1 Pendant la guerre contre les Étrusques, l'armée des consuls
M. Fabius et Cn. Manlius s'étant mutinée, et se refusant à
combattre, ces chefs affectèrent eux-mêmes de temporiser, jusqu'à
ce que les soldats, irrités des insultes de l'ennemi, eurent
demandé le combat, et juré d'en revenir victorieux.
2 Fulvius Nobilior, étant dans la nécessité de livrer bataille,
avec peu de monde, à une armée de Samnites, nombreuse et fière de
ses succès, feignit d'avoir gagné une des légions ennemies; et,
pour en convaincre ses troupes, il prescrivit aux tribuns, aux
premiers officiers et aux centurions, de lui apporter tout ce
qu'ils avaient d'argent comptant, ou d'objets d'or et d'argent,
pour payer les transfuges, promettant d'ajouter, après la
victoire, d'amples récompenses au remboursement des sommes
prêtées. Les Romains le crurent, engagèrent sur-le-champ le combat
avec autant d'ardeur que de confiance, et remportèrent une
éclatante victoire.
3 C. César, étant sur le point de combattre les Germains commandés
par Arioviste, et voyant le courage de ses troupes abattu, les
rassembla et leur dit que dans cette circonstance la dixième
légion seule marcherait à l'ennemi. Par là, il stimula cette
légion, en lui rendant le témoignage qu'elle était la plus brave,
et fit craindre aux autres de lui laisser à elle seule cette
glorieuse renommée.
4 Q. Fabius, convaincu que les Romains avaient trop de fierté pour
ne pas s'irriter d'un affront, et n'attendant rien de juste ni de
modéré de la part de Carthage, envoya[45] des députés dans cette
ville pour proposer la paix. Ils en rapportèrent des conditions
pleines d'injustice et d'insolence; et dès lors l'armée romaine ne
respira plus que le combat.
5 Agésilas, ayant établi son camp près d'Orchomène, ville alliée
de Lacédémone, et apprenant que la plupart de ses soldats allaient
déposer dans cette place ce qu'ils avaient de plus précieux,
défendit aux habitants de rien recevoir de ce qui appartenait à
son armée: il pensait que le soldat combattrait avec plus
d'ardeur, quand il se verrait dans la nécessité de défendre tout
ce qu'il possédait.
6 Épaminondas, général des Thébains, étant sur le point de livrer
bataille aux Lacédémoniens, et voulant tirer parti, non seulement
de la vigueur, mais encore de toutes les affections de ses
soldats, leur annonça en pleine assemblée que les Lacédémoniens
avaient résolu, s'ils étaient vainqueurs, de massacrer les hommes
à Thèbes, d'emmener comme esclaves les femmes et les enfants, et
de raser la ville. Cette nouvelle exaspéra les Thébains, qui, au
premier choc, mirent les Lacédémoniens en déroute.
7 Leutychidas, général lacédémonien, étant sur le point de
combattre, le jour même que ses alliés[46] gagnaient une bataille
navale, déclara à ses soldats, pour leur inspirer plus d'ardeur,
et bien qu'il l'ignorât encore, qu'on venait de lui annoncer la
victoire des alliés.
8 Dans un combat[47] contre les Latins, A. Postumius, voyant
apparaître deux jeunes hommes à cheval, releva le courage des
siens en disant que c'étaient Castor et Pollux qui venaient à leur
secours, et rétablit ainsi le combat.
9 Archidamus, de Lacédémone, étant en guerre avec les Arcadiens,
plaça au milieu de son camp des armes autour desquelles il fit
secrètement marcher des chevaux, pendant la nuit. Le lendemain il
montra les pas à ses soldats, et leur persuada que Castor et
Pollux étaient venus à cheval dans ce lieu pour les soutenir
pendant le combat.
