l'illustre fils du magnanime Odysseus, afin de l'avertir et de
l'exciter au retour. Et elle trouva Tèlémakhos et l'illustre fils
de Nestôr dormant sous le portique de la demeure de l'illustre
Ménélaos. Et le Nestoride dormait paisiblement; mais le doux
sommeil ne saisissait point Tèlémakhos, et il songeait à son père,
dans son esprit, pendant la nuit solitaire. Et Athènè aux yeux
clairs, se tenant près de lui, parla ainsi:
-- Tèlémakhos, il ne serait pas bien de rester plus longtemps loin
de ta demeure et de tes richesses laissées en proie à des hommes
insolents qui dévoreront et se partageront tes biens; car tu
aurais fait un voyage inutile. Excite donc très promptement
l'illustre Ménélaos à te renvoyer, afin que tu retrouves ton
irréprochable mère dans tes demeures. Déjà son père et ses frères
lui ordonnent d'épouser Eurymakhos, car il l'emporte sur tous les
prétendants par les présents qu'il offre et la plus riche dot
qu'il promet. Prends garde que, contre son gré, elle emporte ces
richesses de ta demeure. Tu sais, en effet, quelle est l'âme d'une
femme; elle veut toujours enrichir la maison de celui qu'elle
épouse. Elle ne se souvient plus de ses premiers enfants ni de son
premier mari mort, et elle n'y songe plus. Quand tu seras de
retour, confie donc, jusqu'à ce que les dieux t'aient donné une
femme vénérable, toutes tes richesses à la meilleure de tes
servantes. Mais je te dirai autre chose. Garde mes paroles dans
ton esprit. Les plus braves des prétendants te tendent une
embuscade dans le détroit d'Ithakè et de la stérile Samos,
désirant te tuer avant que tu rentres dans ta patrie; mais je ne
pense pas qu'ils le fassent, et, auparavant, la terre enfermera
plus d'un de ces prétendants qui mangent tes biens. Conduis ta nef
bien construite loin des îles, et navigue la nuit. Celui des
immortels qui veille sur toi t'enverra un vent favorable. Et dès
que tu seras arrivé au rivage d'Ithakè, envoie la nef et tous tes
compagnons à la ville, et va d'abord chez le porcher qui garde tes
porcs et qui t'aime. Dors chez lui, et envoie-le à la ville
annoncer à l'irréprochable Pènélopéia que tu la salues et que tu
reviens de Pylos.
Ayant ainsi parlé, elle remonta dans le haut Olympos. Et
Tèlémakhos éveilla le Nestoride de son doux sommeil en le poussant
du pied, et il lui dit:
-- Lève-toi, Nestoride Peisistratos, et lie au char les chevaux au
sabot massif afin que nous partions.
Et le Nestoride Peisistratos lui répondit:
-- Tèlémakhos, nous ne pouvons, quelque hâte que nous ayons,
partir dans la nuit ténébreuse. Bientôt Eôs paraîtra. Attendons au
matin et jusqu'à ce que le héros Atréide Ménélaos illustre par sa
lance ait placé ses présents dans le char et t'ait renvoyé avec
des paroles amies. Un hôte se souvient toujours d'un homme aussi
hospitalier qui l'a reçu avec amitié.
Il parla ainsi, et aussitôt Éôs s'assit sur son thrône d'or, et le
brave Ménélaos s'approcha d'eux, ayant quitté le lit où était
Hélénè aux beaux cheveux. Et dès que le cher fils du divin
Odysseus l'eut reconnu, il se hâta de se vêtir de sa tunique
brillante, et, jetant un grand manteau sur ses épaules, il sortit
du portique, et dit à Ménélaos:
-- Divin Atréide Ménélaos, prince des peuples, renvoie-moi dès
maintenant dans la chère terre de la patrie, car voici que je
désire en mon âme revoir ma demeure.
