael de Hankeou, par exemple, 1.800 sapèques, et pour un tael

de Changhai, 1.500 ou 1.570.

V.--Bien qu'aujourd'hui les sapèques soient toutes frappées en cuivre,

il fut une époque où la Chine possédait des sapèques d'étain, de

plomb, de fer même. Dans l'antiquité on se servait aussi de petits

coquillages, mais l'usage en a été vite aboli. Outre les sapèques de

figure ronde, il existait sous les anciennes dynasties des sapèques

en forme de lame de sabre, de dos de tortue; il y en avait avec des

figures d'oiseaux, de dragons, et quand il s'en trouve actuellement

dans une famille chinoise, ces vieilles monnaies sont regardées comme

des fétiches porte-bonheur: on les attache avec un ruban au cou ou à

la ceinture des enfants.

Les faux-monnayeurs existent en nombre considérable: non seulement ils

fabriquent de fausses piastres mexicaines, mais ils lancent aussi dans

la circulation de fausses sapèques, alliage de sable, de zinc et de

cuivre. Aussi, quand on paye un coolie, on voit ce dernier examiner

une à une les sapèques qu'on lui remet et refuser celles qui ne lui

semblent pas suffisamment pures. Cependant, chose étrange, les sapèques

fausses circulent; mais on en exige le double en payement; ainsi, un

coolie achetant une poignée d'arachides payera avec 5 bonnes sapèques

ou 10 fausses.

Entre Chinois ces petites pratiques n'ont pas d'importance! Ils

n'aiment pas qu'on leur passe une piastre évidée et garnie de plomb; et

cependant la chose n'est pas rare, les faux monnayeurs sont habiles.

La sapèque étant fort incommode à transporter, les Chinois ont cherché

un moyen fiduciaire qui en tînt place, et ils ont bien avant nous

trouvé le billet de banque. Ces billets, toutefois, ne sont pas émis

par l'État, mais par des banques particulières. Une banque peut être

ouverte par une personne seule ou par une société, pourvu qu'elle se

soumette à certains règlements et à certaines redevances envers l'État.

Une fois en règle, la banque émet des billets pour une valeur de 10,

20, 50, 100 ligatures ou tiao; de cette façon on n'a pas besoin de

s'embarrasser de monnaie de cuivre; les banques se connaissant entre

elles échangent leurs billets; elles donnent même des lettres de

crédit à ceux qui sont appelés pour leurs affaires dans l'intérieur de

l'Empire; et il faut reconnaître qu'on a toutes facilités au point

de vue du payement. Les avantages que possèdent ces banques sont

réellement appréciables; mais il y a un revers, c'est que le taux

de l'intérêt en Chine est très élevé; il va de 20 à 40 pour 100, et

rarement il reste à 3 pour 100 par mois, ce qui est le taux légal.

VI.--Devant les difficultés qu'entraîne le système monétaire actuel, le

gouvernement chinois a essayé dernièrement plusieurs tentatives pour

réformer le système du tael et de la sapèque et le 24 mai 1910, un

décret impérial a été publié conçu à peu près dans ce sens:

L'unité de la circulation monétaire nationale sera la piastre d'argent

(Yuen en chinois) et l'étalon sera jusqu'à nouvel ordre l'argent. La

monnaie d'appoint consistera en pièces de 50, 25, et 10 cents, une

pièce de nickel de 5 cents et quatre pièces de cuivre de 2 cents, 1

cent, 5 sapèques et 1 sapèque. La valeur de la piastre sera établie

d'une façon décimale et définitive. Il ne sera pas permis de les

altérer. Le ministère des Finances donnera des ordres nécessaires pour

que les monnaies frappent les nouvelles pièces conformément au poids

et au titre ainsi qu'aux modèles adoptés et les mettent peu à peu en

circulation.

Un certain nombre de banquiers chinois se sont réunis dans la capitale

et ont décidé de créer une association avec des branches dans les

provinces pour aider à réaliser cette réforme; le gouvernement de son

côté a déjà pris des mesures pour la frappe des nouvelles pièces, leur

mise en circulation et le rachat de l'ancienne monnaie. Il est bien

évident que si l'usage de la monnaie en question pouvait être étendu

à tout l'Empire, ce serait un immense progrès; mais il y aura de la

résistance de la part des banques, habituées à faire des profits dans

le change de la sapèque par rapport à l'argent; de plus la suppression

du système actuel, tellement entré dans les habitudes chinoises qu'il

les dérange et les gêne fort peu, mettrait fin aux bénéfices des gros

personnages: ceux-ci tiennent à la conservation des vieux errements.

