Ce conte se retrouve en Provence, en Toscane, à Rome, en Sicile, en
Catalogne, en Norvège.
Voici d'abord le conte romain (miss Busk, p. 336): Le portier d'un
couvent, voyant passer un paysan avec un porc, veut lui jouer un
tour. Il l'interpelle et lui parle de son porc comme d'un âne.
Le paysan répond que le frère portier se trompe, et que c'est un
porc qu'il conduit. On appelle le père gardien pour trancher la
question: s'il donne raison au frère portier, celui-ci gardera
l'animal. Le père gardien, qui est de connivence avec le portier,
déclare que l'animal est un âne, et le paysan est obligé de laisser
son porc au couvent[133]. Pour se venger, il s'habille en fille,
et, le soir, par un violent orage, il se présente à la porte du
couvent, implorant un asile. Après bien des pourparlers, on le
laisse entrer. Pendant la nuit, il prend un bâton et en donne fort
et ferme au père gardien, en lui disant: «Ah! vous croyez que je ne
distingue pas un âne d'un cochon!» Puis il s'esquive. Le lendemain,
il revient, habillé en médecin, demandant si personne n'a besoin de
ses soins. Le frère portier l'introduit auprès du père gardien,
qui est tout moulu des coups reçus la veille. Le prétendu médecin
envoie les frères chercher dans les champs une certaine herbe,
et, quand ils sont tous partis, il tombe à coups de bâton sur le
père gardien, en lui répétant: «Ah! vous croyez que je ne sais pas
distinguer un âne d'un cochon!» Et il disparaît. Au retour des
frères, le père gardien leur dit qu'ils sont justement punis: ils
ont eu tort de prendre le cochon de cet homme, bien qu'ils n'aient
regardé la chose que comme une plaisanterie. On rend le cochon au
paysan, et, en outre, on lui donne un âne pour le dédommager.
Le conte provençal (_Armana prouvençau_, 1880, p. 74) est à
peu près identique à ce conte romain; mais, de plus, il a une
fin qu'il faut rapprocher de celle de notre conte: Après avoir
rendu à Jean sa vache, le prieur du couvent trouve dur, non pas
d'avoir été bâtonné,--c'était, dit-il, de l'«onguent de _Tu l'as
mérité_»,--mais d'avoir à laisser à Jean les cent écus que celui-ci
s'est fait donner. Il envoie donc le jardinier du couvent porter
un petit cadeau à Jean, en signe d'amitié, et lui redemander les
cent écus. Le jardinier part avec son petit garçon; il arrive chez
Jean, qui les invite à souper. Pendant qu'ils mangent, l'enfant
voit tout à coup une femme pendue au plafond (c'est une femme de
paille que Jean a pendue au fond de la cuisine en prévision de
l'arrivée de quelqu'un du couvent). Jean dit à ses hôtes de ne pas
faire attention: c'est sa vieille mère, qu'il a pendue parce qu'il
lui arrivait souvent au lit certain accident. Le jardinier et son
fils, effrayés, se gardent bien de réclamer l'argent, et, la nuit,
s'imaginant, par suite d'une ruse de Jean, qu'il leur est arrivé,
à eux aussi, un semblable accident pendant leur sommeil, ils
s'enfuient par la fenêtre.
Dans le conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 59),
nous retrouvons à peu près cette même dernière partie: là ce sont
deux moines, les plus braves du couvent, qui ont été envoyés
porter de l'argent au jeune homme. Le conte toscan commence aussi
par le mauvais tour joué au jeune homme, à qui deux moines disent
successivement que son cochon est un mouton. Vient ensuite, entre
autres, l'épisode du prétendu médecin. Chaque fois qu'il bâtonne
les deux moines, le jeune homme leur répète: «Est-ce un cochon ou
un mouton?»
Dans le conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 93), un jeune
homme assez simple est envoyé par sa mère vendre un cochon. Des
voleurs s'emparent du cochon par le même moyen que les moines des
contes précédents (ils disent que c'est un bœuf). Le jeune homme,
fortement grondé par sa mère, se déguise en fille et s'en va près
du château des voleurs. Le capitaine fait entrer la prétendue jeune
fille, et la mène dans sa chambre; alors le jeune homme tire un
bâton de dessous ses habits et rosse le capitaine en lui disant:
«Etait-ce un cochon ou un bœuf?» Après quoi il se fait donner trois
cents livres. Sa mère lui dit qu'elle en veut encore trois cents.