Et le brave Ménélaos lui répondit:
-- Tèlémakhos, je ne te retiendrai pas plus longtemps, puisque tu
désires t'en retourner. Je m'irrite également contre un homme qui
aime ses hôtes outre mesure ou qui les hait. Une conduite
convenable est la meilleure. Il est mal de renvoyer un hôte qui
veut rester, ou de retenir celui qui veut partir; mais il faut le
traiter avec amitié s'il veut rester, ou le renvoyer s'il veut
partir. Reste cependant jusqu'à ce que j'aie placé sur ton char de
beaux présents que tu verras de tes yeux, et je dirai aux
servantes de préparer un repas abondant dans mes demeures à l'aide
des mets qui s'y trouvent. Il est honorable, glorieux et utile de
parcourir une grande étendue de pays après avoir mangé. Si tu veux
parcourir Hellas et Argos, je mettrai mes chevaux sous le joug et
je te conduirai vers les villes des hommes, et aucun d'eux ne nous
renverra outrageusement, mais chacun te donnera quelque chose, ou
un trépied d'airain, ou un bassin, ou deux mulets, ou une coupe
d'or.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Divin Atréide Ménélaos, prince des peuples, je veux rentrer
dans nos demeures, car je n'ai laissé derrière moi aucun gardien
de mes richesses, et je crains, ou de périr en cherchant mon divin
père, ou, loin de mes demeures, de perdre mes richesses.
Et le brave Ménélaos, l'ayant entendu, ordonna aussitôt à sa femme
et à ses servantes de préparer dans les demeures un repas
abondant, à l'aide des mets qui s'y trouvaient. Et alors le
Boèthoide Etéônteus, qui sortait de son lit et qui n'habitait pas
loin du roi, arriva près de lui. Et le brave Ménélaos lui ordonna
d'allumer du feu et de faire rôtir les viandes. Et le Boèthoide
obéit dès qu'il eut entendu. Et Ménélaos rentra dans sa chambre
nuptiale parfumée, et Hélénè et Mégapenthès allaient avec lui.
Quand ils furent arrivés là où les choses précieuses étaient
enfermées, l'Atréide prit une coupe ronde, et il ordonna à son
fils Mégapenthès d'emporter un kratère d'argent. Et Hélénè
s'arrêta devant un coffre où étaient enfermés les vêtements aux
couleurs variées qu'elle avait travaillés elle-même. Et Hélénè, la
divine femme, prit un péplos, le plus beau de tous par ses
couleurs diverses, et le plus grand, et qui resplendissait comme
une étoile; et il était placé sous tous les autres. Et ils
retournèrent par les demeures jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés
auprès de Tèlémakhos. Et le brave Ménélaos lui dit:
-- Tèlémakhos, que Zeus, le puissant mari de Hèrè, accomplisse le
retour que tu désires dans ton âme! De tous mes trésors qui sont
enfermés dans ma demeure je te donnerai le plus beau et le plus
précieux, ce kratère bien travaillé, d'argent massif, et dont les
bords sont enrichis d'or. C'est l'ouvrage de Hèphaistos, et
l'illustre héros, roi des Sidônes, me l'offrit, quand il me reçut
dans sa demeure, à mon retour; et, moi, je veux te l'offrir.
Ayant ainsi parlé, le héros Atréide lui mit la coupe ronde entre
les mains; et le robuste Mégapenthès posa devant lui le splendide
kratère d'argent, et Hélénè, tenant le péplos à la main,
s'approcha et lui dit:
-- Et moi aussi, cher enfant, je te ferai ce présent, ouvrage des
mains de Hélénè, afin que tu le donnes à la femme bien-aimée que
tu épouseras. Jusque-là, qu'il reste auprès de ta chère mère. En
quittant notre demeure pour la terre de ta patrie, réjouis-toi de
mon souvenir.
Ayant ainsi parlé, elle lui mit le péplos entre les mains, et il
le reçut avec joie. Et le héros Peisistratros plaça les présents
dans une corbeille, et il les admirait dans son âme. Puis, le
blond Ménélaos les conduisit dans les demeures où ils s'assirent
sur des sièges et sur des thrônes. Et une servante versa, d'une
belle aiguière d'or dans un bassin d'argent, de l'eau pour laver
leurs mains; et, devant eux, elle dressa la table polie. Et
l'irréprochable intendante, pleine de grâce pour tous, couvrit la
table de pain et de mets nombreux; et le Boèthoide coupait les
viandes et distribuait les parts, et le fils de l'illustre
Ménélaos versait le vin. Et tous étendirent les mains vers les
mets placés devant eux.