Aussi il est probable que la réforme monétaire n'ira pas sans grande

difficulté et sera sans doute l'une des plus pénibles à accomplir en

Chine. C'est la banque chinoise Ta-Ts'ing-Ying-Hang qui a été chargée

de mener à bonne fin le changement radical du système monétaire de

l'Empire[8].

[Note 8: Les nouvelles monnaies d'argent viennent, d'après

de récentes informations venues de Chine, d'être frappées par le

ministère des Finances et comprennent quatre types: une piastre, une

demi-piastre, vingt-cinq cents et dix cents. On en aurait déjà fait

parvenir aux ministères et administrations diverses à Pékin et dans

les provinces. Les pièces portent d'un côté Ta Tsing ying pi (monnaie

d'argent de l'Empire des Tsing) et de l'autre, suivant le cas: Yi yuan

= une piastre; ou kiao = 1/2 piastre ou 50 cents; leang kiao pan = 15

cents; yi kiao = dix cents. C'est là un premier essai.]

VII.--Les Chinois se servent pour peser des unités suivantes:

tan qui vaut: 60 kilogrammes

kin -- un centième de tan

léang -- un seizième de kin

tsien -- un dixième de léang

feun -- un dixième de tsien

li -- un dixième de feun

Mais les Européens ne font pas usage de ces termes; ils donnent à ces

unités chinoises des noms adoptés autrefois par les premiers Portugais

qui sont venus en Chine:

Le _tan_ se nomme _picul_ (mot malais)

Le _kin_ -- _catti_

Le _léang_ -- _tael_

Le _tsien_ -- _mas_ ou _mace_

Le _feun_ -- _candarin_

Le _li_ -- _cash_

Tout le commerce étranger en Chine se fait par _picul_ et _catti_.

L'étranger qui achète des terrains en Chine a besoin de connaître les

mesures de surface. Le _meou_, valant à peu près 600 mètres carrés,

le _king_, valant 100 _meou_ sont les deux principales unités; il est

vrai de dire qu'ils diffèrent selon les provinces, comme du reste les

mesures de longueur dont l'unité principale, le _li_, varie entre 500

et 650 mètres suivant qu'on se trouve au nord ou au sud de l'Empire.

Ainsi, même dans les choses les plus précises, telles que monnaies,

poids et mesures, rien de fixe, rien de définitivement réglé en Chine.

Il en est ainsi pour tout; _la Chine est le pays de l'à peu près_ et le

Chinois traduit lui-même sa mentalité dans une phrase qu'il a toujours

à la bouche: «Tch'a pou tô; il s'en faut de peu; c'est à peu près

cela».

CHAPITRE V

I. Changhai (Shanghai); situation géographique.--II. Nature et

climat.--III. Les concessions; la ville européenne; services

publics.--IV. Les cités chinoises; la route d'Europe à Changhai.--V.

La population étrangère et la population chinoise; les ponts;

l'observatoire de Zi-Ka-Weï; les égouts.--VI. L'industrie européenne;

les quais; établissements du gouvernement chinois.--VII. Situation

commerciale de Changhai; importation, exportation.--VIII. Organisation

des douanes maritimes.--IX. Population étrangère d'après le

recensement de 1905.--X. Relevé commercial d'une année (1908).

I.--Changhai est situé à l'extrême sud-est de la province du

Kiang-Sou; il ne se trouve pas précisément sur le Yang-Tseu-Kiang,

quoique dans une province arrosée par ce fleuve; il est situé sur la

rivière Houang-Pou, à peu près à 20 kilomètres en amont du village

de Wousong, où les eaux jaunâtres du Houang-Pou rejoignent les eaux

non moins jaunâtres de l'estuaire du Yangtseu. La ville chinoise est

une sous-préfecture de peu d'intérêt: Changhai n'est important, en

effet, que parce qu'il est le grand port de commerce où les négociants

d'Europe sont installés et où les marchandises européennes s'échangent

contre les marchandises chinoises; il fut déclaré port ouvert par le

traité anglais de Nankin en 1842, et depuis ce temps jusqu'à nos jours

n'a cessé de prospérer et de se développer; c'est aujourd'hui, sans

conteste, le plus important des marchés de l'Extrême-Orient.