10 Périclès, général athénien, aperçut, au moment de livrer
bataille, un bois d'où l'on pouvait être en vue des deux armées,
bois très épais, vaste et consacré à Pluton. Il y aposta un homme
d'une grande taille, augmentée encore par de très hauts cothurnes,
et dont le manteau de pourpre et la chevelure inspiraient de la
vénération. Debout sur un char attelé de chevaux blancs, cet homme
devait, au signal du combat, s'avancer, appeler Périclès par son
nom, l'encourager, et lui annoncer que les dieux étaient du côté
des Athéniens. À la vue de ce prodige, les ennemis prirent la
fuite avant même qu'on lançât le javelot.
11 L. Sylla, voulant inspirer du courage à ses troupes, leur fit
croire que les dieux lui révélaient l'avenir. En présence même de
toute l'armée, et au moment de sortir du camp pour combattre, il
adressait des prières à une petite statue, qu'il avait enlevée à
Delphes, et la suppliait de hâter la victoire qu'elle lui avait
promise.
12 C. Marius avait auprès de lui une prophétesse[48] de Syrie, dont
il feignait de recevoir les prédictions sur l'issue des combats.
13 Q. Sertorius, qui avait une armée de barbares, sans raison et
sans discipline, menait à sa suite, dans la Lusitanie, une biche
blanche d'une beauté remarquable; et, afin que ses ordres fussent
observés comme s'ils émanaient du ciel, il assurait que cette
biche l'avertissait de ce qu'il devait, faire et de ce qu'il
devait éviter.
Les ruses de ce genre ne peuvent être employées que lorsqu'on
connaît l'ignorance et la superstition des hommes auxquels on
s'adresse; mais il est bien préférable d'en imaginer qui soient de
nature à pouvoir être prises réellement pour des manifestations
divines.
14 Alexandre le Grand, au moment d'offrir un sacrifice, se servit
d'une teinture pour tracer dans la main que l'aruspice allait
porter sur les entrailles des victimes, certaines lettres qui
signifiaient qu'il serait vainqueur. Le foie, encore chaud, ayant
reçu promptement ces caractères, Alexandre les fit voir aux
soldats, et accrut par là leur courage, comme si un dieu lui eût
promis la victoire.
15 L'aruspice Sudinès en fit autant, lorsqu'Eumène était sur le
point de livrer bataille aux Gaulois.
16 Épaminondas, général thébain, persuadé que ses troupes
marcheraient avec plus de confiance contre les Lacédémoniens, si
un motif religieux les animait, enleva pendant la nuit les armes
suspendues en trophées dans les temples, et fit entendre aux
soldats que les dieux les suivaient pour les secourir dans le
combat.
17 Agésilas, roi de Lacédémone, ayant fait quelques prisonniers
aux Perses, dont l'aspect est effrayant quand ils ont leur costume
de guerre, les mit à nu, et montra leurs corps blancs et délicats
à ses troupes, afin qu'elles n'eussent que du mépris pour de
pareils soldats.
18 Gélon, tyran de Syracuse, ayant fait dans une guerre contre les
Carthaginois, un grand nombre de prisonniers, choisit les plus
faibles, surtout parmi les auxiliaires, qui étaient très noirs, et
les fit paraître nus en présence de ses soldats, pour exciter leur
mépris.
19 Cyrus, roi de Perse, voulant donner du courage à ses sujets,
les fatigua toute une journée à couper une forêt; puis, le
lendemain, il leur fit préparer un festin somptueux, et leur
demanda laquelle de ces deux journées ils préféraient. Tous
s'étant prononcés pour le plaisir présent: «Eh bien, dit-il, c'est
par la première des deux conditions que vous parviendrez à celle-
ci; car vous ne pouvez être libres et heureux qu'après avoir
vaincu les Mèdes.» Ce fut ainsi qu'il leur inspira le désir de
combattre.
20 L. Sylla, devant livrer bataille, près du Pirée, à Archelaùs,
général de Mithridate, et voyant que ses troupes manquaient
d'ardeur, les contraignit, en les fatiguant par des travaux, à
demander elles-mêmes le signal du combat.
21 Fabius Maximus, qui craignait que ses soldats ne combattissent
pas avec assez d'ardeur, dans l'espoir de trouver un refuge sur
leurs vaisseaux, y fît mettre le feu avant d'engager l'action.