Après qu'ils eurent assouvi la faim et la soif, Télémakhos et
l'illustre fils de Nestôr, ayant mis les chevaux sous le joug,
montèrent sur le beau char et sortirent du vestibule et du
portique sonore. Et le blond Ménélaos Atréide allait avec eux,
portant à la main une coupe d'or pleine de vin doux, afin de faire
une libation avant le départ. Et, se tenant devant les chevaux, il
parla ainsi:
-- Salut, ô jeunes hommes! Portez mon salut au prince des peuples
Nestôr, qui était aussi doux qu'un père pour moi, quand les fils
des Akhaiens combattaient devant Troiè.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Ô divin, nous répéterons toutes tes paroles à Nestôr. Plaise
aux dieux que, de retour dans Ithakè et dans la demeure
d'Odysseus, je puisse dire avec quelle amitié tu m'as reçu, toi
dont j'emporte les beaux et nombreux présents.
Et tandis qu'il parlait ainsi, un aigle s'envola à sa droite,
portant dans ses serres une grande oie blanche domestique. Les
hommes et les femmes le poursuivaient avec des cris; et l'aigle,
s'approchant, passa à la droite des chevaux. Et tous, l'ayant vu,
se réjouirent dans leurs âmes; et le Nestoride Peisistratos dit le
premier:
-- Décide, divin Ménélaos, prince des peuples, si un dieu nous
envoie ce signe, ou à toi.
Il parla ainsi, et Ménélaos cher à Arès songeait comment il
répondrait sagement; mais Hélénè au large péplos le devança et
dit:
-- Écoutez-moi, et je prophétiserai ainsi que les immortels me
l'inspirent, et je pense que ceci s'accomplira. De même que
l'aigle, descendu de la montagne où est sa race et où sont ses
petits, a enlevé l'oie dans les demeures, ainsi Odysseus, après
avoir beaucoup souffert et beaucoup erré, reviendra dans sa maison
et se vengera. Peut-être déjà est-il dans sa demeure, apportant la
mort aux prétendants.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Puisse Zeus, le tonnant mari de Hèrè, le vouloir ainsi, et,
désormais, je t'adresserai des prières comme à une déesse.
Ayant ainsi parlé, il fouetta les chevaux, et ceux-ci s'élancèrent
rapidement par la ville et la plaine. Et, ce jour entier, ils
coururent tous deux sous le joug. Et Hèlios tomba, et tous les
chemins devinrent sombres.
Et ils arrivèrent à Phèra, dans la demeure de Diokleus, fils
d'Orsilokhos que l'Alphéios avait engendré. Et ils y dormirent la
nuit, car il leur offrit l'hospitalité. Mais quand Éôs aux doigts
rosés, née au matin, apparut, ils attelèrent leurs chevaux, et,
montant sur leur beau char, ils sortirent du vestibule et du
portique sonore. Et ils excitèrent les chevaux du fouet, et ceux-
ci couraient avec ardeur. Et ils parvinrent bientôt à la haute
ville de Pylos. Alors Tèlémakhos dit au fils de Nestôr:
-- Nestoride, comment accompliras-tu ce que tu m'as promis? Nous
nous glorifions d'être hôtes à jamais, à cause de l'amitié de nos
pères, de notre âge qui est le même, et de ce voyage qui nous
unira plus encore. Ô divin, ne me conduis pas plus loin que ma
nef, mais laisse-moi ici, de peur que le vieillard me retienne
malgré moi dans sa demeure, désirant m'honorer; car il est
nécessaire que je parte très promptement.
Il parla ainsi, et le Nestoride délibéra dans son esprit comment
il accomplirait convenablement sa promesse. Et, en délibérant,
ceci lui sembla la meilleure résolution. Il tourna les chevaux du
côté de la nef rapide et du rivage de la mer. Et il déposa les
présents splendides sur la poupe de la nef, les vêtements et l'or
que Ménélaos avait donnés, et il dit à Tèlémakhos ces paroles
ailées:
-- Maintenant, monte à la hâte et presse tous tes compagnons,
avant que je rentre à la maison et que j'avertisse le vieillard.
Car je sais dans mon esprit et dans mon coeur quelle est sa grande
âme. Il ne te renverrait pas, et, lui-même, il viendrait ici te
chercher, ne voulant pas que tu partes les mains vides. Et,
certes, il sera très irrité.
Ayant ainsi parlé, il poussa les chevaux aux belles crinières vers
la ville des Pyliens, et il parvint rapidement à sa demeure.
Et aussitôt Tèlémakhos excita ses compagnons:
-- Compagnons, préparez les agrès de la nef noire, montons-y et
faisons notre route.