Il s'habille en médecin, et, le jour suivant, s'en va au château.
On le conduit auprès du malade; il envoie les voleurs les uns d'un
côté, les autres de l'autre. Quand il est seul, il prend un gourdin
et bat le capitaine de toutes ses forces. Il se fait encore donner
trois cents livres. Sa mère en veut encore autant. Le jeune homme,
par un stratagème, attire tous les voleurs hors du château; puis
il pénètre auprès du capitaine, qu'il bâtonne pour la troisième
fois et qu'il force à lui donner trois cents livres. Le capitaine,
craignant de le voir revenir, lui fait rendre son cochon.
Le conte sicilien nº 82 de la collection Gonzenbach se rapproche
de ce conte catalan: Le capitaine d'une bande de voleurs a volé à
Peppe, qui passe pour niais, une poule que celui-ci allait vendre.
Peppe, pour se venger, lui joue, par quatre fois, de mauvais tours.
Il s'habille notamment en fille et en médecin, et ces deux épisodes
ont beaucoup de ressemblance avec les épisodes correspondants du
conte catalan.
Dans un autre conte sicilien (Pitrè, nº 152), un pauvre cordonnier,
qui a vendu son cochon à un père gardien et qui n'a reçu pour prix
que des coups de bâton, se venge également en lui jouant toutes
sortes de tours. Des épisodes analogues à ceux du conte lorrain,
nous ne retrouvons ici que l'épisode du médecin. A la fin, le père
gardien envoie un frère porter de l'argent au cordonnier pour qu'il
laisse le couvent tranquille. Le cordonnier fait loger le frère
dans une chambre haute; mais, comme les ermites de notre conte, le
frère est pris d'une telle peur qu'il s'enfuit dans la nuit.
Dans le conte norvégien (Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_, p. 259),
un vieil avare a attrapé un jeune garçon en lui achetant son cochon
pour un prix dérisoire. Le garçon trouve moyen de le rouer de coups
en diverses occasions, et lui dit, après chaque bastonnade: «C'est
moi le garçon qui a vendu le cochon.» Dans ce conte, comme dans
le précédent, il n'y a que l'épisode du médecin qui se rapporte
directement aux épisodes de notre conte.
* * * * *
M. R. Kœhler (_Zeitschrift für romanische Philologie_, t. VI)
rapproche des contes de cette famille un poème du moyen âge, le
_Roman de Trubert_, de Douin de Lavesne. Ce poème a été analysé
dans l'_Histoire littéraire de la France_ (t. XIX, p. 734 seq.).
Parmi ses épisodes, un seul peut être comparé aux contes résumés
ci-dessus: Un garnement, nommé Trubert, joue des tours pendables
à un duc, et finit par le bâtonner, après avoir eu l'adresse de
l'attacher à un arbre. Le duc ayant été rapporté dans son château
en fort piteux état, on décide qu'il faut appeler des médecins de
Montpellier. Trubert se déguise en médecin, se présente au château
et dit qu'il a un onguent admirable; mais, pour qu'il puisse bien
appliquer cet onguent, il faut qu'on le laisse seul, enfermé avec
le malade. «Peut-être l'entendrez-vous crier; mais qu'on se garde
bien de vouloir pénétrer dans la chambre, car, avant de le guérir,
je dois le faire beaucoup souffrir.» On le fait entrer dans la
chambre et on le laisse seul: alors il fustige le duc, qui crie et
appelle en vain. Quand le malheureux est tombé en pamoison, Trubert
sort en disant que le duc est endormi, et qu'il faut se garder de
le réveiller.--Comme dans les contes populaires actuels, Trubert,
avant de se retirer, a eu soin de se faire nommer au duc, afin que
celui-ci reconnût bien en lui un infatigable persécuteur.
Ce poème du moyen âge n'a pas d'autres points de ressemblance
avec le conte lorrain et les contes similaires. Le cadre est tout
différent: dans ces contes, en effet, le héros a été attrapé et se
venge; dans le vieux poème français, c'est lui qui, d'un bout à
l'autre, est l'attrapeur.