Un conte vénitien (Bernoni, I, nº 7) nous donne une forme bien
complète de ce conte: La femme d'un pêcheur est infidèle à son
mari. Celui-ci partant pour la pêche, elle en avertit son amant,
qui lui envoie un lièvre, un fromage et une bouteille de vin. Il
arrive ensuite lui-même. Cependant une tempête s'est élevée. Un
vieux bonhomme vient demander l'hospitalité. La femme lui dit
d'entrer, mais d'être discret. Tout à coup on sonne à la porte.
La femme met le lièvre sur le manteau de la cheminée, le fromage
sur la dalle du balcon, la bouteille derrière la porte, et elle
cache son amant sous le lit. Elle ouvre alors à son mari, qui lui
dit de lui préparer à souper. Il fait manger avec lui le vieux
bonhomme, en lui demandant de lui raconter un conte. «Je n'en sais
pas.--Alors racontez n'importe quoi.--Eh! bien, je vais raconter
une chose qui m'est arrivée. Passant un jour dans un champ, j'ai
vu une bête aussi grande ... Comment dire?... aussi grande que le
lièvre qui est sur le manteau de la cheminée.» Le mari lève les
yeux et voit le lièvre. «Je lui ai jeté une pierre aussi grosse ...
que le fromage qui est sur le balcon.» Le mari regarde et voit le
fromage. «Il a coulé autant de sang et aussi noir ... que le vin
qui est dans la bouteille derrière la porte. Ensuite la bête est
morte, mais elle faisait des yeux ... des yeux comme l'homme qui
est sous le lit.» Le pêcheur prend un bâton et reconduit à grands
coups le galant à la porte; puis il corrige d'importance sa femme.
Après quoi il invite le vieux bonhomme à se régaler avec lui des
victuailles qui avaient été préparées pour les autres.
Ce conte vénitien,--dont un autre conte italien, recueilli à
Livourne (G. Papanti, nº 2), reproduit les principaux traits,--se
rattache à un thème qui se trouve parfois lié avec le thème de nos
nºˢ 10, _René et son Seigneur_, et 20, _Richedeau_. Le corbeau,
dont il est parlé au commencement du conte lorrain, est un débris,
qui n'a plus de signification, de certaines variantes de ce même
thème. Dans ces variantes, en effet, le personnage qui correspond
au mendiant donne le corbeau pour un devin et lui fait dire, par
des signes de tête, ce qui s'est passé dans la maison où on l'a
reçu, c'est-à-dire, en réalité, ce qu'il a vu lui-même. Nous avons
donné, dans les remarques de notre nº 20, _Richedeau_ (I, p. 229),
une variante lorraine de ce type.
A ce propos, nous ferons remarquer qu'on a trouvé, en Orient, un
conte syriaque du nord de la Mésopotamie (Prym et Socin, II, nº
71, p. 293), qui, dans sa forme assez fruste, peut être rapproché
du conte vénitien et des contes dont nous venons de dire un mot:
Un renard rencontre un homme et lui dit: «Veux-tu que nous nous
jurions l'un à l'autre amitié de frères?» L'homme y consent. Ils
arrivent ensemble dans un village et entrent dans une maison,
où une femme aux paupières fardées vient justement de tirer son
pain du four. Le renard lui demande un morceau de pain; elle le
chasse. Puis elle émiette plusieurs pains tout chauds et y mélange
du beurre; cela fait, elle sort pour aller chercher son amant.
Pendant ce temps, le renard et son compagnon rentrent dans la
maison. Le renard dit à l'homme de se cacher dans un coffre à
grain, et lui-même s'en va dans son trou. La femme, étant revenue
avec son amant, le régale de pain beurré. Tout à coup on entend
les pas du mari. La femme dit à son amant de se cacher dans le
coffre à grain. Il s'y fourre bien vite, et s'y trouve, à sa grande
surprise, avec le camarade du renard; mais il n'ose pas faire de
bruit. Le mari demande à manger à sa femme; elle lui donne du pain
dur. Sur ces entrefaites, arrive le renard, qui est sorti de son
trou. Il demande du pain à la femme qui le repousse encore une
fois. Alors le renard dit au mari: «Il y a ici du pain beurré.»
