1 Q. Sertorius, serré de près par l'ennemi en Espagne, et devant
traverser une rivière, creusa sur le bord un fossé en forme de
demi-lune, le remplit de bois, auquel il mit le feu; et, arrêtant
ainsi l'ennemi, il passa librement la rivière.
2 Pélopidas, général thébain, recourut à un semblable artifice,
dans la guerre de Thessalie, pour franchir une rivière. Ayant
donné à son camp une vaste étendue sur la rive, il fit son
retranchement avec des troncs d'arbres garnis de leurs branches,
et avec d'autres pièces de bois; puis il y mit le feu. Pendant que
les flammes tenaient l'ennemi à distance, il traversa la rivière.
3 Q. Lutatius Catulus, poursuivi par les Cimbres, et n'espérant
leur échapper qu'en passant un fleuve dont ils occupaient le bord,
fit paraître ses troupes sur une montagne voisine, comme dans
l'intention d'y camper; et il défendit aux soldats de délier les
bagages, de décharger les fardeaux, et de s'écarter des rangs et
des enseignes. Pour mieux tromper les ennemis, il fit dresser
quelques tentes qu'ils pussent apercevoir, allumer des feux,
construire le retranchement par quelques hommes, tandis que
d'autres allaient à la provision de bois, toujours à la vue des
Cimbres. Ceux-ci, croyant à la réalité de ce qu'ils voyaient,
choisirent aussi un lieu pour leur camp; et, pendant qu'ils se
dispersaient dans les environs pour se procurer les choses
nécessaires au séjour, Catulus, saisissant l'occasion, traversa le
fleuve, et dévasta même leur camp.
4 Crésus, ne pouvant passer à gué l'Halys, et n'ayant aucun moyen
de construire des bateaux ou un pont, fit creuser un canal qui, de
la partie supérieure du rivage, suivit la ligne de son camp, et
donna au fleuve un nouveau lit derrière l'armée.
5 Cn. Pompée, vivement poursuivi par César, et voulant transporter
la guerre hors de l'Italie, était à Brindes, sur le point de
s'embarquer. Il obstrua quelques rues, en mura d'autres, en coupa
quelques-unes par des fossés, qu'il couvrit en y dressant des
pieux qui supportaient des claies chargées de terre. Les avenues
qui menaient au port furent interceptées par des poutres serrées
les unes contre les autres et formant une puissante barrière. Ces
travaux terminés, il feignit de vouloir défendre la ville, en
laissant çà et là quelques archers sur les remparts. Ses troupes
s'embarquèrent sans bruit; et, dès qu'il fut en mer, les archers,
se retirant par des chemins qui leur étaient connus, le
rejoignirent à l'aide de petites embarcations.
6 Le consul C. Duilius, ayant pénétré imprudemment dans le port de
Syracuse[31], et s'y voyant enfermé par une chaîne tendue à
l'entrée, fit passer tous ses soldats de la poupe de ses
vaisseaux, qui, ayant par cette manoeuvre l'arrière incliné et la
proue relevée, furent lancés à force de rames, et s'engagèrent sur
la chaîne. Après quoi, les soldats s'étant portés vers la proue,
leur poids entraîna les vaisseaux de l'autre côté de l'obstacle.
7 Lysandre, de Lacédémone, enfermé avec toute sa flotte dans le
port d'Athènes, dont les étroites issues étaient gardées par les
vaisseaux ennemis, débarqua secrètement ses troupes sur le rivage,
et fit passer, à l'aide de rouleaux, ses vaisseaux dans le port de
Munychie, voisin de celui d'Athènes.
8 En Espagne, Hirtuleius, lieutenant de Sertorius, s'étant engagé
entre deux montagnes escarpées, dans un long et étroit défilé, et
n'ayant qu'un petit nombre de cohortes, apprit que l'ennemi
approchait avec des forces considérables. Aussitôt il fit creuser
un fossé d'une montagne à l'autre, le surmonta d'une palissade à
laquelle il mit le feu, et s'échappa en arrêtant ainsi l'ennemi.
9 Pendant la guerre civile, C. César, s'étant avancé avec ses
troupes pour présenter la bataille à Afranius, s'aperçut qu'il ne
pourrait se retirer sans danger. Il fit rester la première et la
seconde ligne sous les armes, dans l'ordre primitif de la
bataille, pendant que la troisième, travaillant derrière les deux
autres, à l'insu de l'ennemi, creusait un fossé de quinze pieds,
dans l'enceinte duquel ses soldats se retirèrent, au coucher du
soleil, et restèrent sons les armes.
