LE CORBEAU

Une femme veut à toute force acheter un corbeau. Son mari le lui

défend. Comme il est obligé de s'absenter et qu'il se défie d'elle,

il dit à un mendiant qu'il rencontre sur la route d'aller demander

l'hospitalité dans sa maison: «Tu verras si ma femme a acheté quelque

chose.»

Le mendiant va frapper à la porte et demande qu'on veuille bien le

recevoir. «Nous ne pouvons vous loger,» dit la femme.--«Ah!» dit le

mendiant, «ayez pitié d'un pauvre homme qui ne voit goutte et n'entend

goutte.--Puisqu'il ne voit goutte et n'entend goutte,» se dit la femme,

«il ne me gênera pas.» Et elle ouvre la porte au mendiant. Pendant

qu'il est là, feignant toujours d'être aveugle et sourd, elle achète

le corbeau dont elle avait envie; puis elle se fait du gâteau et va

chercher une bouteille de vin.

Tout à coup on frappe. La femme cache vite le corbeau sous le lit,

le gâteau sous la huche, et la bouteille derrière le seau. «Qui est

là?--C'est moi,» dit le mari. Elle lui apprête sa soupe, et l'homme

dit au mendiant de venir manger avec lui. Pendant qu'ils sont à table,

l'homme demande au mendiant de lui raconter quelque chose. «Je ne sais

rien.--Depuis longtemps que vous voyagez, vous devez avoir vu bien des

choses.--Eh bien!» dit le mendiant, «je vais vous raconter ce qui m'est

arrivé un jour. J'ai vu un loup aussi noir que le corbeau qui est sous

votre lit; j'ai vu une pierre aussi ronde que le gâteau qui est sous

votre huche, et j'ai saigné du sang aussi rouge que le vin qui est

derrière votre seau.»

Le mari tire le corbeau de dessous le lit, le gâteau de dessous la

huche et la bouteille de derrière le seau.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 206 / 309 题