Et il lui montre la place. «Pour qui ce pain beurré?» dit le mari
à la femme.--«Pour toi.--Pourquoi ne me l'as-tu pas présenté?--Je
l'avais oublié.--Mensonge,» dit le renard, «c'était pour tes amants
qui sont dans le coffre à grain.» Le mari ouvre le coffre et y
trouve les deux hommes; il les tue et tue aussi sa femme. Puis il
dit au renard de manger avec lui le pain beurré.
* * * * *
Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son
_Pentamerone_ (nº 20) un conte qui ressemble beaucoup au nôtre
ainsi qu'au conte vénitien: Cola Jacovo, riche et avare, voit tous
les jours arriver à l'heure du dîner un «compère» qui se fait
inviter. Croyant un jour que ce parasite a quitté le pays, il dit
à sa femme Masella que, pour célébrer cet heureux évènement, il
faut préparer un bon dîner: elle apprête donc une anguille, fait
un gâteau et achète une bouteille du meilleur vin. Au moment où
ils vont se mettre à table, on frappe, et Masella aperçoit par la
fenêtre le compère. Vite elle met l'anguille dans le buffet, la
bouteille sous le lit, le gâteau entre les coussins, et Cola se
cache sous la table. Pendant ce temps, le compère, qui a tout vu
par le trou de la serrure, ne cesse de heurter. Quand Masella lui
ouvre enfin, il se précipite dans la chambre, l'air tout effaré,
et Masella lui demandant ce qui lui est arrivé: «Pendant que
j'attendais devant la porte,» dit-il, «il m'est passé entre les
jambes un serpent aussi long que l'anguille que tu as mise dans
le buffet. Tout tremblant, j'ai ramassé une pierre aussi grosse
que la bouteille qui est sous le lit, je l'ai jetée à la tête du
serpent, et, en l'écrasant, j'en ai fait un gâteau comme celui qui
est là-bas entre les coussins. En mourant, le monstre me regardait
avec des yeux aussi fixes que le compère là sous la table, de sorte
que mon sang se glaçait dans mes veines.» A ce moment, Cola sort
de dessous la table et dit si vertement son fait au compère, que
celui-ci s'en va tout penaud.
* * * * *
D'autres contes présentent la même idée sous une forme particulière.
Dans un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 42), un homme est
marié à une femme très maniérée, qui affecte de ne jamais manger
devant lui, pour lui faire croire qu'elle vit de l'air du temps.
Le mari ayant remarqué cette affectation, lui dit un jour qu'il
va faire un long voyage; mais, au lieu de partir, il se cache
derrière la cuisine. Dès que la femme se voit seule, elle dit à la
négresse de lui préparer un tapioca bien épais pour son déjeuner.
Elle mange tout. Plus tard, elle fait tuer un chapon et se le fait
mettre en ragoût, avec force sauce. Elle n'en laisse rien. Plus
tard encore, elle se fait accommoder des pâtes de manioc très fines
pour son goûter. Le soir, elle soupe d'autres pâtes sèches et de
café. Sur ces entrefaites, il tombe une forte averse. La négresse
est en train de desservir, quand rentre le maître de la maison. Sa
femme lui dit: «O mon mari, comment par cette pluie n'êtes-vous pas
mouillé?» Le mari répond: «Si la pluie avait été aussi épaisse que
le tapioca que vous avez mangé ce matin, j'aurais été aussi _saucé_
que le chapon que vous avez mangé à dîner; mais, comme elle était
aussi fine que les pâtes de votre goûter, je suis resté aussi sec
que les pâtes de votre souper.»
Un autre conte portugais, recueilli dans le Portugal même (Braga,
nº 83), ressemble beaucoup à ce conte brésilien.--Comparer un conte
italien des Abruzzes (Finamore, nº 52), assez altéré.