10 Périclès. général athénien, poussé par les troupes du
Péloponnèse dans un lieu entouré de rochers escarpés qui
n'offraient que deux issues, coupa l'une par un fossé très large,
comme pour la fermer à l'ennemi, et étendit son camp vers l'autre,
feignant de vouloir sortir de ce côté. Les troupes qui le tenaient
investi, loin de croire que son armée s'échapperait par le fossé
qu'elle avait creusé elle-même, accoururent toutes en tête de
l'autre passage. Alors Périclès, qui avait préparé des ponts, les
jeta sur le fossé, et fit sortir ses soldats sans éprouver aucune
résistance.
11 Lysimaque, un des généraux qui se partagèrent l'empire
d'Alexandre, avait dessein de camper sur une haute colline; mais,
conduit sur une autre moins élevée, par la faute de ses guides, et
craignant que les ennemis, qui étaient postés plus haut, ne
vinssent fondre sur lui, il établit son retranchement, et fit
creuser en deçà trois fossés, ainsi que d'autres encore autour des
tentes, de sorte que le camp tout entier en était sillonné. Puis,
quand il eut ainsi coupé le passage à l'ennemi, il se fit des
ponts sur les fossés avec de la terre et des branchages, et gagna
en toute hâte des lieux plus élevés.
12 En Espagne, T. Fonteius Crassus, étant allé faire du butin avec
trois mille hommes, se trouva enfermé par Hasdrubal dans une
position dangereuse. À l'entrée de la nuit, n'ayant fait part de
sa résolution qu'aux premiers rangs, il s'échappa en traversant
les postes ennemis, au moment où l'on s'y attendait le moins.
13 L. Furius, s'étant engagé dans un lieu désavantageux, et
voulant cacher son inquiétude, afin de ne pas jeter l'alarme parmi
ses troupes, se détourna peu à peu, en feignant de s'étendre pour
attaquer l'ennemi; puis, par un changement de front, il ramena son
armée intacte, sans qu'elle eût connu le danger qu'elle avait
couru.
14 Pendant la guerre contre les Samnites, le consul Cornélius
Cossus étant surpris par l'ennemi dans un lieu où il courait du
danger, le tribun P. Decius lui conseilla de faire occuper une
hauteur qui était près de là, par un détachement qu'il s'offrit à
commander. L'ennemi, attiré sur ce point, laissa échapper le
consul, mais enveloppa Decius, et le tint assiégé. Celui-ci
triompha encore de cette difficulté par une sortie nocturne, et
revint auprès du consul, sans avoir perdu un seul homme.
15 Une action semblable a été faite, sous le consulat d'Atilius
Calatinus, par un chef dont le nom nous a été diversement
transmis: les uns l'appellent Laberius, quelques autres Q.
Céditius, la plupart Calpurnius Flamma[32]. Voyant que les troupes
étaient entrées dans une vallée dont toutes les hauteurs étaient
occupées par l'ennemi, il demande et obtient trois cents hommes,
qu'il exhorte à sauver l'armée par leur courage, et s'élance avec
eux au milieu de cette vallée. Les ennemis descendent de toutes
parts pour les tailler en pièces; mais, arrêtés par un combat long
et acharné, ils laissent au consul le temps de s'échapper avec son
armée.
16 En Ligurie, l'armée du consul L. Minucius s'étant engagée dans
un défilé qui rappelait aux soldats le désastre des Fourches
Caudines, ce général donna l'ordre aux Numides, ses auxiliaires,
qui, ainsi que leurs chevaux, inspiraient le mépris par leur
mauvaise mine, d'aller caracoler vers les issues occupées par les
ennemis. Ceux-ci, craignant une surprise, établirent des avant-
postes. De leur côté, les Numides, pour se faire mépriser
davantage, se laissaient à dessein tomber de cheval, se donnant en
spectacle et excitant la risée. Cette étrange manoeuvre mit le
désordre chez les barbares, qui abandonnèrent leurs rangs pour
regarder, Aussitôt que les Numides s'en aperçurent, ils
approchèrent peu à peu; puis, donnant de l'éperon, ils passèrent à
travers les postes mal gardés de l'ennemi, firent irruption dans
les campagnes voisines, et forcèrent par là les Liguriens à courir
à la défense de ce qui leur appartenait, et à laisser échapper les
Romains, qu'ils tenaient enfermés.
17. Pendant la guerre Sociale, L. Sylla, surpris dans un défilé
voisin d'Ésernia, se rendit près de l'armée ennemie, commandée par
Mutilus, et, dans une entrevue qu'il avait demandée, il discuta
sans succès les conditions de la paix; mais, s'étant aperçu que
les ennemis se tenaient peu sur leurs gardes, à cause de la
suspension des hostilités, il sortit de son camp pendant la nuit,
et, pour faire croire que son armée y était restée, il y laissa un
trompette avec ordre de sonner chacune des veilles, et de le
rejoindre après avoir annoncé la quatrième. Grâce à cette ruse, il
put conduire en des lieux sûrs ses troupes, tous ses bagages et
ses machines de guerre.