Il parla ainsi, et, dès qu'ils l'eurent entendu, ils montèrent sur
la nef et s'assirent sur les bancs. Et, tandis qu'ils se
préparaient, il suppliait Athènè à l'extrémité de la nef. Et voici
qu'un étranger survint, qui, ayant tué un homme, fuyait Argos; et
c'était un divinateur de la race de Mélampous. Et celui-ci
habitait autrefois Pylos nourrice de brebis, et il était riche
parmi les Pyliens, et il possédait de belles demeures; mais il
s'enfuit loin de sa patrie vers un autre peuple, par crainte du
magnanime Nèleus, le plus illustre des vivants, qui lui avait
retenu de force ses nombreuses richesses pendant une année, tandis
que lui-même était chargé de liens et subissait de nouvelles
douleurs dans la demeure de Phylas; car il avait outragé Iphiklès,
à cause de la fille de Nèleus, poussé par la cruelle déesse
Érinnys. Mais il évita la mort, ayant chassé les boeufs mugissants
de Phylakè à Pylos et s'étant vengé de l'outrage du divin Nèleus;
et il conduisit vers son frère la jeune fille qu'il avait épousée,
et sa destinée fut d'habiter parmi les Argiens qu'il commanda. Là,
il s'unit à sa femme et bâtit une haute demeure.
Et il engendra deux fils robustes, Antiphatès et Mantios.
Antiphatès engendra le magnanime Oikleus, et Oikleus engendra
Amphiaraos, sauveur du peuple, que Zeus tempétueux et Apollon
aimèrent au-dessus de tous. Mais il ne parvint pas au seuil de la
vieillesse, et il périt à Thèbè, trahi par sa femme que des
présents avaient séduite. Et deux fils naquirent de lui, Alkmaôn
et Amphilokhos. Et Mantios engendra Polypheideus et Klitos. Mais
Éôs au thrône d'or enleva Klitos à cause de sa beauté et le mit
parmi les immortels. Et, quand Amphiaraos fut mort, Apollon rendit
le magnanime Polypheideus le plus habile des divinateurs. Et
celui-ci, irrité contre son père, se retira dans la Hypérèsiè, où
il habita, prophétisant pour tous les hommes. Et ce fut son fils
qui survint, et il se nommait Théoklyménos. Et, s'arrêtant auprès
de Tèlémakhos, qui priait et faisait des libations à l'extrémité
de la nef noire, il lui dit ces paroles ailées:
-- Ô ami, puisque je te trouve faisant des libations en ce lieu,
je te supplie par ces libations, par le dieu invoqué, par ta
propre tête et par tes compagnons, dis-moi la vérité et ne me
cache rien. Qui es-tu? D'où viens-tu? Où est ta ville? Où sont tes
parents?
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Etranger, je te dirai la vérité. Ma famille est d'Ithakè et mon
père est Odysseus, s'il vit encore; mais déjà sans doute il a péri
d'une mort lamentable. Je suis venu ici, avec mes compagnons et ma
nef noire, pour m'informer de mon père depuis longtemps absent.
Et le divin Théoklyménos lui répondit:
-- Moi, je fuis loin de ma patrie, ayant tué un homme. Ses frères
et ses compagnons nombreux habitent Argos nourrice de chevaux et
commandent aux Akhaiens. Je fuis leur vengeance et la kèr noire,
puisque ma destinée est d'errer parmi les hommes. Laisse-moi
monter sur ta nef, puisque je viens en suppliant, de peur qu'ils
me tuent, car je pense qu'ils me poursuivent.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Certes, je ne te chasserai point de ma nef égale. Suis-moi;
nous t'accueillerons avec amitié et de notre mieux.
Ayant ainsi parlé, il prit la lance d'airain de Théoklyménos et il
la déposa sur le pont de la nef aux deux rangs d'avirons; et il y
monta lui-même, et il s'assit sur la poupe, et il y fit asseoir
Théoklyménos auprès de lui. Et ses compagnons détachèrent le
câble, et il leur ordonna d'appareiller, et ils se hâtèrent
d'obéir. Ils dressèrent le mât de sapin sur le pont creux et ils
le soutinrent avec des cordes, et ils déployèrent les blanches
voiles tenues ouvertes à l'aide de courroies. Athènè aux yeux
clairs leur envoya un vent propice qui soufflait avec force, et la
nef courait rapidement sur l'eau salée de la mer. Hèlios tomba et
tous les chemins devinrent sombres. Et la nef, poussée par un vent
propice de Zeus, dépassa Phéras et la divine Élis où commandent
les Épéiens. Puis Tèlémakhos s'engagea entre les îles rocheuses,
se demandant s'il éviterait la mort ou s'il serait fait captif.