Changhai est géographiquement situé, par 31° 15 de latitude nord et

environ 119° est, méridien de Paris, dans une vaste plaine d'alluvions,

très riche et où toutes les cultures réussissent; la population,

au reste, y est plus dense que dans n'importe quelle partie de la

Chine. Les principales cultures y sont le riz et le coton; cette

dernière a pris, depuis quelques années, beaucoup d'extension, grâce à

l'installation de filatures à Changhai même.

En revanche, on n'y fait pas beaucoup de soie. En dehors du riz, le

blé, l'orge, les légumes de toutes sortes, les choux, navets, carottes,

les melons et les pastèques y viennent admirablement. Il y a peu de

fruits; et le seul fruit mangeable qui soit à Changhai est une espèce

de pêche, petite, en forme de tomate, et qui n'est, en effet, pas

mauvaise. En automne on peut se procurer le fade kaki; tous les autres

fruits sont importés.

II.--Il ne faut pas chercher les beautés de la nature à Changhai.

L'immense plaine se déroule à perte de vue, coupée par des canaux et

des criques qui font communiquer entre elles les différentes villes

de la province: Song-Kiang, Sou-Tcheou, Hang-Tcheou, Tchen-Kiang.

Les Européens qui habitent Changhai n'en sortent que pour aller, en

automne, faire des excursions de chasse; quand on veut un changement

d'air on prend le bateau pour Nagasaki.

Le climat de Changhai passe pour être relativement sain, mais les étés

y sont affreusement chauds, le thermomètre, pendant les mois de juillet

et d'août, montant facilement jusqu'à 41 et 42 degrés centigrades

à l'ombre. Par contre, il y a des hivers très froids et souvent on

patine. Malgré ces températures extrêmes, les Européens s'y portent

généralement bien; la maladie la plus à craindre est la dysenterie et

sa conséquence, l'abcès au foie. En dehors de cela, on y trouve les

mêmes maladies qu'en Europe; parfois la petite vérole y fait d'affreux

ravages.

Il y pleut une moyenne de 120 jours par an, ce qui n'est pas excessif,

et l'automne, depuis octobre jusqu'à janvier, y est radieux, comme du

reste dans toute la vallée du Yangtseu.

III.--La ville européenne comprend trois concessions: une américaine,

une anglaise, une française. Les deux premières, fondues ensemble et

sous la même administration, s'appellent la concession internationale;

la française reste à part. C'est d'ailleurs sur la première que règne

l'activité commerciale, et tous les négociants y sont installés; un

quai superbe, bordé de maisons ressemblant à autant de palais, longe

le fleuve; voitures, tramways, djinrikishas, brouettes, porteurs

encombrent quais et rues adjacentes; du matin au soir c'est une

fièvre, une course au dollar. Dans la concession française, on voit

des rues larges, bien alignées et propres, et les agents de police se

promenant, l'air digne; la concession française est une installation

d'État destinée à abriter des fonctionnaires; l'autre est une

installation d'affaires et de négoce. J'ai toujours, hélas! remarqué

cette différence entre les établissements français et anglais. Allez

à Saïgon; c'est une ville magnifique; ses rues, ses boulevards, ses

monuments, ses jardins en font la plus jolie ville d'Extrême-Orient;

on y traite peu ou point d'affaires; c'est comme une ville morte.

Allez à Rangoon, tout près de là, en territoire anglais: la ville est

vilaine, n'a pas de tournure; mais quelle activité! On y brasse des

millions!

On trouve dans le Changhai européen de belles églises, de beaux hôtels

d'un luxe et d'un confortable qui n'a rien à envier à l'Europe;

plusieurs banques, notamment la Hong-Kong and Changhai Bank, occupent

de vastes et somptueux édifices; le quai possède quelques monuments et

un jardin où l'on va entendre la musique municipale l'après-midi à 5

heures, ou le soir à 8 heures.

Rien ne manque ici à la vie européenne, je devrais dire à la vie

anglaise; car c'est la vie anglaise un peu, mais très peu modifiée,

qu'on vit partout en Asie dans ce qui n'est pas exclusivement colonie

française ou hollandaise. Courses, club, théâtre, tout existe;

restaurants à la mode, dîners fins, bals et soirées pourraient faire

croire qu'on n'est pas en Chine, si on n'avait constamment sous les

yeux les domestiques chinois.

La grande artère de la Chine: le Yangtseu · 第 3 / 19 段