18 Le même général, faisant la guerre contre Archelaüs, lieutenant
de Mithridate dans la Cappadoce, et ayant à lutter à la fois
contre la difficulté des lieux et contre un grand nombre
d'ennemis, fit des propositions de paix, conclut même une trêve,
et, quand il eut par là trompé la vigilance de l'ennemi, il
s'échappa.
19 Hasdrubal, frère d'Hannibal, ne pouvant sortir d'un défilé dont
les issues étaient gardées par Claudius Néron, prit avec celui-ci
l'engagement de quitter l'Espagne, si on lui laissait la retraite
libre. Puis, chicanant sur les conditions du traité, il gagna
quelques jours, qu'il mit tous à profit, pour faire échapper son
armée par détachements, à travers des sentiers étroits, que
l'ennemi avait négligé d'occuper. Après quoi il s'enfuit aisément
lui-même avec ses troupes légères.
20 Spartacus, que M. Crassus tenait enfermé par un fossé, fit tuer
des prisonniers et des bestiaux, combla le fossé avec leurs corps,
pendant la nuit, et passa par-dessus[33].
21 Ce même chef, assiégé sur le Vésuve, fit des liens de vigne
sauvage, à l'aide desquels il descendit la montagne du côté le
plus escarpé, et par cela même le moins gardé; et non seulement il
s'échappa, mais encore il alla par un autre côté jeter une telle
épouvante dans l'armée de Clodius, que plusieurs cohortes plièrent
devant soixante-quatorze gladiateurs.
22 Le même Spartacus, enveloppé par l'armée du proconsul P.
Varinius, planta devant la porte de son camp, et à de faibles
intervalles les uns des autres, des pieux auxquels furent attachés
des cadavres vêtus et armés, qu'on devait prendre de loin pour un
avant-poste, et alluma des feux dans toute l'étendue du camp.
Ayant trompé l'ennemi par cette fausse apparence, il emmena ses
troupes pendant le silence de la nuit.
23 Brasidas, général lacédémonien, surpris dans les environs
d'Amphipolis par les Athéniens, qui lui étaient supérieurs en
nombre, se laissa entourer, afin que les rangs de l'ennemi
s'affaiblissent en formant une longue enceinte, et s'ouvrit un
passage par l'endroit le plus éclairci.
24. Iphicrate, dans une expédition en Thrace, ayant établi son
camp dans un lieu bas, et s'étant aperçu que les, ennemis
occupaient une hauteur voisine, d'où ils ne pouvaient descendre
que par un seul passage pour le surprendre, laissa dans le camp
pendant la nuit quelques soldats auxquels il donna l'ordre
d'allumer un grand nombre de feux; et son armée, qu'il avait fait
sortir, s'étant postée de chaque côté de cette issue, laissa
passer les barbares Puis, tournant contre ceux-ci la difficulté
que le terrain lui avait présentée à lui-même, Iphicrate, avec une
partie des siens, les chargea en queue et les tailla en pièces,
tandis que le reste de son armée s'emparait de leur camp.
25 Darius, pour cacher sa retraite aux Scythes, laissa des chiens
et des ânes dans son camp[34]. Les ennemis, entendant aboyer et
braire ces animaux, ne se doutèrent point du départ de Darius.
26 Les Liguriens employèrent un moyen analogue pour tromper la
vigilance des Romains: ils attachèrent à des arbres, en différents
endroits de leur camp, de jeunes boeufs qui, ainsi séparés les uns
des autres, redoublèrent leurs mugissements, et firent croire par
là que l'armée était toujours présente.
27 Hannon, cerné par des troupes ennemies, amoncela sur le lieu
par où il pouvait le plus facilement s'échapper, une grande
quantité de menu bois auquel il mit le feu. Les ennemis ayant
abandonné cette position pour aller garder les autres issues, il
fit passer ses soldats à travers les flammes, après leur avoir
recommandé de se couvrir le visage avec leurs boucliers, et les
jambes avec des vêtements.
28 Hannibal, voulant sortir d'un lieu désavantageux où il était
menacé de la disette, et serré de près par Fabius Maximus, chassa
de côté et d'autre, pendant la nuit, des boeufs aux cornes
desquels il avait attaché des faisceaux de sarment[35], qui furent
allumés. Ces animaux, effrayés par la flamme que leurs mouvements
excitaient encore, se répandirent au loin sur les montagnes, et
firent paraître en feu tous les lieux qu'ils parcouraient. Les
soldats romains, qui étaient venus en observation, crurent d'abord
que c'était un prodige; mais quand Fabius fut informé de la
réalité, il craignit que ce ne fût un piège, et retint ses troupes
dans le camp: alors les barbares s'échappèrent de ce lieu sans
rencontrer aucun obstacle.