Mais Odysseus et le divin porcher et les autres pâtres prenaient
de nouveau leur repas dans l'étable; et quand ils eurent assouvi
la faim et la soif, alors Odysseus dit au porcher, afin de voir
s'il l'aimait dans son coeur, s'il voudrait le retenir dans
l'étable ou s'il l'engagerait à se rendre à la ville:
-- Écoutez-moi, Eumaios, et vous, ses compagnons. Je désire aller
au matin à la ville, afin d'y mendier et de ne plus vous être à
charge. Donnez-moi donc un bon conseil et un conducteur qui me
mène. J'irai, errant çà et là, par nécessité, afin qu'on m'accorde
à boire et à manger. Et j'entrerai dans la demeure du divin
Odysseus, pour en donner des nouvelles à la sage Pènélopéia. Et je
me mêlerai aux prétendants insolents, afin qu'ils me donnent à
manger, car ils ont des mets en abondance. Je ferai même aussitôt
au milieu d'eux tout ce qu'ils m'ordonneront. Car je te le dis,
écoute-moi et retiens mes paroles dans ton esprit: par la faveur
du messager Herméias qui honore tous les travaux des hommes, aucun
ne pourrait lutter avec moi d'adresse pour allumer du feu, fendre
le bois sec et l'amasser afin qu'il brûle bien, préparer le repas,
verser le vin et s'acquitter de tous les soins que les pauvres
rendent aux riches.
Et le porcher Eumaios, très irrité, lui répondit:
-- Hélas! mon hôte, quel dessein a conçu ton esprit? Certes, si tu
désires te mêler à la foule des prétendants, c'est que tu veux
périr. Leur insolence et leur violence sont montées jusqu'à
l'Ouranos de fer. Leurs serviteurs ne te ressemblent pas; ce sont
des jeunes hommes vêtus de beaux manteaux et de belles tuniques,
beaux de tête et de visage, qui chargent les tables polies de
pain, de viandes et de vins. Reste ici; aucun ne se plaint de ta
présence, ni moi, ni mes compagnons. Dès que le cher fils
d'Odysseus sera revenu, il te donnera une tunique et un manteau,
et il te fera reconduire là où ton âme t'ordonne d'aller.
Et le patient et divin Odysseus lui répondit:
-- Plaise aux dieux, Eumaios, que tu sois aussi cher au père Zeus
qu'à moi, puisque tu as mis fin à mes courses errantes et à mes
peines; car il n'est rien de pire pour les hommes que d'errer
ainsi, et celui d'entre eux qui vagabonde subit l'inquiétude et la
douleur et les angoisses d'un ventre affamé. Maintenant, puisque
tu me retiens et que tu m'ordonnes d'attendre Tèlémakhos, parle-
moi de la mère du divin Odysseus, et de son père qu'il a laissé en
partant sur le seuil de la vieillesse. Vivent-ils encore sous la
splendeur de Hèlios, ou sont-ils morts et dans les demeures
d'Aidès?
Et le chef des porchers lui répondit:
-- Mon hôte, je te dirai la vérité. Laertès vit encore, mais il
supplie toujours Zeus, dans ses demeures, d'enlever son âme de son
corps, car il gémit très amèrement sur son fils qui est absent, et
sur sa femme qu'il avait épousée vierge; et la mort de celle-ci
l'accable surtout de tristesse et lui fait sentir l'horreur de la
vieillesse. Elle est morte d'une mort lamentable par le regret de
son illustre fils. Ainsi, bientôt, mourra ici quiconque m'a aimé.
Aussi longtemps qu'elle a vécu, malgré sa douleur, elle aimait à
me questionner et à m'interroger; car elle m'avait élevé elle-
même, avec son illustre fille Klyménè au large péplos, qu'elle
avait enfantée la dernière. Elle m'éleva avec sa fille et elle
m'honora non moins que celle-ci. Mais, quand nous fûmes arrivés
tous deux à la puberté, Klyménè fut mariée à un Samien qui donna
de nombreux présents à ses parents. Et alors Antikléia me donna un
manteau, une tunique, de belles sandales, et elle m'envoya aux
champs, et elle m'aima plus encore dans son coeur. Et, maintenant,
je suis privé de tous ces biens; mais les dieux ont fécondé mon
travail, et, par eux, j'ai mangé et bu, et j'ai donné aux
suppliants vénérables. Cependant, il m'est amer de ne plus
entendre les paroles de ma maîtresse; mais le malheur et des
hommes insolents sont entrés dans sa demeure, et les serviteurs
sont privés de parler ouvertement à leur maîtresse, de
l'interroger, de manger et de boire avec elle et de rapporter aux
champs les présents qui réjouissent l'âme des serviteurs.
