LE JEUNE HOMME AU COCHON

Un garçon, qui demeure avec sa mère, se dit un jour qu'il veut tâcher

de gagner quelque argent. Il s'en va à la foire et achète un porc

pour cinquante écus. En revenant chez lui, il passe dans une forêt

où habitent des ermites. L'un d'eux lui marchande son porc et le lui

achète pour cent écus; il le paiera, dit-il, dans quinze jours.

Quand le garçon rentre au logis, sa mère lui reproche son imprudence.

«Je sais où demeurent ces gens-là,» dit le garçon. «S'ils ne me donnent

pas mon argent, ils auront affaire à moi.»

Les quinze jours se passent. Ne voyant venir personne, le garçon

s'habille en fille et s'en va au bois, un panier au bras. Il cueille

des fleurs, qu'il met dans son panier. «Que faites-vous, mademoiselle?»

lui dit un des ermites.--«Je cueille des fleurs pectorales pour donner

du soulagement aux malades.» L'ermite prie la prétendue fille de venir

voir son frère, qui est malade depuis longtemps. C'était justement «le

maître», celui à qui le garçon avait vendu son porc.

Arrivé dans la chambre, le garçon dit aux ermites: «Allez chercher les

herbes que je vais vous indiquer. Je lui ferai prendre un bain.» Les

ermites une fois partis, il tire un bâton de dessous ses habits et se

met à battre le malade en criant: «Paie-moi mes cent écus.--J'ai là

cinquante écus,» dit le malade, «prenez-les.--Si vous ne m'apportez

pas le reste dans huit jours, vous verrez.» Les autres reviennent

et trouvent le malade à la mort. «Qu'est-il donc arrivé?--C'est le

marchand de cochons. Payez-le, sans quoi il m'achèvera.--Attendons

qu'il revienne,» disent les autres; «nous lui apprendrons à vivre.»

Au bout de huit jours, le garçon revient, vêtu d'une soutane. «Vous

êtes Monsieur le curé?--Non; je suis médecin, je guéris toutes les

maladies.--J'ai mon frère qui est bien malade; il est tombé du grenier,

il est près de mourir.--Je le guérirai.» Le soi-disant docteur envoie

l'un allumer du feu, l'autre chercher de l'eau. Pendant ce temps,

il roue de coups le malade, qui lui donne cinquante écus «pour ses

peines»; puis il détale. Le malade supplie ses frères d'aller porter

ses cent écus au marchand de cochons; mais les autres refusent. «Il

nous le paiera. S'il revient, il ne nous échappera pas.»

Le garçon revient une troisième fois, déguisé en prêtre, un livre sous

le bras. On le prie d'administrer le malade. Il le bat une troisième

fois comme plâtre et s'esquive après avoir encore reçu cinquante écus

«pour ses peines».

Alors deux des frères du malade se décident à lui porter les cent écus.

Le garçon les retient chez lui et les fait coucher dans la chambre

haute; mais ils sont pris d'une telle peur que, pendant la nuit, ils

attachent ensemble deux draps de lit, descendent par la fenêtre et

décampent au plus vite.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 213 / 309 题