XII. Rassurer les soldats, quand ils sont intimidés par de mauvais
présages.
1 Scipion, arrivant d'Italie en Afrique avec son armée, tomba au
sortir de son vaisseau, et, voyant ses soldats effrayés de cet
événement, sut, par son courage et sa présence d'esprit, trouver
dans cette circonstance un motif d'exhortation: «Soldats, s'écria-
t-il, réjouissez-vous: je tiens sous moi l'Afrique!»
2 C. César, étant tombé au moment où il montait sur son navire,
s'écria: «Ô terre, ma mère, je te tiens!»[49] voulant faire
entendre par là qu'il reviendrait dans ce pays dont il
s'éloignait.
3 Le consul T. Sempronius Gracchus[50] s'avançait en bataille
contre les Picentins, lorsqu'un tremblement terre jeta tout à coup
l'épouvante dans les deux armées. Il exhorta les siens, les
rassura; et, les ayant déterminés à fondre sur l'ennemi, que la
superstition tenait abattu, il donna l'attaque, et fut vainqueur.
4 Dans l'armée de Sertorius, les boucliers de la cavalerie, par un
prodige soudain, parurent ensanglantés à l'extérieur, ainsi que le
poitrail des chevaux. Ce général déclara que c'était un présage de
victoire, parce que ces objets se couvrent ordinairement du sang
de l'ennemi.
5 Épaminondas, voyant ses troupes effrayées de ce qu'une
banderole, qui était suspendue à sa lance comme ornement, avait
été enlevée par le vent et jetée sur le tombeau d'un Lacédémonien,
leur dit: «Soldats, cessez de craindre; voilà qui annonce la mort
des Lacédémoniens: nous parons les tombeaux pour leurs
funérailles.»
6 Un météore enflammé, tombé du ciel pendant la nuit, effrayait
les soldats qui l'avaient aperçu: «C'est, leur dit Épaminondas,
une lumière que la bonté des dieux nous envoie.»
7 Le même général était au moment d'en venir aux mains avec les
Lacédémoniens, lorsque le siège sur lequel il était assis se
brisa, ce qui fut, pour le commun des soldats, un événement de
sinistre présage: «Allons, s'écria-t-il, nous ne pouvons plus
rester assis.»
8 C. Sulpicius Gallus, craignant qu'une éclipse, qui était
prochaine, ne fût considérée par les soldats comme un mauvais
présage, la leur prédit[51], et leur expliqua les causes et les
lois de ce phénomène.
9 Pendant qu'Agathocle, de Syracuse, faisait la guerre aux
Carthaginois, il y eut une semblable éclipse de lune[52], dont les
soldats furent effrayés comme d'un prodige, il leur expliqua cet
événement, et leur apprit à le considérer, quel qu'il fût, comme
un phénomène naturel, qui n'avait aucun rapport avec leurs
desseins.
10 La foudre était tombée dans le camp de Périclès et avait
effrayé ses soldats. Il convoqua l'assemblée, puis, en présence de
tous, il choqua des pierres l'une contre l'autre, en fit jaillir
du feu, et mit fin à l'épouvante, en montrant que la foudre
s'élance de la même manière du sein des nuages en conflit.
11 Timothée, général athénien, était sur le point d'engager un
combat naval avec les Corcyréens[53], et déjà sa flotte se mettait
en mouvement, lorsque son pilote donna le signal de la retraite,
pour avoir entendu un des rameurs éternuer: «Tu es étonné, lui dit
Timothée, que parmi tant de milliers d'hommes, il y en ait un qui
soit enrhumé?»
12 Un autre Athénien, Chabrias, vit, au moment de combattre sur
mer, la foudre tomber devant son navire, ce qui fut un prodige
effrayant aux yeux de ses soldats: «Profitons de cet instant, leur
dit-il, pour commencer le combat: car Jupiter, le plus grand des
dieux, nous montre que sa puissance vient au secours de notre
flotte.»