Et le patient Odysseus lui répondit:
-- O dieux! ainsi, porcher Eumaios, tu as été enlevé tout jeune à
ta patrie et à tes parents. Raconte-moi tout, et dis la vérité. La
ville aux larges rues a-t-elle été détruite où habitaient ton père
et ta mère vénérable, ou des hommes ennemis t'ont-ils saisi,
tandis que tu étais auprès de tes brebis ou de tes boeufs,
transporté dans leur nef et vendu dans les demeures d'un homme qui
donna de toi un bon prix?
Et le chef des porchers lui répondit:
-- Etranger, puisque tu m'interroges sur ces choses, écoute en
silence et réjouis-toi de boire ce vin en repos. Les nuits sont
longues et laissent le temps de dormir et le temps d'être charmé
par les récits. Il ne faut pas que tu dormes avant l'heure, car
beaucoup de sommeil fait du mal. Si le coeur et l'âme d'un d'entre
ceux-ci lui ordonnent de dormir, qu'il sorte; et, au lever d'Éôs,
après avoir mangé, il conduira les porcs du maître. Pour nous,
mangeant et buvant dans l'étable, nous nous charmerons par le
souvenir de nos douleurs; car l'homme qui a beaucoup souffert et
beaucoup erré est charmé par le souvenir de ses douleurs. Je vais
donc te répondre, puisque tu m'interroges.
Il y a une île qu'on nomme Syrè, au-dessous d'Ortygiè, du côté où
Hèlios tourne. Elle est moins grande, mais elle est agréable et
produit beaucoup de boeufs, de brebis, de vin et de froment; et
jamais la famine n'afflige son peuple, ni aucune maladie ne frappe
les mortels misérables hommes. Quand les générations ont vieilli
dans leur ville, Apollôn à l'arc d'argent et Artémis surviennent
et les tuent de leurs flèches illustres. Il y a deux villes qui se
sont partagé tout le pays, et mon père Ktèsios Orménide, semblable
aux immortels, commandait à toutes deux, quand survinrent des
Phoinikes illustres par leurs nefs, habiles et rusés, amenant sur
leur nef noire mille choses frivoles. Il y avait dans la demeure
de mon père une femme de Phoinikiè, grande, belle et habile aux
beaux ouvrages des mains. Et les Phoinikes rusés la séduisirent.
Tandis qu'elle allait laver, un d'eux, dans la nef creuse, s'unit
à elle par l'amour qui trouble l'esprit des femmes luxurieuses,
même de celles qui sont sages. Et il lui demanda ensuite qui elle
était et, d'où elle venait; et, aussitôt, elle lui parla de la
haute demeure de son père:
-- Je me glorifie d'être de Sidôn riche en airain, et je suis la
fille du riche Arybas. Des pirates Taphiens m'ont enlevée dans les
champs, transportée ici dans les demeures de Ktèsios qui leur a
donné de moi un bon prix.
Et l'homme lui répondit:
-- Certes, si tu voulais revenir avec nous vers tes demeures, tu
reverrais la haute maison de ton père et de ta mère, et eux-mêmes,
car ils vivent encore et sont riches.
Et la femme lui répondit:
-- Que cela soit, si les marins veulent me jurer par serment
qu'ils me reconduiront saine et sauve.
Elle parla ainsi, et tous le lui jurèrent, et, après qu'ils eurent
juré et prononcé toutes les paroles du serment, la femme leur dit
encore:
-- Maintenant, qu'aucun de vous, me rencontrant, soit dans la rue,
soit à la fontaine, ne me parle, de peur qu'on le dise au
vieillard; car, me soupçonnant, il me chargerait de liens et
méditerait votre mort. Mais gardez mes paroles dans votre esprit,
et hâtez-vous d'acheter des vivres. Et quand la nef sera chargée
de provisions, qu'un messager vienne promptement m'avertir dans la
demeure. Je vous apporterai tout l'or qui me tombera sous les
mains, et même je vous ferai, selon mon désir, un autre présent.
J'élève, en effet, dans les demeures, le fils de Ktèsios, un
enfant remuant et courant dehors. Je le conduirai dans la nef, et
vous en aurez un grand prix en le vendant à des étrangers.